Le baiser de l’éternité
Frédéric


      Cette histoire fait suite à « Poing de vue », une nouvelle écrite pour le recueil des Fics de fin d’années, mais il n’est pas indispensable de la lire avant celle-ci...



      Illinois, 1975



      Il y a quelques années déjà, j’ai reçu une lettre étrange dans ma boîte. Quelques mots soigneusement notés sur un papier banal, formés de façon à ne laisser aucun doute à la lecture. L’enveloppe elle-même, d’un modèle courant, ne portait que mon nom, Philip Kent. Ni adresse, ni timbre, elle été déposée directement.

      Philip,
      Ceci n’est ni une plaisanterie ni une annonce publicitaire.
      Si un jour, tu as besoin d’aide et surtout de réponses, appelle-moi.
      555-1592
      S.B.


      Contrairement à la mise en garde, j’ai naturellement songé à quelque blague au goût douteux, et j’ai cherché toutes les personnes de ma connaissance dont les initiales seraient S.B. Le seul que j’ai trouvé est le fils d’amis de mes parents, Samuel Beckett, mais il vivait dans l’Indiana, nous ne nous sommes vus que rarement et plus du tout depuis longtemps déjà. De plus, il était sans cesse le nez dans ses livres et n’était pas du genre à faire ce style de canular. Qui alors ? J’ai été tenté d’appeler juste comme ça, pour savoir, mais quelque chose m’a retenu. La peur d’être ridiculisé en cédant à la farce, mais aussi quelque chose de plus profond, de bien plus sérieux. Toujours est-il que j’ai enfoui la carte dans une boîte de documents et je l’ai complètement oubliée.

      Le temps a passé. J’ai trente ans à présent, j’ai achevé mes études et débuté ma carrière, je me suis marié et si je n’ai toujours pas d’enfant, ce n’est pas faute d’essayer. Avec mon épouse, nous vivons dans une maison agréable à défaut d’être vaste, dans une banlieue calme de Chicago. Un jour que Marcia - ma femme - s'était mis en tête de tout nettoyer de fond en comble, elle a déniché au fond d’un placard une ancienne boîte à chaussure pleine de vieilles lettres, de tickets de cinéma déchirés, de photos jaunies et de menus bibelots. Vous savez, le genre de coffre au trésor de pacotille où l’on entasse un moment ses documents les plus précieux, qui ne deviennent en quelques années qu’une source d’amusement teinté de nostalgie. Parfois, on jette le tout au feu avec à peine quelques remords, à moins que l’on ne décide de conserver la boîte encore une décennie ou deux.
      Marcia et moi avons passé quelques heures attendries à fouiller ces souvenirs de papier, ces émotions de carton, en nous remémorant des anecdotes de nos premières années ensemble ou de la fac
      Elle m’a soudain tendu une enveloppe un peu froissée et m’a demandé d’une voix devenue glaciale « Qu’est-ce que c’est que ça ? »
      Elle tenait la lettre entre deux doigts, d’un air vaguement dégoûté, comme si les quelques mots jetés sur le papier, le numéro de téléphone dépourvu d’area code et les mystérieuses initiales avaient quelque chose de sale, de maléfique.
      - Oh, ça... Je n’en sais rien.
      - Comment cela ? Tu le gardes sans même savoir de quoi il s’agit ? Tu n’as jamais appelé ce numéro ?
      - Et bien ma foi... non.
      - On le jette alors ?
      J’ignore pourquoi la pensée de me débarrasser de ce morceau de papier me répugnait autant, mais l’idée de le voir finir à la poubelle me déplaisait.
      - Non, donne-le moi...
      Elle me le tendit sans poser de question et ne m’en parla plus jamais. Toutefois, moi je ne l’oubliais pas. Le mot était plié dans mon portefeuille et ne me quittait plus, j’y pensais si souvent que cela tournait presque à l’obsession. J’ai même appelé la compagnie du téléphone pour savoir à quoi correspondait ce numéro dans la nouvelle numérotation, et plus d’une fois je me suis surpris le combiné à l’oreille, un doigt en suspens au dessus du clavier, hésitant un long moment, immobile, jusqu’à ce qu’un collègue ou, si j’étais à la maison, Marcia arrive. Je raccrochais alors précipitamment et inventais une excuse quelconque pour détourner les éventuelles questions.

