Robert Martin
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Siegmar, 885
- Ton récit est trop long ! Passe les détails.
- Je témoigne aussi pour mes compagnons. Je ne dois pas raccourcir leur vie.
Saga de Siegmar le Vite-Cicatrisé.
À cette époque, je n’étais plus très jeune, mais je n’aimais que l’aventure et le danger. Je marchais sur la terre depuis plusieurs siècles et j’en étais las, ne supportais plus mon reflet, ni dans le bronze, ni dans le verre, ni dans l’eau, ni dans le vin.
Je montai vers le Nord, sachant bien que le froid ne me tuerait pas plus que le temps. On m’avait parlé d’hommes rudes que le besoin poussait parfois à partir en expédition de commerce ou de pillage. La paix ou la guerre, toujours à un cheveu l’une de l’autre. Il y avait de fortes probabilités pour que le destin me sourît ou me fasse trébucher.
J’avais longé les côtes de la Manche, en Neustrie, puis le long de la Frise. Dans un petit port du pays batave séjournait l’équipage d’un knörr venu de Norvège pour échanger le produit de leur chasse et de leurs mines de fer contre des denrées plus australes. En sympathie avec moi et contre quelques présents, ils acceptèrent de m’embarquer pour leur voyage de retour.
La Norvège était une multitude de petits royaumes. Je mis mon épée au service d’Oleg Gunnarson le Long, dont le pouvoir s’étendait sur une trentaine de hameaux. Peu à peu, je troquais mon équipement franc contre des vêtements et armes autochtones. J’appris leur langue et leurs traditions auprès d’Egill Throrenson, un vieux scalde qui m’avait pris en affection. Un an plus tard, j’ânonnais des poèmes. Quand Egill mourut, deux ans après, je récitais correctement.
Oleg m’hébergeait dans sa longue maison verte, toute en herbe au-dehors, toute en bois blond au-dedans. Le long couloir d’entrée donnait sur le skáli, la grande salle commune. J’avais ma place dans un fauteuil en bois sculpté près du foyer au centre de la pièce, et, certains soirs, je racontais l’histoire de ses aïeux sous son regard ravi, d’autant plus fier de sa lignée qu’un étranger lui en racontait les hauts faits. Son épouse prenait un peu de repos en m’écoutant, la main droite posée sur le trousseau de clefs pendant à sa ceinture et étalé sur sa cuisse, et les trois concubines brodaient des encolures de chemises en étouffant les rires que provoquait mon accent. Il s’estompa avec le temps.
Ensuite, Oleg et son épouse allaient se coucher dans leur lit clos, les concubines et les autres serviteurs installaient les lits pliants de toute la maisonnée le long des banquettes latérales. C’est l’esclave que Oleg m’avait attribuée qui s’occupait de notre lit commun. Elle était censée satisfaire tous mes désirs, mais à la lumière des premières nuits passées peau contre peau sous les fourrures, je ne vis que de l’obéissance dans ses gestes et ne lui demandai plus rien. Nous nous contentions d’être l’un pour l’autre une source de chaleur, et je crois qu’elle m’en sut gré.
Au bout de huit ans, j’avais fini mon éducation. Il était temps de prendre le large. On entendait dire qu’au Sud, au Danemark, des expéditions de grande envergure se préparaient. Je promis à Oleg de ramener une part de mon butin si j’en revenais en vie.
*
J’ai voyagé vers le sud sur un petit cheval trapu, jusqu’à Birka, une ville sur l’île Björkö, au milieu du lac Mälar. Je n’étais plus habitué à voir autant de monde. Ça grouillait d’artisans, de marchands, de guerriers piaffant dans leur garnison. J’y sentis la présence d’un autre Immortel, puis le rencontrai. Kanulf était jeune alors, et encore prudent. Tentés un moment de nous affronter, nous avons finalement décidé de nous donner une chance, l’un et l’autre, de connaître une grande expédition. Il rêvait de l’Anglie et d’Alba, et moi de la Neustrie, au nord du pays des Francs, que j’avais quitté quelques années plus tôt. Nous avons prêté serment de ne pas nous nuire dans une durée de quarante années, invoquant Tyr, le dieu dont la parole est ferme et l’engagement total.
Je me suis embarqué pour le Jutland, avec un nouvel ami danois, Hegrr, qui rejoignait les armées du roi Siegfried.
Un jour, la mer fut pleine de navires et de barques en partance. Nous étions quarante mille, et bon nombre d’épouses accompagnaient leurs maris. Au large, on fixa aux proues des langskips des têtes de dragons, de béliers ou de serpents. Pour nous protéger de l’invisible qui rôde sur l’eau et sous l’eau, pour effrayer ceux qui nous tiendrons tête lorsque nous toucherons terre.
*
Nous avons atteint les côtes de Neustrie depuis quelques jours, et nous sommes entrés dans l’estuaire de la Seine. À la rame, maintenant, la plupart du temps. Nous remontons le courant sous un temps brumeux. Nous ramons, inlassablement, assis sur nos coffres. La nuit, nous dormons dans nos sacs de cuir, sous les étoiles.
Sur les rives, les gens, les paysans, ont peur. Sept cents langskips et un millier de barques remontent le fleuve. Nous prenons Rouen, et il est bon d’y passer l’été. Nous voilà reposés des fatigues du voyage. Les femmes apprécient le séjour.
Hegrr me parle des trésors qui nous attendent plus haut en Francie, et surtout en Bourgogne. Je ne lui dis pas que je connais déjà cette partie du monde. Quand l’automne est bien entamé, nous quittons Rouen et naviguons à contre-courant.
J’ai le privilège d’être de l’équipage d’un grand langskip à la proue de snekkja qui appartient au jarl Hallfredr, un chef ami de Siegfried. Une nuée de barques nous suit, nous entoure. Devant, derrière, d’autres snekkjar, des drekar lèvent la tête vers le lointain de l’amont. Lors d’une halte de nuit, Siegfried, dans un petit esquif, se fait conduire de langskip en langskip pour donner ses consignes. Il monte dans le nôtre et s’entretient un moment avec Hallfredr, puis passe parmi nous tandis que nous mangeons notre poisson séché. Il demande d’une voix grave et calme :
- « Est-il vrai que l’un de vous est un bon scalde ?
- C’est mon ami, que voilà », répond Hegrr en me désignant. Son sourire fier semble amuser Siegfried. Je ne confirme ni ne dément. Quelques secondes de silence le poussent à reprendre la parole :
- « Et quel est ton nom ?
