Billy
Liliane


      Billy est amoureux.
      Il en est sûr, et il veut changer de vie. Normal. Quand on a, comme lui, grandi dans les poubelles de Chicago sans avoir jamais connu ses parents, quand on a dû sa survie à sa ruse autant qu’à ses poings, on se retrouve, très vite, grouillot au service de l’un ou l’autre des caïds de la pègre qui rongent la ville comme des rats enragés. Petits caïds d’abord, qui se plaisent à martyriser autant qu’ils l’ont été, puis intermédiaires, déjà moins revanchards, parfois même indulgents, et enfin les gros, et même très gros.
      Billy travaille pour Monsieur Capone.
      Enfin, pas directement.
      Il est même probable que Monsieur Capone ne connaît pas l’existence de Billy. Des saute-ruisseau dans son genre, ce n’est pas ce qui manque. Mais Billy est malin, il comprend vite, se tait, écoute et observe ; et jusqu’à ces derniers temps, il comptait bien s’élever, doucement mais sûrement, dans la hiérarchie complexe qui prévaut au sein des gangs, les irlandais et les italiens, d’autant qu’ils s’interpénètrent, se trahissent, se dénoncent, se rachètent, se vendent, se massacrent à l’occasion, s’épousent parfois...
      Mais Billy est amoureux. Pour de bon. Elle s’appelle Naomi, elle a de longs cheveux noirs et des yeux gris-vert en amande, une bouche généreuse et des formes menues qui le rendent tout ému, presque timide. Elle non plus ne parle beaucoup, alors il n’en sait guère sur elle. Elle est arrivée en novembre, il soufflait un vent terriblement froid dans les rues sombres. Elle a surgi pour ainsi dire de nulle part, un jour elle était là, dans le quartier du North Side où Billy, grâce à certaines influences avec lesquelles il commence à jongler, a réussi à louer pour quelques dollars une petite mansarde chauffée, avec eau sur le palier, le luxe. Julia occupe la chambre voisine. Il a été aisé pour Billy, qui l’a remarquée tout de suite, de l’aborder. Elle ne s’est montrée ni méfiante, ni craintive, mais pas du tout dévergondée non plus – un mystère, car chacun sait qu’il y a deux sortes de femmes : les honnêtes, donc terrorisées d’office, et les débauchées prêtes à tout pour une poignée de cents. Il a pris le premier prétexte venu pour frapper à sa porte et à sa satisfaction mêlée de déception, elle l’a fait entrer. Là, il a eu la surprise de sa vie.
      La mansarde était bien plus grande que la sienne, peinte en blanc et éclairée d’au moins trois lampes à pétrole. Il y avait un vrai lit avec un édredon cramoisi, un tapis aux motifs compliqués, des rideaux à la fenêtre derrière laquelle tombaient d’épais flocons, un guéridon avec un napperon de dentelle et deux fauteuils rembourrés. Et même une gravure encadrée, et un poêle à charbon qui diffusait une vraie chaleur. Comparée à sa mansarde aux murs pisseux, avec son unique bougie, sa table bancale et son matelas à même le sol, c’était une oasis d’opulence et de volupté.
      Passé le premier étonnement, Billy soupira, déçu. Finalement, c’était une pute.
      Puis il remarqua une autre décoration accrochée au mur, et un frisson le parcourut.
      - Alors ? demanda la jeune fille. Que vouliez-vous ?
      - Vous demander... heu...s’il vous restait une allumette. Je n’en ai plus, et...
      Elle sourit d’un air entendu et se dirigea vers le fond de la pièce, où se trouvait un élégant buffet de bois clair.
      - Voilà.
      - Merci. Je vous la rendrai, bien sûr.
      - Ce n’est pas la peine.
      - Vous êtes vraiment bien installée, dites donc.
      - Oui.
      - Il n’y a pas longtemps que vous habitez dans le coin ?
      - Non.
      - Bon, eh bien alors, merci. Bonsoir, mademoiselle. J’habite juste en face, si vous avez besoin de quelque chose...
      Elle sourit encore. Il adore son sourire.
      - Bonsoir, monsieur.
      - Billy.
      - Bonsoir, Billy.

      Le lendemain, ils se sont croisés. Elle lui a donné son nom, Naomi. Le soir de Noël, comme ils étaient seuls tous les deux, ils ont partagé un verre de whisky, de contrebande bien sûr, qu’il avait soutiré au dernier client qu’il avait livré. Et Billy est tombé amoureux.

