Un dernier mot ?
Cheren
15 avril 2004
cheren_mAyahoo.fr



    Il n'y croyait plus. La Grande Faucheuse, l'Ankou, the Grim Reaper, qu'importe. La Mort qui terrifiait tant les hommes n'était pas pour lui. Elle s'évertuait à l'ignorer, inéluctablement.
    Il avait essayé pourtant. Ca lui avait pris un jour, comme ça. Certains s'accrochaient à la vie, désespérément, mendiant quelques instants de plus. Mais lui n'en voyait plus l'intérêt. A vrai dire, il n'y avait jamais tenu tant que ça, à la vie. Elle était là, un fait dont il subissait l'existence, sans l'avoir choisie. Alors un jour, il avait décidé d'arrêter. D'y mettre fin. Il n'avait rien à attendre du futur, rien ne le retenait dans le présent. Il était grand temps de partir.
    Il avait choisi un pont, un sympathique petit pont de campagne, à moitié couvert de lierre agrippé aux pierres moussues. Pour ses derniers instants, il aurait pu entendre le gazouillis charmant du ruisseau en contrebas, mais la canicule était passée par là et le mince filet d'eau qui circulait avec difficulté entre les galets peinait déjà suffisamment à maintenir un semblant de végétation au fond du lit.
    Qu'importe, la hauteur était bien suffisante. Il sauta, donc.

    Et pour son plus grand désagrément, il se réveilla peu après, sous l'oeil attentif d'un batracien qui fut aussi surpris que lui de le trouver là.
    La raison de cet échec le laissa fort pantois. Le pont n'était pas si haut, certes, mais pourtant suffisamment pour tuer son homme. Hors il n'avait aucune marque, aucune égratignure, aucun membre cassé, rien qui n'aurait pu témoigner de sa chute si ce n'était la boue qui maculait ses vêtements et quelques accrocs à son pourpoint.

    Il laissa passer quelques temps de réflexion après cette mésaventure. La hauteur n'avait pas suffi, il s'en remettrai donc à un moyen éprouvé depuis maintes générations, dont les bienheureux bénéficiaires auraient fort volontiers témoigné de son efficacité s'ils en avaient eu l'occasion. Mais compte tenu du résultat attendu, et obtenu, ils n'avaient bien entendu jamais pu le faire. Il opta donc pour le poison, et comme il s'était récemment plongé dans les philosophes grecs, il choisit tout naturellement la ciguë. Les effets ne se firent pas attendre, et après une agonie fort désagréable mais heureusement assez brève il passa de vie à trépas.
    Enfin, c'est ce qui lui avait semblé sur le moment. Car peu de temps après, il dut se relever pour aller vider le contenu de son estomac dans le pot de chambre le plus proche, chose qui lui parue assez éloignée du résultat escompté.

    Ce deuxième essai le laissa fort perplexe. Il était vraisemblablement mort, et pourtant il vivait. A vrai dire, il avait dû également mourir en chutant du pont, avec un succès tout aussi relatif et ma foi fort décevant.
    La chose l'intriguait. Il ne tenait plus tant que ça à mourir, mais qu'un sort ironiquement non funeste s'obstine à aller à l'encontre de sa volonté l'irritait fort.
    Au fil des années, il renouvela les tentatives, essayant vainement de trouver ce qui agréerait à la Mort.

    Il se noya, depuis le Pont-Neuf, dans la lagune de Venise, au milieu de la Manche, dans les douves d'un château, plongé dans sa baignoire.
    Il s'empoisonna, avalant arsenic, curare ou champignons avec une déconcertante facilité.
    Il prit soins de lépreux, de pestiférés, de malades en tout genres aux maladies foudroyantes, sans succès aucun.
    Il se battit en duel plus de fois qu'il ne put le compter, laissant systématiquement au freluquet ou au vieux briscard l'ayant défié une chance de vivre, et usa ainsi une quantité incalculable de pourpoints et de gilets désormais inutilisables, la mode n'étant pas aux vêtements percés d'un trou à hauteur de poitrine.
    Il usa un grand nombre de cordes, se pendant aux poutres de sa chambre, à celles d'une grange de passage, aux branches des arbres les plus vénérables des forêts des alentours.
    Il prit part aux guerres, qu'importait le camp pourvu qu'il fut en première ligne, parmi les premiers à recevoir les salves de mousquets ou à se faire étriper.
    Il commença a éviter les fenêtres, ayant découvert qu'on se lassait rapidement des réveils douloureux sur les pavés malpropres au milieu d'une populace affolée.

    Il avait beau faire, il ne parvenait pas à mourir.
    La question l'obsédait. Il voyait les gens vieillir autour de lui, mourir, de vieillesse, d'accident, de noyade, de maladies, mais lui restait là, inchangé, incapable d'échapper à sa condition. A vrai dire, il ne tenait plus vraiment à mourir, mais il aurait aimé savoir pourquoi cette possibilité lui était exclue.

    La réponse lui vint de manière tout à fait inattendue. Le dix-neuvième siècle était bien avancé déjà et il traînait sa malédiction depuis plus d'un siècle lorsqu'il fit escale dans un pub londonien. Un mal de tête étrange s'imposa à lui, ce qui le prit fort par surprise puisqu'il n'avait plus ressenti le moindre maux depuis sa première chute du pont. Il en cherchait encore la raison lorsqu'un homme au fort accent écossais l'aborda et lui offrit une pinte de bière.
    Ne voyant nulle raison de refuser cette offre sympathique, il s'attabla aux côté de l'étranger qui lui conta alors l'histoire la plus incroyable qu'il ait jamais entendu. Un récit contant l'existence d'hommes immortels, traversant les siècles sans jamais changer, incapables de mourir et dont les blessures se refermaient de suite sans laisser trace aucune. Un tel récit aurait pu valoir à son auteur quelques années d'internement dans un établissement spécialisé s'il l'avait conté à un quelconque autre quidam, mais notre homme y trouva là les échos de sa propre existence, les réponses tant attendues.
    Il était Immortel, et voilà tout. Nul besoin de défier la Mort pour trouver de quoi lui complaire, il n'avait plus qu'à profiter de la vie autant que faire se peut.
    Il y avait cependant un bémol à l'histoire de l'Ecossais. Une sombre histoire de jeu, de duels et de décapitations. Car s'ils ne pouvaient mourir par la plupart des moyens connus des hommes, leur trancher la tête avait des effets définitifs.
    Fort aimablement, l'Ecossais se proposa de le prendre sous son aile quelques mois, histoire de lui laisser le temps de s'adapter à sa nouvelle existence et de se préparer à une éventuelle mauvaise rencontre. Il acceptât tout naturellement, heureux de pouvoir partager quelques temps la vie de quelqu'un plus semblable à lui qu'aucun des autres hommes qu'il ait pu rencontrer.

    Ils sortaient du pub, discutant fort gaiement des mérites comparés des whiskys écossais et irlandais, lorsqu'un cri alarmé leur fit lever la tête.
    Il n'eut que le temps d'apercevoir trois vitriers aux mains vides, juchés sur un échafaudage branlant, ainsi que la vitre qui venait visiblement de leur échapper et se dirigeait vers son cou à une vitesse croissante.

    En un siècle de suicides ratés, il avait eu le temps d'écrire des centaines de dernières notes, des textes émouvants, des phrases éloquentes, des pensées à la profondeur indiscutable. Et pourtant, comme pour la plupart des gens, ses dernières paroles furent d'une banalité confondantes.

    "Oh, shit."