- Siegmar.
- Au moins tu ne parles pas pour ne rien dire. Pour le moment, nous n’avons pas besoin d’écouter des chants, mais plus tard, ça pourra s’avérer opportun. Au combat sois prudent, que nous ayons l’occasion de t’entendre. »
Il retourne vers la proue, où se tient Hallfredr, échange encore quelques mots et redescend dans sa barque pour terminer sa tournée.
La nuit vient. Nous déployons nos sacs à dormir en cuir et nous nous y glissons après avoir tendu au-dessus de nous une bâche qui nous protège de la rosée glaciale de novembre. Les discussions s’amollissent, à l’horizontale, et les uns après les autres nous sombrons dans le sommeil sous la protection des vigies.
Un matin, à travers la brume, nous apercevons la pointe de l’île, comme un gros navire à l’ancre qui se promet de nous faire front. Lutèce, que depuis peu on appelle Paris. Beaucoup des mes compagnons la voient pour la première fois et la regardent avec admiration et envie. Une pointe de terre, et, très vite derrière la rive, des murailles fortes, orgueilleuses. Les ponts gardés barrent le fleuve. Un pont de pierre au nord, un pont de bois au sud. Nous nous étalons sur la Seine, pour bien montrer notre nombre, notre force, comme un chat sauvage qui hérisse son poil face à un adversaire. C’est à peine si l’on peut voir l’eau.
On distingue des gens affolés sur les remparts. Certains courent en tous sens, d’autres, médusés, contemplent l’étendue de la flotte. Il y a quarante ans, des bateaux ont remonté le fleuve tranquillement et ont pillé le pays en redescendant. Il ne doit rester que peu de survivants de ce temps. Juste le souvenir de récits terribles, amplifiés par la plume tremblante des clercs.
Le lendemain, Siegfried et sa délégation sont entrés dans la ville pour parlementer avec l’évêque Gozlin et le comte Eudes. Il souhaite négocier le passage et propose de laisser Paris en paix. Son but est d’aller plus haut, vers le pays burgonde. Mais Gozlin refuse : la garde de la ville et du fleuve leur a été confiée par le roi Charles, et Charles règne aussi plus haut sur la Seine. Ils ne feront pas preuve de faiblesse, ne détourneront pas sur d’autres villes la fureur des Hommes du Nord, ne trahiront pas la confiance du roi. En tant qu’homme de parole, Siegfried ne peut leur donner tort. Sans qu’aucun des deux camps ne le veuille vraiment, c’est la guerre. Cela a presque toujours été ainsi.
Je suis de cette partie du monde, et je n’en suis plus. J’ai donné à mon nom un nouvel accent. J’ai peut-être trahi, mais le monde tel qu’il a tourné m’a aussi trahi. C’est comme ça. Nous sommes sur des banquises qui dérivent dans des directions différentes. L’attaque est prévue pour demain.
On prend pied sur la rive nord, car on juge trop risqué d’attaquer l’île, ou même les ponts, par l’eau. Les chevaux ont été débarqués en premier. Ils ont été entravés et couchés trop longtemps dans les bateaux, leurs pattes tremblent. Des jeunes guerriers, commis à cette tâche, délimitent un enclos et vont les soigner.
On concentre nos forces sur la tour et le bastion qui gardent le pont. On l’ébranle à coups de bélier. Ils nous massacrent à coups de flèches et nous ripostons. Quelques traits enflammés, tirés des barques, sèment l’incendie jusque dans la ville. La journée est sanglante mais pas décisive. Le couchant est rouge de soleil et de feu. C’est chaud. Le sang sur la terre et dans l’eau, c’est sombre, et je ne comprends pas les poètes qui comparent le rouge du ciel après la bataille à celui du sang.
Le lendemain matin, ces bougres de Francs ont déjà rafistolé leur tour, avec du bois épais. Tout est à recommencer. L’attaque reprend, presque semblable. Nous attaquons, ils résistent. Notre mort vient d’en haut, la leur vient d’en bas. Et cela va se répéter, jour après jour. Les attaques vers le pont du sud, en bois, ne sont pas plus efficaces. Faire brûler le pont ? Cette masse de bois humide et bien gardée ? Autant bouter le feu à un knörr sous l’eau d’un fjord ! Mais nous parvenons à l’abîmer un peu plus, sous la grêle de nos pierres. Toujours est-il que cela va prendre du temps.
Nos cavaliers, revenant du pillage des villages alentour, se joignent à nous. Mais des coulées brûlantes les tuent ou les repoussent. C’est la fin novembre. Le froid arrive.
Nous nous installons sur les deux rives. Notre équipage a choisi la rive nord. On pille les faubourgs, qui tombent sous notre coupe. L’église ronde dédiée à saint Germain d’Auxerre se dresse non loin de notre camp. Certains veulent la piller ; d’autres, sans être chrétiens, préfèrent éviter ce genre de rapine. En attendant, on fortifie nos positions, par des remblais et une forte palissade. On appelle ça un lower. C’est un beau fort qui se dresse face à la pointe d’aval de l’île. De là, on les a à l’œil.
Les béliers couverts qu’on a construits sont détruits avant d’avoir servi. Le tir de catapulte des Parisiens est redoutable !
Le siège commence vraiment. Les jours de combat alternent avec les jours de garde. On tue le temps autant que les Francs, on meurt de fer et d’ennui.
Un petit groupe monté sur des chevaux a poussé à travers les campagnes jusqu’à un village sur le Mont Martre. Trop perché. Nous préférons rançonner les hameaux des plaines.
On fabrique de grands boucliers ovales, recouverts des peaux des bœufs et taureaux que nous mangeons. Ils nous protègeront plus que nos boucliers ronds. Lors d’une attaque, alors que je suis sous la tour, évitant les projectiles, je sens un grondement dans ma tête, qui n’est pas le raclement d’un bélier contre la porte de chêne, mais plutôt la rumeur sourde de l’énergie d’un autre Immortel. Je lève la tête, protégé par le casque à nasal et le bouclier dans la position la plus sûre. Là-haut, cinq ou six archers nous criblent de traits. Mes compagnons, plus vulnérables que moi, sont aussi plus imprudents et tombent en grand nombre. Les archers sont trop serrés pour que je distingue duquel émane cette accélération prodigieuse. Je saisis un blessé et le traîne par le col de sa tunique. Il est temps de quitter l’endroit. Il gémit, la jambe en bouillie, mais il a encore la présence d’esprit de tenir son bouclier sur lui. Les archers, qui continuent de nous harceler, sont maintenant moins serrés et alternent leurs tirs car leurs carquois sont vides et ils se réapprovisionnent des flèches qu’on leur tend, derrière le chemin de ronde. L’averse est moins nourrie, et surtout cela me permet d’identifier celui qui ne fait pas son âge : sous le casque de cuir, un visage d’adolescent étrangement beau, ou même de femme. Les femmes peuvent bien tenir l’arc, après tout.