      Naomi est étrange. Billy ne sait pas trop ce qu’elle fait de ses journées. Elle a prétendu être femme de chambre dans un hôtel, mais elle est trop bien habillée pour cela. Elle porte un manteau de laine avec un col de fourrure, une toque et un manchon assortis qui lui vont à ravir. Elle lit de gros livres – Billy déchiffre à peine – et un soir, quand il l’a rejointe comme tous les soirs maintenant, elle l’a accueilli au son d’un gramophone ! Il a décidé de ne pas se poser trop de questions. Il a le sentiment qu’il doit profiter de ces instants où elle l’aime, il ne veut pas savoir comment ni pourquoi ni surtout combien de temps.

      Maintenant, c’est le mois de février et il a décidé de changer de vie. Il ne veut pas devenir un gangster. Il ne veut pas trafiquer de tout et de rien, pas exercer de chantage, pas violer en représailles, pas risquer sa peau à chaque coin de rue. Il ne veut pas devenir à moitié fou de méfiance, d’alcool et de cocaïne comme ceux qui l’emploient, de plus en plus paranoïaques à mesure qu’ils s’élèvent dans les échelons du crime organisé. Il ne veut pas devenir un assassin patenté. Il veut épouser Naomi, trouver un travail honnête et avoir deux enfants.

      Il lui a tout avoué, tout raconté.
      - Veux-tu m’épouser, Naomi ? Je t’aime, tellement !
      Elle a baissé les yeux, et secoué la tête, non, très doucement, tandis que les larmes coulaient le long de son visage.
      Billy s’est enfui.

      Al « Scarface » Capone est à Miami. Le patron de Billy avait promis de le lui faire rencontrer, mais le boss est parti au soleil. En revanche, il y a un boulot pour Billy, important et secret. Très important et très secret. Et dangereux. Billy accepte. Il se moque bien du danger. Après lui avoir dit non, Naomi a disparu. Quand il revenu le soir, bien décidé à la convaincre, elle était partie. Sa jolie chambre était vide, porte ouverte sur les murs blancs. Elle n’avait rien laissé, pas même une lettre.

      A dix heures ce matin-là, Billy, dissimulé derrière des bidons d’huile au fond d’un garage de Cicero, attend. Que ce soit la Saint Valentin le fait ricaner dans son cache-nez bien trop mince pour le froid glacial qui règne à Chicago en ce mois de février 1931. Il se frotte les mains avec vigueur mais rien n’y fait, il est transi et ne peut pas bouger de peur de se faire repérer.
      Les voilà. Sept hommes, tous des Irlandais de la bande de Bugsy Moran, entrent en bavardant à voix feutrée, et leur souffle laisse échapper des petits nuages dans la lumière frileuse filtrée par les vitres sales. Ils sont venus chercher des caisses de whisky et Billy est chargé d’espionner leurs propos pour les rapporter mot pour mot à son patron. Tâche peu aisée, ils sont emmitouflés et marmonnent indistinctement.
      Soudain, la porte est violemment ouverte, quatre silhouettes en uniforme de policiers se profilent et un vacarme terrifiant emplit le garage. Des exclamations retentissent, des mitraillettes crachent sans discontinuer quelques secondes, une éternité pour Billy recroquevillé derrière les bidons, puis des cris rauques aussitôt étouffés, des râles, encore une décharge, le silence. Billy redresse la tête avec précaution, se penche un peu... Sept cadavres sont étendus de façon grotesque sur le sol graisseux. Les policiers – mais il reconnaît le strabisme caractéristique de l’un d’eux qui n’est pas flic du tout – les retourne du pied, les teste du bout de leur arme. Billy est pris au piège. Il tente d’évaluer, derrière lui, la distance qui le sépare de la petite porte par laquelle il est arrivé. Et reste figé, les yeux écarquillés. Dans l’ombre d’une camionnette éventrée, se tient Naomi.
      Il se frotte les paupières, secoue la tête. Elle est bien là. Est-elle folle ? Ou est-ce lui ? Elle tourne son regard vers lui, fait signe de rester immobile.
      Les faux policiers s’en vont rapidement. Le silence règne à nouveau.
      Billy commence à se redresser quand Naomi agite la main de façon frénétique, impérieuse, Ne bouge pas !
      Il se recroqueville de nouveau, dans la plus grande confusion. Que se passe-t-il ? Que fait Naomi ici ? La question tournoie dans sa tête comme un oiseau ivre. Un léger bruit, un mouvement attirent son attention à l’endroit du massacre. Il a alors la stupéfaction de voir l’un des hommes assassinés bouger faiblement, s’asseoir, se lever en vacillant. La terreur l’envahit. Comment est-ce possible ? Le ressuscité fait quelques pas dans sa direction. Billy est prêt à courir vers la porte du fond, si toutefois les battements de son cœur affolé le lui permettent. L’homme blessé se rapproche, il tient quelque chose de long et mince à la main, il est prêt à contourner le bidon d’huile et Billy à bondir quand une ombre surgit derrière lui, au-dessus de lui, et l’image qu’il a ensuite devant les yeux, c’est celle d’une tête qui vole loin de son corps d’attache et va rouler entre des pneus en désordre. Puis il y a le bruit sourd, mou, d’un corps qui s’effondre sur place dans un flot de sang. Pour de bon cette fois.

