Elle travaillait depuis une éternité et elle le faisait bien. Pas de sentiments, ni de remords dans sa tâche. Rien qu’une efficacité professionnelle à toute épreuve. Jusqu’au jour où la chose la plus improbable entre toute lui arriva. Elle découvrit l’amour.
Elle, le terme n’est pas très bien choisi, car ce dont on parle est asexué. Pourtant puisqu’il faut bien la désigner et par souci de simplification nous dirons que c’était un Il et que ce Il se prénommait Mort.
Mort donc était tombé amoureux, non pas au détour d’une rue, mais au détour d’un monceau de cadavres. La chose s’était passée à Strasbourg durant l’an de grâce 1349, le jour de la Saint-Valentin, dans un cadre qui n’avait rien de romantique. La jeune fille, une indigente vêtue de haillons fouillait les cadavres, des pestiférés que Mort venait de moissonner, à la recherche de nourriture ou de quelques richesses, apparemment insouciante quant aux risques de contagion. Pourquoi Mort s’était-il épris de cette jeune fille dont la beauté n’avait rien d’évidente, sous ses guenilles et la couche de crasse qui lui collait à la peau et aux cheveux ? Le fait est que Mort aurait tout aussi bien pu s’éprendre d’un jeune garçon, voire même d’un animal sans que l’on puisse le taxer d’homosexuel ou de zoophile car encore une fois, Mort, à la manière des anges, n’avait pas de sexe et son attirance pour cette jeune fille était donc totalement innocente. Elle n’en était pas moins forte et irrésistible, mais Mort du se résoudre à ce constat : Elle n’était pas destinée à mourir aujourd’hui et il lui faudrait attendre et attendre encore longtemps, car en ces temps où l’on mourrait pour un rien, elle était amenée à survivre pendant de nombreuses années encore. Impuissant, Mort la regarda donc s’éloigner et disparaître dans la brume.
Le soir même, la jeune fille se retrouvait allongée sous un homme, au milieu d’un tas de foin. Au-delà de leurs soupirs, on pouvait à peine entendre les cris de la foule, qui au dehors, brûlait les juifs de la ville rendus responsable de l’épidémie de peste. L’homme cessa soudain son va-et-vient. Sous ses doigts, la jeune fille sentit les muscles de son dos se tendre. Sentant le plaisir monter en elle, elle voulut crier sa jouissance mais ne put émettre qu’un faible soupir. Elle venait de percevoir sur ses lèvres le baiser de la mort. Dans sa gorge, s’infiltrait déjà son souffle glacé et lorsqu’il entra en contact avec la chaleur de son ventre, ce fut l’explosion. Jamais encore, dans ses rêves les plus fous, elle n’avait osé imaginer qu’une telle sensation puisse exister. La petite et la grande mort se mêlaient, liant le physique et le métaphysique en une expérience qui dépassait les limites de l’imagination humaine. Elle sentit la chaleur et la glace, les lumières et les ténèbres. L’espace d’un instant, elle vit tout ce qu’il y avait à voir. Tout était devenu clair, comme si le voile de l’ignorance et de l’incertitude s’était déchiré pour révéler toutes les réponses. L’espace d’un instant, elle fut partout et en tout temps. L’espace de cet ultime instant, elle fut l’infini et l’éternité.
Elle se cabra une dernière fois, les yeux grands ouverts, les bras tendus vers cet horizon lointain qui lui échappait déjà. Puis son corps retomba inerte dans la paille et ce fut fini. Contre toute attente, l’homme avec l’aide de Mort, avait emmené la jeune fille jusqu’au septième ciel et un petit peu plus haut encore.
Mort longeait les allées sombres aux allures gothiques du cimetière. On aurait pu croire qu’il faisait cela par suffisance, par simple fierté de voir tout le travail qu’il avait accompli depuis des siècles, mais pas du tout. L’orgueil ne faisait pas parti de ces sentiments qui habitaient Mort, pour la simple raison qu’il n’en avait jamais éprouvé aucun. Jamais jusqu’à aujourd’hui, jour où il avait aimé pour la toute première fois. Et c’est au nom de cela, de cette force prodigieuse qui était parvenue à le dominer, qu’il s’avançait maintenant jusqu’à la fosse commune. Il arrivait à peine, que déjà la terre meuble se mettait à bouger. Au milieu de cette boue noirâtre, apparaissait par moment des taches d’un blanc laiteux et humide. Tout à coup un doigt apparut, puis deux. Ils s’enfoncèrent à nouveau dans le sol, avant que le bras entier ne surgisse. La main tâta d’abord la surface, puis enfonça ses ongles dans la terre, pour s’offrir une prise permettant au reste du corps de se soulever hors de la fosse. La jeune fille nue comme au jour de sa naissance et de sa mort, apparue bientôt grelottante dans le froid de la nuit. La lueur blafarde de la lune accentuait encore plus la blancheur de sa peau. Un peu plus loin, Mort l’observait avec ferveur. Pour ce petit miracle, il avait dû épargner pas loin de cent milles vies au profit de son antagoniste. Mais quelle importance ? Ce qu’il voyait en ce moment n’avait pas de prix à ses yeux. Et puis de toutes façon, ces cent milles âmes n’étaient que parties remises. Elles lui reviendraient. Un jour où l’autre, ils doivent tous y passer.