Une pierre disloque mon bouclier et me casse le bras. Le bel archer profite de la situation et me loge un trait au flanc. J’ai encore la force de tirer mon compagnon, qui n’en a plus pour longtemps, hors de portée des tirs. La flèche retirée d’un coup sec, je m’effondre près de lui. On va crever ensemble, mais lui seul ira festoyer au banquet d’Odin. Les walkyries ne me trouvent pas à leur goût.
Heggr est surpris en me voyant rentrer au camp, et me trouve « sacrément résistant ».
Siegfried fait appel à moi pour animer les soirées. Devant ses proches, devant quelques-unes des femmes qui font partie de l’expédition, je chante des généalogies norvégiennes, légèrement exotiques pour ces Danois, et des récits de voyage, avec des monstres marins, des pays fabuleux, où le blé pousse sous la neige.
Les jeux de dés nous occupent au camp, les parts de butin vont et viennent au gré des coups. Les plus préoccupés par l’invisible jettent les runes et les interprètent. Heggr et moi passons de longues heures à parler sur le rempart de gazon et de madriers, les épaules bien serrées dans nos fourrures, car janvier est mordant. Pauvre, il est parti en expédition pour la gloire et pour la fortune. S’il en revient, il pourra s’établir et prétendre à trouver une épouse. Sinon, la mort vaudra mieux que de vivre à moitié, et une entrée au Walhalla sera sa récompense.
- « Et toi, Siegmar, que cherches-tu ?
- Comme toi... »
À quoi bon lui donner de plus justes raisons, qui lui paraîtront fumeuses ? À quoi bon lui dire que mes visées terrestres sont épuisées depuis longtemps, et que je ne veux plus compter sur les enfers, champs élysées, paradis, îles de l’ouest ou grande halle des guerriers ? Puisqu’il me faut ramper ici-bas, flairer, courir, tuer, accumuler les trophées, jusqu’à ma défaite ou celle de toute mon engeance.
Heggr est fatigué, et rejoint notre baraquement à l’intérieur du fort, en contrebas. Je saute par-dessus le rempart du lower et dévale le talus. Faire quelques pas vers la berge m’apaisera sans doute. Les gardes qui veillent sur les barques me saluent, et je leur réponds.
Les bottes de peau ne laissent presque aucune marque sur la terre dure, mais pas gelée. Mes pas longent la rive et m’amènent face à l’île. Il fait encore jour, et les murailles se découpent sur le ciel blanc. Pierre, brique et bois : cela fait une belle mosaïque. Le pont qui la relie à notre côté est bien fort, même si la tour qui le garde est toute roussie, et néanmoins toujours debout. Plus que jamais. De l’autre côté, le pont de bois, plus abîmé, à ce qu’on dit, résiste avec ténacité.
Je sens un souffle d’air glacé et réajuste la broche qui ferme mon col de fourrure. Puis une autre sensation s’insinue entre mes oreilles, fait légèrement vibrer l’intérieur de ma tête. Il me semble que cela vient de la cité. J’aperçois au loin une sentinelle qui se réchauffe en faisant les cent pas sur le chemin de ronde. Il est peu vraisemblable qu’une telle énergie émane de lui, et qu’il soit immortel. En scrutant attentivement, je distingue une tête qui semble posée sur le rempart, face à moi. À cette distance, c’est un peu plus qu’un point à peine visible, au loin. Heureusement, à cette heure et dans cette direction, il n’y a pas de contre-jour, et en forçant sur mes yeux, je distingue un visage qui me regarde fixement. Un beau visage, comme une statue de chair énigmatique qui me transforme à mon tour en statue. C’est une ombre ancienne qui chuchote des mots moqueurs dans ma mémoire en lambeaux. J’ai honte de ces haillons.
Nos regards longtemps s’alignent, pendant que la charpie des brumes monte de l’eau noire, pour nous libérer l’un de l’autre. Puis la tête tourne lentement et longe une partie du chemin de ronde jusqu’à un escalier qui l’engloutit. J’ai eu le temps d’entrevoir une longue chevelure brune, lisse, et l’éclat lunaire de la pommette haute et marquée. C’était une femme. L’archer.
Siegfried lance une nouvelle série d’offensives dès le lendemain. L’armée est divisée en trois corps, et pendant que l’un attaque la tour par la terre, comme d’habitude, les deux autres montés dans les navires attaquent le pont sur ses deux flancs. La défense y est tout aussi acharnée que dans la tour.
Les jours suivants, on tente de combler les fossés qui gardent le bastion, de manière à disposer d’un front d’attaque plus large que la tour, et avoir plus d’élan dans les assauts. Tout est bon à jeter : bois, pierres, débris de charrettes, de barques, cadavres d’animaux et d’ennemis. Mais ceux qui se chargent de cette besogne sont harcelés de traits et vont souvent rouler dans le creux avec leur chargement. .
De nouveaux béliers ne font guère mieux. Les Francs ont construit des mangonneaux qui ripostent jusqu’à détruire nos tentes les plus proches, celles du camp avancé des guerriers prêts chaque matin à l’assaut.
Hallfredr pique une colère, appelle deux autres chefs et ils vont trouver Siegfried pendant que nous prenons un peu de repos, relevés par des hommes frais. Ils décident de tenter une attaque du pont au moyen de trois bateaux en flammes. De toutes manières, nos rangs sont décimés et nous n’avons plus besoin d’autant d’embarcations qu’à notre arrivée. On fait comme on a dit : des barques remplies de paille sont conduites au milieu du fleuve, en amont de la Cité. Les ballots sitôt enflammés, elles sont confiées au courant.
Ces brûlots dirigés tant bien que mal iront s’échouer sur des îlots ou se fracasser contre les piles du pont sans lui causer de dommage.
Le moral est au plus bas. Le lendemain, Siegfried ordonne le retrait des troupes au lower. Il transmet les ordres à ceux de la rive sud, et certains rappliquent ici, tandis que d’autres restent en face et campent près de l’église consacrée à l’autre saint Germain, celui qui fut évêque de Paris.
