Un Coup de Trop

 

J’aime beaucoup cet endroit. Chez Joe. Un titre humble, personnel, intime. Ce qui convient parfaitement à ce bar, du reste.

Le Joe en question est un petit homme grisonnant et claudiquant. Je ne sais pas d’où lui vient cette démarche; probablement un accident. Il est très sympathique, accueillant, souriant. Un petit rictus des plus appréciables.

Dès la troisième soirée où je m’y suis arrêtée, il est venu en boitillant jusqu’à la table où je venais de m’installer, apportant le Cuba Libre " que j’avais déjà commandé les soirées précédentes.

"C’est la maison qui offre," m’a-t-il dit en souriant.

"Vous offrez un verre à tous vos potentiels habitués?" lui répondis-je en riant, hochant la tête avec gratitude.

"Seulement à ceux qui me plaisent, et qui semblent apprécier la bonne musique," me répondit-il avec un autre de ses rictus.

La bonne musique. Effectivement. C’est à croire qu’il est capable de débaucher tous les meilleurs groupes et solistes de jazz ou de blues de Seacouver et des environs. Je n’ai entendu que d’excellents musiciens jusqu’à présent. Soit, ça ne fait qu’un petit mois que je fréquente ce bar, mais quand même.

Et puis, un soir, alors que j’étais en train de siroter ma boisson habituelle, à la table que je préfère, assez isolée pour être à l’aise et assez bien placée pour pouvoir observer la salle et la scène, il est entré.

Je serais vraiment incapable de dire ce qui a tant attiré mon attention, chez lui. Il n’avait vraiment rien d’exceptionnel. Ou plutôt, c’était ce que je pensais avant de croiser son regard.

Mais je vais trop vite. Il est donc entré chez Joe. Il s’est dirigé, comme un vieil habitué que je n’avais pourtant pas remarqué depuis ces deux semaines, vers le comptoir, et a salué Joe. Cela n’avait rien d’un salut chaleureux, mais il était évident qu’il y avait plus d’amitié entre ces deux-là qu’aucun ne voudrait jamais l’admettre.

Il s’est assis sur un tabouret, me tournant le dos. J’ai observé ce dos. A première vue, sous un sweat des plus banals, il n’avait l’air de rien. Mais à bien regarder, il était remarquablement musclé. Rien de surfait, non; rien à voir avec les champions de body-building ou héros de blockbusters américains. Une musculature fine, et pourtant bien présente, c’était évident si l’on y faisait attention.

Ainsi, cet homme révélait déjà être plus que ce qu’il ne voulait laisser voir. Intéressant. Bien sûr, on peut me trouver parano. On peut dire que je me fais des films. C’est le cas. J’aime laisser place à mon imagination face à des gens me paraissant insolites. Mon pêché mignon, en quelque sorte.

Et puis, tout à coup, il a tourné la tête vers la scène. Je me suis demandée ce qui l’y intéressait tant; j’ai suivi son regard. Une superbe guitariste noire venait d’entrer sur scène. J’ai soupiré en me rendant compte que j’étais déjà jalouse du regard qu’il portait sur elle. Je ne le connaissais même pas.

Puis, pire encore, j’ai vu la guitariste en question, une vraie beauté, envoyer un baiser dans sa direction. Je les ai vus, Joe et lui, sourire, complices. J’ai encore soupiré. J’ai enfilé la fin de mon verre -- et Mike, le barman, l’avait corsé plus que d’habitude, me suis-je alors rendu compte -- et je me suis levée.

La guitariste commença à jouer alors que je me saisissais de l’addition. Elle était douée, de même que ses accompagnateurs. Très douée. Je parvins aux côtés de Joe et de l’homme mystérieux, tendant la note et quelques billets.

Je dis doucement à Joe, qui avait à contrecœur détourné les yeux de la scène, de garder la monnaie. Il me fit un petit signe de tête et retourna à son observation.

C’est alors que je m’apprêtais à me retourner vers la sortie que je le sentis passer sur moi.

Son regard.

Je levai les yeux et ils rencontrèrent les siens. Gris-vert serait la couleur la plus proche que je puisse nommer. Indéfinissables, une version plus approchante encore .

J’ai eu l’impression qu’ils allaient chercher jusqu’au fond de mes yeux ce dont j’étais faite, ma nature ultime. Je ne pouvais détourner mon regard de ces orbes sondeurs et sondés à la fois, dévoilant maintes peines et maintes souffrances.

Soudain gênée de tant d’intimité tacite, je détournai les yeux et partis, troublée.

Je suis bien évidemment revenue chez Joe quelques jours plus tard. Celui-ci me salua chaleureusement.

"Ca faisait un petit bail qu’on ne te voyait plus," remarqua-t-il. "Des soucis?"