      Besoin d’aide, pour faire quoi ? Besoin de réponses, mais à quelles questions, autres que celles soulevées par le message en lui-même ? Il m’aurait été facile de composer enfin ce numéro et de savoir, de comprendre. Mais une petite voix me disait d’attendre que le moment soit venu. Quel moment, je n’en savais rien, mais le bon.


      La solution s’est présentée quelques années plus tard. Ford venait de prendre la tête de la Maison Blanche après le scandale du Watergate et ma carrière prospérait correctement. On venait de me donner la responsabilité de tout le secteur Michigan-Indiana-Illinois-Wisconsin et je passais beaucoup de temps sur la route, sillonnant la région de ville en ville pour motiver les forces de vente ou régler moi-même une affaire délicate. Marcia et moi n’avions toujours pas d’enfants, et nous venions de décider d’en adopter un, les formulaires étaient déjà lancés. Mais tout a basculé le soir du 14 février, sur une route isolée à environ cinquante miles au nord de Madison. Sur le siège à mes côtés, un énorme bouquet de fleurs et une boîte de bons chocolats attendaient Marcia. Elle a toujours beaucoup aimé la Saint Valentin, c’était disait-elle sa fête favorite.
      La chaussée était complètement verglacée et le vent soufflait fort. Ma vaillante Chevrolet faisait son possible pour avancer malgré tout, mais je désespérai arriver chez moi avant la tombée de la nuit. Soudain, comme si les conditions n’étaient pas suffisamment difficiles, la neige se mis à tomber en lourdes bourrasques, effaçant dans le soir tombant le peu de repères qui me restaient. Le moteur peinait à conserver une température suffisante pour fonctionner, m'immobiliser le ferait caler à coup sûr. J’étais littéralement pris au piège. Soit je m’arrêtais sur le côté au risque de mourir de froid, soit je continuais sans voir à plus de trois mètres.
      Je retins finalement la deuxième solution, mais je doute que la première aurait eu un effet très différent. Quand notre heure est venue, il est souvent inutile de vouloir lui échapper... Une bourrasque particulièrement violente me fit me déporter, je réagis mal en donnant un coup de volant trop brusque, en freinant contre toute logique, et bien évidemment je perdis le contrôle de mon véhicule.

      Je n’ai pas de souvenir de l’accident lui-même. En revanche, celui bien trop net de mon éveil restera à jamais gravé dans ma mémoire.
      Une douleur dans la poitrine, la première respiration d’une renaissance.
      L’obscurité, l’impression d’étouffer, la claustrophobie, ne pas pouvoir bouger.
      La panique, l’incompréhension.
      Le calme artificiel que l’on s’impose.
      Puis le réflexe, la seule pensée que l’on peut former. Fuir. Se cacher à tout prix.

      A force de tâtonner, je suis parvenu à ouvrir le grand sac de plastique noir où l’on m’avait enfermé et j’ai aspiré trois grandes goulées d’air frais avant de m’en extraire complètement.
      Mes vêtements étaient déchirés, maculés de sang et de boue, mais c’était toujours mieux qu’être nu. J’étais à l’arrière d’une ambulance déserte dont les portes étaient fermées mais non verrouillées. Emportant mon sac à macchabée, bien que sans trop savoir pourquoi, je me suis glissé dans la nuit sous les derniers flocons de neige de la tempête faiblissante, à la lueur tournoyante des gyrophares de la police et des pompiers. Je ne perdis pas de temps à les observer tandis qu’ils cherchaient dans les restes de ma voiture broyée un éventuel passager, et je m’enfonçais au hasard dans la forêt de la direction opposée.