Il fait très froid, mais nous avons l’habitude. Le blocus de la cité va-t-il les convaincre de se rendre ? Quel rôle joue l’Immortelle dans cette ville ? Influence-t-elle les chefs religieux et militaires ? Je pense à elle dès que mon regard se porte sur l’île, et à d’autres moments. Des milliers d’hommes s’opposent, et nous, sans possibilité de confidence, nous nous défions l’un l’autre et l’un de l’autre, dans le secret du fracas, des flammes, des hurlements et de la puanteur que le froid masque à peine. Février commence.
On doit être le sixième jour du mois. Depuis avant-hier, un redoux s’est amorcé plus au sud, la neige a dû fondre, et la Seine est en crue. Cette nuit, le pont de bois de la rive sud s’est abîmé dans les flots, et nous l’avons entendu craquer jusqu’ici. Le bastion d’entrée doit être coupé de l’île, et nous profitons de la situation : quelques bateaux contournent la pointe ouest de l’île de la Cité pour mesurer l’étendue de la destruction. Quand nous arrivons à portée de flèche de la tour, elle est déjà en feu et brûle bien mieux que l’autre ! Ceux du camp de Saint-Germain-des-Prés l’attaquent à pied. Les derniers défenseurs, une douzaine d’hommes, s’échappent de la fournaise par la porte de derrière, et se réfugient sur le tronçon de pont encore debout. Les voilà cernés par des flots furieux. C’est à nous de jouer. Les archers des bateaux les prennent pour cibles. Quand notre barque s’approche d’une pile encore en bon état, Hegrr lance une corde et nous amarre prudemment, pendant que je me hisse sur le tablier du pont. Il n’y a plus qu’un survivant, qui m’attend l’épée à la main.
- « Rends-toi. Nous sommes plus nombreux. Ce n’est plus la peine. »
En état d’hébétude, il lâche son épée. Nous lui lions les mains. Il réalise alors que tous ses compagnons sont morts et semble prendre conscience que nos espérons tirer rançon de sa capture. Il se débat, cherche à saisir une arme malgré ses liens. Je lui colle une beigne.
- « Ça suffit. »
Il me jette un regard excédé :
- « Tous mes compagnons sont morts. Qu’attendez-vous pour me les faire rejoindre ? Vous espérez qu’on vous paiera pour me relâcher ? Détrompez-vous ! Mes beaux habits vous leurrent, pouilleux que vous êtes ! Je suis Hérivée, simple chevalier, je ne compte pas. Mais il est vrai que je serais un roi chez vous !
- Tais-toi. Ils ne te comprennent pas, mais si tu le prends sur ce ton, tu vas vite les échauffer.
- Qui es-tu, toi, pour parler notre langue comme ça ? Un traître, un vendu ?!
- Je suis Siegmar, je parle ta langue et toi tu n’es pas foutu de parler la mienne ! Tu la boucles et tu descends dans la barque ! »
Je sais que ce n’est pas juste, que j’ai eu plus de temps que lui pour apprendre le norois, mais je n’en ai pas assez pour trouver des arguments plus fins.
Pendant que nous rentrons au camp, Heggr m’interroge :
- « Qu’est-ce qu’il dit ? Il a l’air bien excité...
- Il n’est pas content. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je crois qu’on ferait pareil à sa place.
- Non, moi je me serais arrangé pour ne pas être pris vivant. »
Pendant que mes compagnons rament — je tiens le prisonnier en respect —, Hérivée récite la liste de ses amis morts, encore chauds sur les ruines du pont, victimes, selon lui, de notre barbarie : Hermanfroi, Hérilang, Odoacre, Herric, Arnold, Solie, Gerbert, Uvidon, Herderad, Elmard et Gossuin... La plupart de ces noms sonnent bien germaniques... et ont la même origine que les noms de mes compagnons. D’ailleurs Siegfried est appelé « Sigefroi » par les notables d’ici. Mais les cousins sont trop éloignés et ne se connaissent plus.
Je hasarde : « Odoacre ? Comme le général qui a déposé le dernier empereur de Rome ?
- Ne te moque pas, Normand ! Nous et notre roi Charles sommes les héritiers de la Rome de jadis !
- Rien que ça ? »
Nous accostons. Les invectives du prisonnier à notre égard agacent les Danois, qui ne le comprennent pas. Je l’emmène à l’écart, pour calmer les esprits. Près du lower, quelques tentes ont été dressées pour abriter ceux qui veillent sur les bateaux. C’est là que je le garderai.
- « Tu connais une femme dans la cité, qui tire à l’arc ?
- Non ! Paris est grand. Je ne connais pas de femme qui tienne les armes, mais si c’est le cas, elle fait bien. »
Je suis fatigué de l’entendre, et je me couche, à quelques mètres de lui ligoté sur sa litière.
Dès l’aube, une partie de la flotte, profitant de la chute du pont sud, est partie sur le haut cours du fleuve. Entre la Seine et la Loire, il y a de quoi faire du butin. Je vais sur la grève dire au revoir à Heggr et lui souhaiter la fortune. Il regrette que je ne vienne pas avec lui, mais je continue le siège de Paris ; ce qui m’intéresse est à l’intérieur de ses murs. À mon retour vers les tentes, j’entends des cris. Les mots durs entretiennent l’inimitié, et Hérivée s’y entend. Lorsque j’arrive près de l’attroupement, Hallfredr, qui comprend assez bien le franc, se retourne vers moi :
- « Cette prise était inutile. Il dit qu’il ne vaut pas la moindre rançon. Et il nous regarde de haut. Mais ces gens-là se prennent pour qui ?! »
Je hausse les épaules et m’adresse à Hérivée :
- « Tu gaspilles tes chances de t’en sortir, en te comportant comme ça...
- Je me moque de tes mises en garde, et n’ai rien à faire d’un simulacre de pitié trompeuse ! Nous avons fait des sorties et des prisonniers parmi les vôtres, que nous avons fait entrer de force dans Paris. Je doute qu’ils soient toujours en vie, ces mécréants. Pourquoi attendre un meilleur traitement de votre part, impies idolâtres !
- Je commence à en avoir assez de ton dieu, de tes saints hommes et bons abbés ! Petite secte de Palestine, chrétiens persécutés, vous n’avez pas attendu longtemps pour devenir persécuteurs. Il suffisait d’attendre de passer du bon côté de l’épée !
- Misérables païens, vos âmes sont perdues ! Tu dis en avoir assez de mon Dieu ? Mais vous a-t-on envahi, dans vos pays de brumes ?