Je secouai la tête en souriant.

"Juste une vie un peu plus remplie qu’à l’ordinaire." Oui, j’ai menti. Et alors? Je n’allais quand même pas lui dire que ça faisait une petite semaine que j’essayais sans succès de me sortir son ami de la tête. Jusqu’à avoir déclaré forfait.

Il me sourit doucement. Son sourire s’élargit soudain, son regard se fixant derrière moi, en direction de la porte. Je me retournai pour voir qui lui causait tant de joie, pour découvrir la fameuse guitariste de l’autre soir.

Elle passa derrière le bar et alla déposer un baiser sur la joue de Joe. Je la regardais, ébahie.

"Laurie, je te présente Cynthia, mon amie. Cynthia, voici Laurie, une ‘potentielle habituée’, comme elle le dit si bien."

Je tendis machinalement la main vers Cynthia tout en me maudissant intérieurement. C’était donc à Joe qu’elle avait envoyé un baiser.

"Je vous ai entendue jouer l’autre soir," hasardai-je. "Je n’ai pas pu rester, mais vous m’aviez l’air très douée."

"Merci, ça fait toujours plaisir de savoir que quelqu’un apprécie ce qu’on fait," répondit-elle avec un grand sourire. Tout d’un coup, j’appréciais beaucoup plus cette femme.

"Et moi, je ne te le dis pas assez souvent, peut-être?" Une voix, à l’accent britannique irrésistible, lança de derrière moi.

"Adam!" s’exclama la jeune femme en levant ses sombres yeux au ciel. "Tu sais bien que tu es à part!"

Je me retournai pour me trouver face à face avec l’homme de l’autre nuit. Il hocha la tête en direction de Joe avant de replonger brièvement ses yeux dans les miens.

"Tu vas finir par nous présenter, Joe?" demanda-t-il en reportant son regard sur l’homme grisonnant.

"Laurie, voici Adam. Ne fais pas attention, il est énormément doué pour porter sur les nerfs de tout le monde, mais ce n’est pas un mauvais bougre."

Je souris faiblement en saisissant la main tendue d’Adam. Une poigne ferme, sans pour autant être brutale.

"Pas un mauvais bougre? Tu me flattes," répondit-il. "Allez, sors-nous deux bières, j’en offre une à la demoiselle."

"Peut-être la ‘demoiselle’ aurait-elle son mot à dire, tu ne crois pas?" répliqua Joe.

"C’est bon, Joe, va pour une bière aujourd’hui." Je l’interrompais avant qu’ils ne se battent pour savoir ce que je boirai.

Une fois les deux boissons servies, je gardais mes yeux fixés sur le comptoir. On aurait pu croire que j’étais gênée. Ce n’était pas le cas. Enfin, peut-être un peu, mais le fait est que j’observais ses mains. On peut apprendre beaucoup plus des mains de quelqu’un que de son visage ou même de ses yeux. On ne pense jamais à contrôler ses mains.

Seulement, voilà, Adam est la première personne que je rencontre qui y pense. Ses mains ne commettent pas un seul geste inutile. L’une d’elles reposait alors sur le comptoir, et l’autre sur la chope de bière. Il les utilisait de temps à autre pour appuyer sa pensée, lors de sa conversation avec Joe et Cynthia, conversation que, d’ailleurs, je ne suivais pas du tout. Grand mal m’en fasse.

"Laurie? Laurie?"

Je relevai immédiatement les yeux vers Joe.

"Désolée," je produisis un minable petit sourire. "J’étais perdue dans mes pensées."

"Adam proposait qu’on aille se faire un ciné après la fermeture. Il paraît qu’il passe un bon petit film français, un bijou, soi-disant," les yeux de Joe dérivèrent jusque sur le visage de Cynthia et il sourit. "Bref, je suis… pas fou des films français, alors pourquoi ne pas te dévouer pour l’accompagner?"

Je suis à peu près sûre que mon coeur a alors sauté un battement. Aller au ciné avec Adam? Et Joe qui appelle ça "se dévouer"...

"Seulement si on y a droit en français," répondis-je en levant un sourcil inquisiteur en direction d’Adam.

"Tu ne crois quand même pas que des Américains videraient leurs poches à doubler un film français?" Ses yeux pétillaient; je savais qu’il ne faisait que lancer une pique à Joe afin de l’énerver. "On a de la chance si on a droit à des sous-titres."

"Ca marche, alors," répondis-je en souriant.

Cynthia s’excusa alors, déclarant devoir aller se préparer à entrer en scène. Elle déposa un petit baiser sur les lèvres de Joe avant de s’éloigner en direction des coulisses, aussi connues comme arrière-salle privée du bar.