      La nuit était glaciale et le vent n’était pas tombé. Je perdis bientôt conscience et lorsque je m’éveillais, le lendemain matin, j’étais recroquevillé au pied d’un arbre, couvert de neige et - sans même penser à mon accident - je me demandais comment j’avais pu survivre à une nuit en forêt en cette saison.
      Je repris ma marche hébétée, au hasard, jusqu’à la lisière sud. Il y avait une petite ville, encore endormie à cette heure matinale. Une cabine téléphonique attira mon attention et d’une main tremblante, je décrochais le combiné gelé et fis glisser une pièce dans la fente. Mon premier réflexe fut d’appeler Marcia, mais en voyant ma main bleuie de froid en suspend au-dessus du clavier, son image fut remplacée dans mon esprit par quelques mots tracés à l’encre bleue sur un papier banal.
      Si un jour, tu as besoin d’aide et surtout de réponses, appelle-moi.

      Besoin d’aide et de réponses... C’était le moins que l’on pouvait dire. En priant pour ne pas tomber sur un blagueur ayant tout oublié d’une farce vieille de plusieurs années, je composais le numéro qui m’avait tant intrigué ces derniers mois.
      Après quelques cliquetis, j’obtins la tonalité puis un message indiquant que le numéro avait changé et en donnant un nouveau. A défaut de stylo, je traçais les chiffres du bout du doigt dans la neige fraîche, puis je les composais. Cette fois-ci pas de message, mais une sonnerie angoissante, dont l’intervalle pourtant régulier me paraissait augmenter à chaque fois. Je laissais sonner dix, quinze, vingt fois, agrippé au combiné comme si cela pouvait inciter l’inconnu à répondre.
      J’allais renoncer, abandonner ce fol espoir et me résoudre à appeler Marcia ou la police, quand l’interlocuteur décrocha.
      - Mmmh... Allo ? Fit une voix féminine empâtée de sommeil.
      Je restais paralysé, sans savoir quoi répondre, tentant vainement d’empêcher mes dents de claquer.
      - Allo ? Je vous entends respirer, qui est là ?
      - J’ai... commençais-je, hésitant.
      - Oui ? Qui est-ce bon sang, vous savez l’heure qu’il est ?
      - J’ai reçu une note il y a quelques années, me lançais-je enfin, me disant de téléphoner si j’avais besoin d’aide et... et de réponses.
      Un bip de la cabine me signala que j’allais manquer de crédit, je glissais à la hâte mes pièces restantes dans la fente.
      - Comment vous appelez-vous ? dit-elle d’un ton soudain devenu très sérieux.
      - Philip Kent. Et... et vous ?
      - Kent... Oui je me souviens de toi. Tu étais à la Peoria High School, non ?
      - Oui... mais...
      - Que t’arrive-t-il ?
      - J’ai eu un accident, et... je ne sais pas, je...
      - Tu es mort ?
      La question abrupte, froide et sèche comme un diagnostic fit glisser un frisson le long de ma colonne vertébrale, entre les tressaillements de froid et les frémissements d’angoisse.
      - Oh boy ! fut tout ce que je pus lui répondre tandis que je prenais conscience de la terrible et impossible réalité.
      - Où es-tu ? Philip, réponds-moi, où es-tu ?
      - Je... je crois que je me sens mal...
      - Attends, écoute-moi Philip ! Dis-moi où tu es !
      - Devant une station service...
      - Quel état, quelle ville ? Philip, bon sang reprends toi !
      Je lus mécaniquement l’adresse notée sur la cabine et laissai tomber le combiné sans le raccrocher, avant de m’éloigner en titubant. A quelques mètres une grange était entrouverte, je m’y glissais et me cachais, grelottant entre deux bottes de foin. Dans tout cela, je ne savais toujours pas qui j’avais appelé...