- Je ne te parle pas de nous, mais de ceux qui vivaient ici, qui révéraient les esprits de la forêt et de la terre.
- Superstitions ! D’autres créatures de l’enfer, qui ne méritent pas de respirer l’air que Dieu nous donne. »
Hallfredr lui donne un grand coup sur la poitrine. Les bras toujours liés, il chancelle et recule de quelques pas sous la poussée, vers la rive. Notre groupe le regarde sans mot dire. Derrière lui se découpe au loin les murailles de la ville. On nous observe depuis les créneaux. Je sens les regards sur moi aussi. Les Danois n’interviennent pas car c’est ma prise, mais ils rongent leur frein. Il est temps de faire plaisir à tout le monde. Aux Danois, qui veulent sa peau. À Hérivée, qui demande depuis hier qu’on l’égorge. À moi qui ne supporte plus sa morgue. Je m’avance vers lui.
- « Eh bien d’accord ! C’est comme tu veux. Tes onze amis t’attendent depuis hier soir. Avec toi ça fera douze. Allez dîner autour du Christ ! »
À deux pas de lui, je tire mon épée et la fais tournoyer dans le même mouvement. Le fer ronfle, entaille le cou sur une profondeur de deux doigts. Il s’effondre. J’attends qu’il soit mort pour essuyer ma lame sur son manteau.
Nous nous enlisons dans ce siège. Le cœur y est tellement peu qu’au bout de quelques jours, un abbé batailleur, Ebble, sort de Paris avec quelques hommes pour vérifier si nous sommes partis. Ils tentent de mettre le feu aux parties en bois du lower où nous tuons le temps, terrés comme des marmottes. Le combat s’engage. Nous parvenons à les repousser. Chacun chez soi, et les porcs seront bien gardés !
Les nôtres de la rive sud, en revanche, connaissent bien des difficultés. Les troupeaux qu’ils avaient amassés dans l’abbaye de Saint-Germain sont malades. La viande est avariée dès l’abattage. Les cadavres sont charriés vers la Seine. Gâchis. Gâchis aussi des nôtres : l’expédition vers Chartres a causé mille cinq cents morts dans nos rangs. Je crains pour Heggr.
Mars amène un redoux. C’est le moment où un prince venu de Saxe, Henri, vient au secours de Gozlin et lui apporte des vivres en quantité. Une nuit, il nous tombe dessus avec son armée. On tient le lower avec peine. Il s’empare d’une grande partie de nos chevaux dans un enclos voisin. Je prends deux mauvais coups d’épée qui me contraignent à passer la nuit dans un fossé en attendant de reparaître. Par bonheur, Henri n’a pas tiré parti de la surprise et a retiré ses troupes. Cet imprévu nous a rendu vigueur, et le lendemain, nous tentons à nouveau, sans succès, une attaque de la ville. Siegfried demande néanmoins une négociation avec Eudes.
La rencontre a lieu entre le bastion nord et le lower. En retrait, j’y assiste, espérant qu’une trêve va en résulter, qui me permettrait d’entrer dans la cité, pour rencontrer la brune à l’arc. Pendant la discussion, le mouvement d’un groupe des nôtres me fait perdre cet espoir : ils tentent d’enlever Eudes, qui se défend, aidé de quelques-uns de ses hommes. Tout en faisant face, ils se replient vers la tour. Siegfried voit que la manœuvre a échoué. Je ne sais pas si l’idée était de lui, ou s’il a seulement cautionné ce projet maladroit. Il ordonne le repli.
Le lower n’est plus sûr, et nous plions bagages. Les rumeurs courent que le roi Charles n’est plus très loin, lui non plus. Nous embarquons pour rejoindre le cantonnement de la rive sud.
Dans les jours qui suivent, je vais parfois jusqu’au bord de l’eau scruter les murailles de la cité. Je ne la vois pas. Je ne ressens pas de vibration particulière. Elle est peut-être tapie au cœur de la ville, ou sortie rejoindre le roi.
Siegfried a négocié avec Charles, par légats interposés. Il renonce à inquiéter Paris, recevra soixante livres d’argent et aura la permission d’aller piller la Bourgogne, qui se montre un peu séditieuse à l’égard de l’héritier de Charlemagne.
La harangue qu’il donne à ses troupes le lendemain reçoit un accueil mitigé. En effet, chaque homme est libre pour la conduite à tenir. Siegfried a reçu un tribu et a donné sa parole, qui n’engage que lui. Il ne va pas partager son argent avec tout le monde, non ?
Si la plupart de ceux qui lui sont proches acceptent de le suivre, l’énorme masse de ceux qui se sont joints à l’expédition pour faire du butin ne l’entend pas de cette oreille. Rentrer au Danemark ? Pas avant d’avoir pillé Paris ! Remonter le fleuve pour dénicher d’autres richesses ? Pas avant d’avoir pillé Paris !
J’ai suivi Hallfredr, qui accompagne Siegfried, et nous attendons derrière lui, alors qu’il se tient perché sur une borne miliaire. Le jarl grommelle dans sa barbe, désapprouve la désobéissance de ces idiots aveuglés par l’appât du gain, et il ne comprend pas bien lorsqu’il entend Siegfried abonder dans le sens des énergumènes et leur laisser carte blanche pour attaquer les Francs... attaque à laquelle il ne prendra pas part, puisqu’il a engagé sa parole... mais pas la leur. Hallfredr hoche la tête et me regarde en coin :
- « Pas bête, finalement. L’expérience est la meilleure leçon. Que croient-ils faire moins nombreux que nous n’avons fait tous ensemble ? Ils vont dérouiller. »
Ce qu’il a dit s’avère exact. Les Danois entêtés se font ramasser. Siegfried savoure sa victoire. La plupart des survivants reviennent la tête basse, acceptent de lever le camp, et de le suivre.
J’aide mes compagnons à préparer le départ, les deux jours suivants. Mais alors qu’ils s’apprêtent à redescendre la Seine pour prendre le chemin du retour, je leur fais mes adieux. Hallfredr s’étonne :
- « Que vas-tu faire, seul ? Un homme seul est mal parti en ce monde.
- Je saurai me débrouiller. J’ai vécu ici jadis. Je voudrais remonter la Seine pour retrouver ceux qui sont partis en amont. Pour avoir des nouvelles de mon frère juré, Heggr.