      Billy a l’impression qu’il va s’évanouir quand il comprend sans doute possible que c’est Naomi qui vient de décapiter le gangster irlandais aussi sauvagement : elle est dressée telle une statue de la vengeance, une épée sanguinolente à la main – l’épée qu’il avait remarquée accrochée au mur de sa jolie chambre de grisette. Soudain, un éclair bleu jailli de nulle part la transperce en pleine poitrine et elle tombe à genoux au milieu de fulgurances éblouissantes. Billy, croyant qu’elle a été atteinte par un lance-flammes, ôte son manteau en toute hâte et se jette sur elle ; mais, violemment repoussé par une décharge d’une puissance insoupçonnée, il va s’écrouler à deux mètres de là contre des caisses de whisky renversées.

      - Billy... Billy, ouvre les yeux... Billy ?
      Il sent d’abord une douleur lancinante dans la nuque, puis la main douce de Naomi sur son front. Naomi... L’image de l’arc fulgurant tracé par son épée et de la tête de l’Irlandais volant dans une gerbe de sang est-elle un cauchemar ? Non. En entrouvrant les yeux il aperçoit le corps décapité qui gît non loin.
      - Billy, écoute-moi, nous n’avons pas beaucoup de temps. Tu m’écoutes ?
      - Oui.
      Il voudrait ne pas la regarder, mais lève quand même le visage vers elle. Ses yeux en amande, son joli nez droit, sa bouche bien dessinée, ses cheveux noirs qui coulent comme une fontaine sur ses épaules... Peu importe ce qu’elle a fait, qui elle est. C’est elle qu’il aime, à jamais.
      - Billy, je suis...
      Il tend la main vers ses lèvres.
      - Non. Je ne veux pas le savoir. Pas tout de suite. Je t’aime, Naomi. C’est la seule chose qui compte pour moi. Ne m’explique rien. Je te demande seulement de ne pas me quitter. Je veux vivre avec toi, c’est tout.
      Le regard de la jeune fille est insondable. Elle l’observe un long moment, et dit enfin :
      - Ecoute-moi quand même. Je m’appelle Naomi Maguire. J’ai 225 ans. Il y a deux siècles, l’homme que je viens de tuer a assassiné toute ma famille. Ce que je te dis là te paraît folie, mais c’est une histoire banale parmi les miens. Un jour peut-être, quelqu’un collectionnera les récits de nos vies et d’autres les liront pour leur plaisir...
      - Je ne te comprends pas mais ça m’est égal.
      - Tu veux toujours partager ma vie ? Dans ce cas, toi qui espérais mener une vie honnête et voir grandir nos enfants, n’y compte pas.
      Billy secoue la tête, plein d’espoir.
      - Je veux rester avec toi, c’est tout.
      - Alors, mon amour...
      Elle l’attrape brusquement par les cheveux, lui tire la tête en arrière et braque un revolver sur sa tempe. Billy ouvre des yeux terrifiés. Je me suis trompé, pense-t-il dans un sursaut de lucidité. Elle est folle, folle à lier...
      Naomi sourit.
      - Non, je ne suis pas folle. A tout à l’heure, mon amour.


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