"Et bien, les deux francophiles, allez donc vous poser à une table plus loin, les gens vont affluer ce soir et je ne pense pas être en mesure de pouvoir tenir une conversation avec vous. Je serais bien mieux sans vous avoir dans les pattes," lança-t-il avec une grimace à l’attention d’Adam.

"Je pourrais me sentir vexée, tu sais, Joe," déclarai-je en saisissant ma chope de bière et en me levant.

"Et moi donc," renchérit mélodramatiquement Adam. "Viens, laissons là ce vieil homme aigri!"

Adam me prit par le bras et m’entraîna à la table précise où j’étais assise quand je l’avais vu pour la première fois.

Quelques heures plus tard, après une conversation des plus passionnantes, qui le révéla être un homme très cultivé et dont l’humour quelque peu caustique s’accordait parfaitement avec le mien, nous nous dirigeâmes vers la sortie, saluant de la main Joe, qui avait été rejoint par Cynthia et semblait être le plus heureux des hommes.

Une fois dehors, il m’offrit son bras, que je saisis avec empressement. C’était là lier l’utile à l’agréable, car je n’avais aucune idée d’où se situait le cinéma qui passerait, à une heure aussi tardive, des films français.

"Le ciné n’est pas loin, autant y aller à pieds," précisa-t-il. "Et puis, je n’ai pas de voiture pour l’instant."

"Moi non plus; la question est donc réglée. Mais tu parles français, au fait?" lui demandai-je soudain. Surprenant que ce sujet de conversation ne soit pas déjà apparu.

"J’ai une connaissance ou deux en France, que je vais voir de temps en temps. J’y ai déjà vécu. Donc oui, je parle français. Et toi?" me renvoya-t-il la question.

"Je le comprends mieux que je ne le parle," dis-je avec un sourire. "Toutes leurs foutues règles de grammaire..."

Il rit doucement à cette remarque, puis nous retombâmes tous deux dans un silence confortable, avançant dans les rues sombres jusqu’à un endroit un peu plus éclairé. Enfin, le cinéma fut en vue.

Lorsque nous en ressortîmes, quelques heures plus tard, main dans la main, nous étions ravis de la séance. Le film était effectivement merveilleux, une vraie perle, décalé, certes, mais enfantin et superbement joué par de très bons acteurs. Et si drôle que mes abdos souffraient d’avoir tant ri.

"Merci bien, Adam, de m’avoir entraînée ici. Je m’en serais voulue de rater un si bon film. Enfin, pas techniquement, étant donné que je n’aurais pas su que je l’avais raté, mais quand même, je--" Je m’interrompis en voyant qu’il m’observait, amusé, un demi-sourire sur ses minces lèvres. "Quoi?"

"Rien, rien," m’assura-t-il avec bien peu de conviction. Après une courte pause, il continua: "Tu m’amuses. C’est rare de trouver des gens qui m’amusent."

"Je dois donc être fière de pouvoir remplir auprès de vous l’office de bouffon du roi, messire," déclarai-je emphatiquement, accompagnant mes mots d’une révérence des plus ridicules. Aurais-je oublié de préciser que l’alcool ingéré durant la soirée me maintenait encore dans un état de légère ébriété, alcool lui-même aidé dans sa tâche par la légèreté insouciante du film?

"Très fière, en effet, ma dame," répondit-il en rattrapant ma main. "Je pense qu’il est maintenant temps pour moi de vous raccompagner saine et sauve jusque chez vous, comme tout bon chevalier qui se respecte," ajouta-t-il avec un autre sourire en coin.

"Certes, monseigneur, certes."

Et revoilà encore le confortable silence. Marcher main dans la main avec cet homme si merveilleux, sous l’oeil poché de la lune, c’était si fantastique. L’air était un peu frais en cette belle nuit d’automne, mais une fraîcheur très légère des plus supportables. L’alcool confirmait cette impression que j’avais de vivre un rêve. Ce qui explique sûrement la suite de mes actions. Je ne devais pas vraiment croire que tout ceci était réel.

Car après quelques minutes de ce merveilleux silence, nous nous aperçûmes que nous étions suivis.

"Saine et sauve, c’est bien ça?" murmurai-je à son attention alors que d’autres silhouettes sombres apparaissaient devant nous.

"C’est cela, en effet. Ils sont sept. Le plus simple serait de leur donner ce qu’ils veulent. Le plus dur serait de les convaincre que tu n’es pas attirante et que te violer ne leur procurerait aucun plaisir," dit-il dans un misérable effort afin de me faire sourire. Une tentative ratée, d’ailleurs.

"Tu sais te battre? Je veux dire, bien?" demandai-je en désespoir de cause. Me faire violer ne faisait pas partie de mes projets pour la nuit.

"Tu ne comptes pas-"

"Moi oui," le coupai-je. "Et il est hors de question que ces salauds prennent du bon temps avec moi."