- Bon voyage, Siegmar. Que Thor et Odin protègent ta route ! »
Après leur départ, j’ai erré dans les faubourgs, jusqu’à trouver des habits et des ustensiles francs. Une modeste barque me permet d’accoster sur l’île de la cité. Le guet me questionne, mais je parle neustrien et francise mon nom en Sigemar. Je suis un réfugié des faubourgs sud dévastés.
Dans Paris, que je parcours de long en large, pas la moindre aura vibrante. L’Immortelle est partie. Dans une auberge, je questionne à propos d’une femme archère, mais elle semble sortie des mémoires. Ai-je rêvé ? Je ne sais plus quoi faire. Je l’attends. Je m’enrôle parmi les gens du guet, qui ont subi, je le sais bien, des pertes importantes.
Les jours ont passé. Le 16 avril, des lamentations s’élèvent. L’évêque Gozlin vient de rendre l’âme à son Dieu. La situation est de plus en plus embrouillée. Des Danois qui ne sont pas partis avec Siegfried continuent de piller les terres de la rive sud. Les Francs font des sorties de nuit pour s’en prendre à ceux qui gardent les troupeaux. Je m’arrange pour ne pas participer à ces raids. Le siège s’éternise.
Un matin, les Danois réussissent à entrer dans l’île. Le comte Eudes quitte la cité pour chercher le secours du roi Charles. Il revient avec trois bataillons. Le temps est clair et les Danois voient de très loin cette masse débouler depuis le Mont Martre. Ils se ruent aux barques, passent le fleuve le plus vite possible pour lui couper la route du pont nord, seul moyen d’entrer dans la ville à pied. Des murailles, j’assiste à la bataille, brève, violente, désespérée des deux cotés. Eudes et les siens passent, atteignent le châtelet.
Les Danois repassent sur la rive sud. Comment peuvent-ils encaisser autant de revers, et rester là, cramponnés à un espoir de rapine de plus en plus fumeux ? Les voir de l’autre côté me les rend plus fragiles, ces pauvres hères qui terrorisent le monde chrétien...
L’atmosphère putride de Paris me monte à la tête. Tout y est étroit. L’air et l’espace norvégiens font cruellement défaut.
Le calme relatif d’un siège qui continue sans dire son nom me permet, un soir, de passer le pont et de sortir du châtelet pour participer à une corvée de bois. Je prends mes distances.
La marche est salutaire. En remontant la Seine, je parviens à un village où j’achète, à un bon prix mais en forçant un peu la main à son propriétaire, un cheval de haute taille. On dit que des Normands rôdent encore plus haut, sans faire plus de dégâts pour l’instant, en amont sur la Marne.
À deux jours de trot, je tombe en effet sur un groupe de barques, amarrées dans un bras mort. Trois hommes les gardent, que je salue en danois. L’un d’eux, Thorgunna Hrolffson, me reconnaît.
- « Salut, Siegmar ! Quelles nouvelles d’en bas ?
- Les nôtres se sont pas mal éparpillés. Siegfried a reçu un tribut. Il a quitté la place avec bon nombre des siens. Mais il en reste, autour de Paris.
- Nous on redescend. Sur la Seine, ils font de même. On va remettre ça à Paris, je crois. C’est un gros morceau.
- Oui, difficile, quand même. Et Heggr ?
- Il est avec les autres, partis à cheval voir ce qu’il y a dans le secteur. Il sera content de te revoir. »
Et moi donc. Deux heures plus tard, Heggr tombe dans mes bras en riant comme un morse. Il s’en tire très bien. Un plein sac d’objets précieux raflés dans un monastère d’où tous les occupants avaient déjà déguerpi.
- « C’est surprenant », dis-je. « Ils n’avaient pas pris la peine d’emporter tout leur attirail doré ? »
- C’est que... On s’est raté de peu, en fait ! On a eu le temps d’apercevoir leurs sandales et de voir leurs robes voler. Ils n’ont pas voulu s’alourdir... »
Heggr est comme ça. Il a le sens de la formule. Avec un peu d’éducation, il aurait fait un bon scalde, je crois.
On redescend vers Paris. Quelques hommes conduisent les barques, le reste longe les berges à cheval. Les libellules volètent dans les abords marécageux. Juin commence.
De retour vers les prés de Saint-Germain, au camp, mes compagnons fêtent leurs retrouvailles avec leurs frères, les traitent de sédentaires, leur montrent fièrement leur butin. Ceux qui ont choisi de s’obstiner sur Paris l’ont mauvaise, mais ne se laissent pas gagner par l’envie ; il faut assumer ses choix. On reprend notre vie, lente, molle, indécise, toujours sur le fil de la guerre.
En juillet, la nouvelle de la mort d’Henri parvient à nos oreilles. Un grand défenseur de la France, de la Neustrie, vient de disparaître. Le camp d’en face nous paraît affaibli. Une partie d’entre nous repasse rapidement sur la rive nord, pour profiter de l’abattement des Parisiens. Rapidement, des catapultes sont montées, et l’attaque, de tous les côtés, enserre la ville. La tour du châtelet est assaillie par la terre, le pont et l’île par le fleuve. La résistance est vive, inattendue après tant de mois de paralysie, de disette. Il est vrai que l’arrivée d’Henri, puis de Charles, leur ont permis de regarnir Paris de munitions... Toujours est-il que les projectiles pleuvent à nouveau des murailles et du pont, et empêchent les barques d’approcher pour entreprendre une escalade. Des ordres sont criés : il faut diriger les embarcations vers la rive nord, débarquer et nous joindre au contingent qui tente de prendre la tour du châtelet.
Heggr saute le premier sur la berge molle, et je le suis. Nous courons vers la tour, lorsqu’il remarque un bout de rempart, à droite de l’édifice, plus bas, qui semble moins bien défendu.
- « Là, il y a une faiblesse. Avec une échelle, et en s’agrippant, après, à ces briques saillantes...
- Tu as le temps de te faire tuer trois fois avant de prendre pied sur le chemin de ronde. Mais pourquoi pas ? Non... attends ! »
C’est à peine croyable. Je sens à nouveau la même vibration qu’il y a quelques mois. Soudain, trois archers viennent combler le vide de cette portion de rempart. Elle est là, au centre, revenue parmi les défenseurs, dans Paris. Toujours là quand il le faut, et jamais quand on la cherche. Magicienne, pour s’évaporer lorsque j’étais dans la Cité. Et comment se fait-il que personne ne semblait avoir vu cette femme à l’arc, dans Paris ? Leur a-t-elle fait jurer de ne répondre à aucune question sur elle, ou a-t-elle endormi leurs regards ? Il est vrai qu’elle porte des vêtements d’homme et qu’elle a, pour la bataille, coiffé ses longs cheveux en un chignon que cache en partie son casque de cuir. Mais ses traits sont peu ambigus.