Perdu dans ses pensées, Mort n’avait pas réalisé que la jeune fille le regardait. Mais après un moment, il réalisa qu’il se trompait. Parce qu’enfin, elle ne pouvait pas le voir. Elle regardait simplement à travers lui, le regard troublé par les larmes, le visage défiguré par la peur et l’incompréhension. Cela Mort ne le voyait pas, car il ne pouvait comprendre ces sentiments humains qu’il n’avait jamais éprouvé. Il ne voyait que les perspectives. Le fait qu’elle serait là pour le suivre dans son éternité, qu’il pourrait se réfugier dans ses bras pour y oublier sa solitude et la ressusciter encore au prix de quelques âmes. Parce que l’amour de Mort était infini, la vie de la jeune fille qu’il aimait allait être éternelle.
Des ténèbres aux ténèbres. A croire que c’était à cela que se résumait sa vie désormais. Pourtant elle n’avait pas de besoin de voir, pour savoir où elle se trouvait. La sensation du métal froid sur sa nudité était une indication qu’elle connaissait que trop bien. Dans le noir, elle tâtonna les parois glacées qui l’emprisonnaient. Elle s’accroupit contre le fond, avant de pousser sur ses jambes de toutes ses forces. Le tiroir coulissa de son logement avec violence. Au passage, la jeune fille qui en avait gardé l’apparence mais qui n’en était plus une depuis plusieurs siècles déjà, accueillit les premières bouffées d’air frais avec bonheur. Elle s’extirpa de son cercueil avec la même douleur que celle d’un nouveau-né sortant du ventre de sa mère. Malgré le nombre de ses résurrections passées, le traumatisme était toujours présent à chacune d’entre elles. Sûrement, pensait-elle, parce que l’immortalité n’est pas une chose naturelle et que l’esprit humain ne peut tout simplement pas le concevoir et encore moins s’y habituer.
Ouvrant la porte avec précaution, elle regarda dans le couloir à demi éclairé. Elle attendit longtemps avant de se décider à sortir. Si elle avait croisé quelqu’un à ce moment-là, elle aurait eu beaucoup de mal à expliquer pour quelle raison elle se promenait nue dans les couloirs de la morgue, à trois heures du matin. Après avoir trouvé de quoi se vêtir, elle remonta à la surface et s’enfuit dans les rues désertes. Arrivée chez elle, elle alluma la télé de manière instinctive, juste histoire d’avoir une présence, de ne pas se sentir trop seule. Occupée à jeter des vêtements en boule dans un sac à dos, qui avait lui aussi beaucoup voyagé, elle n’accordait aucune attention aux nouvelles que débitait le présentateur sur la chaîne info. Elle avait grand tort de penser que le fait qu’un équipage entier survive à un crash aérien, ne la concernait en rien.
Glissant la bretelle de son sac sur son épaule, elle quitta son appartement comme une fugitive, sans prendre la peine d’éteindre la télévision, ni même de refermer la porte.
Arrivée à la croisée des chemins, il lui fallait choisir lequel elle allait emprunter. Se fichant de savoir où elle dormirait demain, sans doute prendrait-elle le premier vol en partance, pour ensuite se laisser guider par le destin. Elle était loin d’avoir parcouru tout le monde, d’avoir tout vu, tout essayé. Mais même si ce n’était pas une fin en soi, cela arriverait bien un jour et elle le redoutait. Elle savait que si le corps ne meurt pas, l’esprit lui le peut, à force de se fermer du monde. Peu à peu l’envie vous quitte, la force de faire un petit pas de plus pour voir ce qu’il y a de l’autre côté de la colline vous abandonne. Un jour sans que l’on ait compris comment cela est arrivé, l’esprit s’est putréfié sous l’effet de la lassitude. Devenir une coquille vide, une mort vivante parmi les vivants, n’a rien d’enthousiasmant. Aussi voulait-elle comprendre ce qui lui était arrivée. Quels dieux avaient ainsi décidé de son sort ? Etait-ce une bénédiction, une malédiction ? Mais pour quels actes, quels pêchés ? Elle avait été bien trop jeune pour que son existence soit scellée avec une telle sévérité.
Son esprit continuait de divaguer tandis qu’elle montait au ciel. Le front posé contre le hublot, une larme se mit à scintiller sur sa joue. Elle aurait tant voulu pouvoir chasser cette lancinante question de son esprit : Pourquoi ?
Mais elle ne pouvait imaginer que la vérité qu’elle cherchait en vain était tout simplement l’amour. L’amour d’un amant possessif, qu’elle tentait une nouvelle fois de fuir, mais auquel nul à travers les siècles, n’a jamais pu échapper.