      Je dus m’assoupir, car c’est en sursaut que je me redressais quelques temps plus tard. Le soleil était levé et brillait par les fentes de la porte de bois disjointe. Quelques voix indistinctes venaient de l’extérieur. Je me tapis plus profondément encore dans la paille et restais aux aguets. J’avais à peine moins froid que dehors et de plus en plus faim, mais il était hors de question de sortir dans mon état, avec mes vêtements en loques et couverts de sang.
      La lumière à l’extérieur commençait à décroître et je désespérerais un peu de ma situation lorsque le bruit d’un moteur tout proche attira mon attention. Toutes les routes étaient verglacées et les gens du coin évitaient autant que possible de conduire, aussi n’en avais-je que peu entendu au cours de la journée. Une portière claqua, des pas crissèrent sur la neige, et soudain mon crâne éclata. Du moins c’est l’impression que j’eus, une présence insoutenable résonnait entre mes tempes, une migraine intense me jeta a terre en gémissant.
      La porte grinça sur ses gonds et la lumière du couchant inonda la grange.
      - Philip ? Tu es là ?
      La douleur dans ma tête s’atténuait un peu. A présent, je n’avais plus que l’impression de revivre en une seule fois tous les lendemains de fête de ma vie d’étudiant, ce qui restait tout de même assez pénible à supporter. Je me levais précautionneusement et découvris enfin qui se cachait derrière les initiales S.B.
      Sarah Brown.
      En un éclair, tout me revint en mémoire, mes tentatives de flirt avec elle à la High School, la prise d’otage, la façon dont elle avait assassiné le doyen et ses paroles étranges avec le professeur d’histoire... Mais si j’étais depuis devenu un homme mûr, elle n’avait pas changé. Du tout. Sa coiffure, son maquillage et ses vêtements avaient suivi l’évolution de la mode, mais son visage était exactement le même que celui que j’avais connu autrefois et dont je crois bien que j’étais tombé amoureux.
      A présent qu’elle se tenait là, devant moi, je restais sans voix, fasciné par ses trais réguliers aux pommettes hautes, sa mâchoire un peu trop large, ses grands yeux à l’expression étrange, son adorable nez retroussé et ses taches de rousseur, sa taille fine, ses longues jambes... Sur le coup, je ne pensais plus à mon accident, à ma mort probable et à ma résurrection miraculeuse, même plus à Marcia qui a dû passer une Saint Valentin dramatique, à m’attendre pendant des heures, jusqu’à ce qu’un appel de la police lui apprenne que nous seulement j’étais décédé dans un accident, mais qu’en plus mon corps avait sans doute été volé par un ours insomniaque...

      Sarah referma la porte derrière elle et s’approcha de sa démarche particulière, celle de quelqu’un qui a grandi sur un cheval et n’en est jamais vraiment descendu depuis.
      - Salut Philip. Tu as bien fait de m’appeler. Je ne savais pas si tu le ferais le moment venu. As-tu parlé à quelqu’un depuis ton accident ?
      - Non... personne.
      - As-tu été vu ?
      - Je ne crois pas, non. Sarah... Comment se fait-il que tu sois restée aussi jeune ? Et surtout... Pourquoi suis-en vie ?
      - Tu es Immortel, ça arrive. Je sais depuis notre rencontre que tu étais destiné à le devenir. Enfin, depuis que tu as essayé de m’embrasser, au cinéma. Et tu sais quoi ? Si tu ne t’étais pas autant approché de moi, je n’en aurais sans doute rien su... Cela aurait mieux valu pour toi.
      - Comment ça ? Je ne comprends rien.
      - Ce n’est pas grave. Tu n’as plus besoin de comprendre quoi que ce soit.

      Et, sans rien ajouter, elle sortit de son manteau l’épée que je lui avais déjà vue autrefois et me trancha la tête.


Haut de page