Elle m’a sans doute repéré à distance, a su se diriger vers la source du signal, donc vers cette partie de muraille momentanément sans défense. C’est fichu pour l’effet de surprise.
En attendant, Heggr, moi et les quatre autres qui nous ont suivis, nous nous retirons sous les tirs de flèches, tassés derrière nos boucliers. Nous irons augmenter la masse qui tente d’en finir avec la porte de la tour. Nous sommes maintenant hors de portée efficace des arcs ; les tirs tendus ne peuvent plus nous atteindre. Nous baissons les boucliers pour mieux apprécier la situation. De la part de mes compagnons, ce geste tient du courage et de la raison, c’est un savant calcul du risque. De ma part c’est un geste de défi à l’archère, car je sais que son if est plus puissant que ceux de ses compagnons. Qu’elle essaie une nouvelle fois de me piquer de son dard ! Elle tend l’arc, en effet. Je tiens le bouclier au bout du bras ballant, prêt à le remonter vers la poitrine ou la face. Il faudra anticiper le trajet de la flèche. Au loin, je distingue son sourire, et, en plissant les yeux, je parviens même à percevoir les orientations de son regard. Un léger mouvement de son œil directeur vers la gauche...
- « Que regardes-tu fixement ? »
C’est Heggr qui me pose la question, à voix basse, sur ma gauche. Je lève mon bouclier vers lui. La flèche est partie, et bien dans sa direction. C’est lui qu’elle a choisi pour m’atteindre, et non une quelconque partie de mon propre corps. Le bouclier arrive à temps, à hauteur de gorge. La flèche perce le cuir, fore le bois, qui la retient. La pointe, d’une longueur de petit doigt, est passée de l’autre côté, mais s’arrête à deux empans du visage de mon frère juré.
- « J’ai vu aujourd’hui le visage pointu de ma mort. Quels traits peu avenants ! Tu as annulé le rendez-vous, ami. Pour une autre fois, le goût du fer et du sang !
- Filons rejoindre les autres. »
La tour brûle. Enfin. Les fagots entassés ont transmis la flamme aux parties en bois, vers le haut de l’édifice. Par endroits la pierre chaude se fend. Mais la porte massive, derrière laquelle se laisse entendre une grande agitation, n’a pas encore pris feu. Elle s’ouvre dans un formidable craquement : les Parisiens font une sortie et nous attaquent avec l’énergie du désespoir. Et ça paye. Ils tentent de nous déborder mais nous évitons de laisser encercler le groupe de tête qui était face à la porte, et limitons ainsi les pertes. Il faut cependant quitter le terrain, car il est difficile de lutter contre un ennemi qui est devant soi et en haut des murs.
Elle a toujours l’avantage. Celui de l’œil, du sourire. Et ce n’est pas la hauteur de la muraille qui le lui concède. C’est dans sa nature de se sentir un esprit plus fort, une chair de meilleure qualité.
Les chaleurs d’août nous rendent oisifs. Avec quelques amis, je vais me baigner dans la rivière des Castors. Deux d’entre nous montent toujours la garde près des vêtements et des armes. L’eau est douce, et bonne. Dans le calme d’un barrage de branches, je fais la planche et j’oublie l’Immortelle en regardant les nuages. Qu’importe ses allées et venues et nos chassés-croisés. Il y a de plus graves enjeux que nos guerres secrètes. Je préfère écouter le rire de Gunnlaugr qui jaillit de l’eau et qui essore sa barbe. Celle-ci a l’âge de notre départ du Danemark. Il est de ceux qui ont choisi de ne pas emporter de rasoir.
Septembre est bien avancé. C’est à peine si Paris nous intéresse maintenant. On a appris à vivre sans. Les villages alentour nous fournissent ce dont nous avons besoin. Pour ma part, je suis las des assauts sans succès. Que l’église Saint-Étienne, ou la cathédrale, je ne sais, garde ses trésors ! Que les échoppes des bourgeois restent fermées à notre rapacité. Les armes en ont décidé, nous n’entrerons pas.
Octobre. Le roi Charles aimerait que l’on déguerpisse et envoie une armée de six cents hommes à notre encontre pour une « fête d’adieu ». Nos chefs se sont concertés et décident d’attaquer. Je doute que ce soit une bonne idée. En expédition surprise, harcèlement, razzia, les Vikings sont efficaces. Mais face à une armée organisée, des fortifications sérieuses, ils sont toujours perdants.
Nous passons une fois de plus sur la rive nord, réinvestissons le lower abandonné et notre troupe s’y entasse en attendant l’assaut. Au nord de Saint-Germain le Rond, la rencontre a lieu. La cavalerie franque manœuvre mieux que la nôtre. Écu oblong en chef, pointu à la base, contre bouclier rond ; épée franque contre épée nordique, beau cousinage de forme. La hache danoise dialogue mal avec la lance.
Battus mais sans trop de mal, nous regagnons la rive sud dans nos barques, pendant que Charles scinde son armée en deux. Il installera un camp au pied du Mont Martre, un autre près de cette tour qu’en un an nous n’avons pas réussi à prendre.
Les jours suivants, ils envoient des messagers. L’idée d’une paix négociée refait son chemin. Mais novembre est là. Peu à peu, la Seine se couvre de plaques de glace. Après quelques palabres, on tombe d’accord : les Danois recevront sept cents livres d’argent et se retireront en amont, vers Sens, au plus tôt, et ils y attendront le dégel. En mars les bateaux seront en mesure de redescendre le fleuve jusqu’à la mer.
En remontant vers Sens, c’est l’occasion, pour ceux qui ont monté la garde si longtemps autour d’une ville imprenable, de faire leurs emplettes. Un monastère et deux églises me permettent de me constituer un petit pécule. La nourriture y est bonne, aussi.
En mars, le dégel nous permet de remettre les barques à l’eau. Beaucoup de Danois ne sont pas chauds pour tenir leur promesse de départ. Il y a encore à tirer rapine dans ce pays. Mais je convaincs mes compagnons d’équipage de respecter la traite passée avec Charles.