Je le vis me jauger d’un air surpris, à la fois désapprobateur et admiratif. Surtout désapprobateur. Mais il était hors de question qu’ils me touchent.

Et voilà que nous étions encerclés par les sept gaillards en question. Nous nous arrêtâmes et les observâmes. Toute une série de gamins, de moyenne d’âge de dix-sept ans, tout au plus, habillés de joggings divers. Au moins, ils n’étaient pas racistes; blancs et noirs coexistaient. Adam et moi soupirâmes de concert.

"Hé, ma jolie," un grand noir m’adressa ainsi la parole, "ça te dirait un peu de bon temps?"

Je levai les yeux au ciel en direction d’Adam, lui suggérant bien que la pression énorme qu’il imposait à ma main gauche ne me ferait en rien changer d’avis.

"Ca dépend quel genre," répondis-je en reposant mon regard sur le grand type.

Il s’approcha de moi d’une démarche pleine d’une bien trop grande confiance en lui, alors que je dégageais ma main de la ferme étreinte d’Adam. Alors que le grand noir tendait une main vers ma joue, mon pied partit en direction de son estomac.

Il se pencha en deux, le souffle coupé, et j’en profitai pour lui asséner un coup sur la nuque du tranchant de la main. Il tomba à mes pieds. Satisfaite, je relevai le regard vers les six gamins restants.

Adam et moi nous positionnâmes dos à dos, parés, afin de pouvoir tous les observer.

Tout d’un coup, ils plongèrent sur nous. Des coups de pieds et de poings fusèrent. Heureusement, ils étaient trop stupides, ou probablement trop stone, pour penser à nous attaquer tous à la fois.

Profitant d’un moment de répit, je tournai brièvement la tête pour me rendre compte qu’Adam savait se battre, apercevant trop tard un éclat métallique dans la main d’un de mes agresseurs.

Le temps que je me retourne, le couteau était plongé dans mon ventre, et mon jeune meurtrier me regardait avec des yeux affolés, injectés de sang, surpris par son propre acte.

Il retira soudainement le couteau, du sang commença à couler abondamment de ma blessure. Alors que je tombais au sol, je vis le gamin ramasser ma première victime, qui reprenait peu à peu ses esprits. Tous détalèrent rapidement.

Je sentis une sorte de rire grêle s’échapper de mes lèvres. Je continuais de percevoir ce sentiment d’irréalité; tout cela n’était pas en train de m’arriver. Pourtant, la douleur lancinante dans mon estomac semblait par bien trop réelle.

Soudain, je vis le visage d’Adam au-dessus de moi. Je le sentis prendre mon pouls; ma vision commençait à devenir floue. La réalité me rattrapait.

"Non, pas déjà, c’est trop tôt," marmonna-t-il entre ses dents serrées. "Je vais appeler des secours," dit-il en commençant à se lever.

Avec mes dernières forces, je parvins à attraper sa main et à le retenir.

"Trop tard," parvins-je à dire. "Je... veux pas mourir... seule."

Se prendre un coup de couteau, ça a l’art de vous dessaoûler, croyez-moi. J’étais tout ce qu’il y a de plus sobre, je ne pensais certainement plus rêver; d’ailleurs, tout ce que je pouvais penser était que vingt-trois ans, c’était bien trop tôt pour mourir.

Je vis les larmes dans les yeux d’Adam, ma propre gorge se serra encore plus; je ne savais même pas alors que c’était physiquement possible. Des larmes commencèrent à couler le long de mon visage alors qu’Adam se penchait sur moi et posait doucement ses lèvres sur les miennes.

C’est alors que j’expirai. Enfin, je crois, mais disons qu’à ce moment-là tout devint noir, je perdis conscience.

Je me réveillai avec une horrible migraine, aspirant bruyamment une bouffée d’air, chose qui me manquait horriblement. Je réalisai tout ce qui venait de se passer, je me rendis compte que je tenais toujours la main d’Adam dans la mienne, et qu’il n’avait pas le moins du monde l’air surpris de ma résurrection. Moi, je l’étais assez.

 

 

Voilà le récit de ma mort. Je ne sais guère quoi en faire. J’avais juste besoin de me libérer de ce poids.

Je le laisserai sûrement traîner quelque part, histoire que les Guetteurs puissent mettre la main dessus. Ils seront ravis, je présume.

 

------------

 

Note de Ian Bancroft, Guetteur de Laurie Jade:

Laurie a effectivement laissé traîner ces quelques feuillets, en évidence chez elle, sur la table de sa cuisine, avant de partir avec Adam Pierson pour le Pays de Galles. Un endroit qu’elle a toujours voulu visiter, d’après ce que j’ai pu comprendre.

17/09/98