- « Heggr, Gunnlaugr, et vous autres, vous n’avez pas envie de rentrer chez vous ? Nous ne reviendrons pas les mains vides et si nous voulons en ramener trop, ce sont nos propres cadavres que nous devrons traîner. Tous les équipages sont libres, certains veulent rester, mais est-ce bien ce que nous voulons, nous ? »
Ils reconnaissent en avoir assez, leurs foyers leur manquent. Gunnlaugr va en parler à Hallfredr.
Début avril, nous sommes passés sous les murailles de Paris. Sans nous arrêter. Nous avons gagné la mer, puis nous avons pris la direction du nord-est. Beaucoup sont restés, dont nous avons eu plus tard des nouvelles. Ils ont pillé, çà et là. Charles n’a pas fait grand chose. Et en plus, il est mort, quelques mois plus tard. Faute d’héritier ou de parent disponible dans le lignage de Charles, Eudes lui a succédé, en 888, je crois. Les Danois qui tournaient en Neustrie et en France à ce moment-là se sont rassemblés à nouveau autour de Paris. Mal leur en prit : Eudes les battit et les repoussa. Définitivement.
*
Nous étions revenus au Danemark fin 886. J’avais séjourné quelque temps avec Heggr. Il mit du temps à trouver une épouse. Il était déjà avancé en âge — 32 ans — et son pécule n’était pas immense. Il tomba heureusement sur une veuve de 25 ans, dont l’enfant était mort en bas âge, peu après le père. Elle tenait une ferme non loin de la mer, sur la côte est.
Après la fête du mariage et le partage de la bière, je prends congé de lui, leur souhaitant des fils et des filles pour mettre de la chaleur dans leurs travaux et leurs plaisirs.
- « Pourquoi ne restes-tu pas ici ?
- Je suis venu de Norvège, et on m’y attend. Peut-être...
- Bonne route, Siegmar. Je me souviendrai toujours de toi.
- Et moi de toi. Aussi longtemps que ma tête sera sur mes épaules.
- Ménage ton cou ! »
Il m’étreint en riant. Nos cœurs et nos yeux sont gonflés à déborder.
Il me reste à faire le voyage de retour, vers le fjord d’Oleg. Seul, après des mois de partage, de vie communautaire. Respirer et être perdu, à la fois.
C’est l’automne. L’herbe est toujours grasse, le ciel bleu. Les oiseaux de mer y tournent, du ras de flots jusqu’au sommet des crêtes où mon cheval chemine d’un air blasé.
Lorsque j’arrive, en fin de journée, devant la grande demeure verte d’Oleg Gunnarsson, je suis accueilli par des exclamations joyeuses. On me dit qu’on a souvent pensé à moi. En plus, j’apporte des nouvelles d’un monde lointain.
L’esclave qui naguère dormait avec moi me fixe en souriant. Je sais alors que j’avais laissé un bon souvenir.
On reste un moment dehors car il fait encore bon et les rires portent loin dans la vallée. Les femmes me posent des questions sur le contenu de mon sac. Je me contente de sourire d’un air mystérieux.
Des pas de chevaux annoncent le retour d’Oleg et de son fils aîné. Une visite de courtoisie à des voisins plus au nord, pour négocier les accords de mariage du fils. Oleg saute de son cheval et me prend dans ses bras. Ces deux ans ne l’ont pas trop marqué. Juste, peut-être, commence-t-il à se voûter légèrement. Lui, si grand, qui me dépasse d’une demi-tête. Il me fixe en plissant les yeux et tourne si intensément son visage vers les eaux du fjord, en contrebas, que je ne peux que regarder dans la même direction que lui. Les femmes se mettent à parler bas, un sourire dans le chuchotement.
La fraîcheur nous tombe sur les épaules. « C’est Niflheimr qui ouvre ses portes », aime à dire Helga, la deuxième fille, celle qui court après les poneys et ne laisse personne d’autre les panser.
Nous rentrons ; le repas est prêt. Tout en mangeant, je raconte le voyage, l’étonnante île Björkö sur le lac Mälar, l’arrivée au Danemark. La traversée de la grande flotte de Siegfried, la Neustrie, Rouen, Paris, le lower et la cité inexpugnable.
- « Il faudra reprendre tout ça plus en détail, Siegmar.
- En plusieurs jours, alors.
- Bien sûr. Et avec des chants. »
Du sac, je sors un crwth que je ré-accorde. Mais avant d’en jouer, je sors un à un mes présents : une crosse d’évêque en or à incrustations d’émaux, que je tends à Oleg.
- « C’est l’insigne de la dignité d’un haut prêtre chrétien », dois-je lui expliquer.
- « Du beau travail, en tout cas », dit-il en la faisant tourner entre ses mains. En tant que bóndi, il sait de quoi il parle. Il peut travailler le bois, le métal, l’ivoire...
Aux femmes, aux fils et aux filles, j’offre des bijoux, des fibules franques, des pendants d’oreilles, des bagues, des boucles de ceinture. Même les domestiques auront leurs petits cadeaux.
- « Vous reste-t-il de la bière ? »
Freya, l’épouse, fort heureuse du diadème que je viens de lui offrir, une belle pièce burgonde vieille de cinq ou six générations, me désigne la cuve au fond du skáli. Je vais y remplir le grand calice d’or niellé sorti en dernier du sac. Il est pour l’honneur de toute la maison.
Je reviens vers Oleg, assis sur son haut siège, et lui tends la coupe. À lui de boire en premier. Il la prend à deux mains, hésite un moment.
- « Tu ne gardes rien pour toi ?
- Le trésor que je me suis ramené est dans ma mémoire. »
Je saisis le crwth pour en jouer comme d’une lyre, sans archet, et lance les premières notes, perles aigres tombant en cascade pour éveiller la part souffrante de l’âme.
Commence le chant :
« L’homme libre part
À la recherche de biens et de gloire
Le poète compte ramener
Des vers et des louanges
Leur voyage a duré longtemps
Ils ont donné pâture aux corbeaux
Ils ont rempli des sacs et des navires
Longtemps ils ne se sont pas réveillés de leur rêve
Longtemps rien ne les a réveillés
Pas même le choc de l’épée sur le peuplier
Pas même le ronflement de la flèche
Pas même le souffle de la lance de frêne.
C’est le temps qui réveille
Les morts qu’on égrène au fil des courses
Les barques qui coulent
Pour ce qui est de mes biens,
Le temps y pourvoira !
Le trésor, c’est l’ami
Que l’on ramène vivant chez lui
L’ami qui fait enfin rire
L’épouse qu’il a longtemps cherchée
Le trésor c’est aussi
L’ami resté au pays
Et que l’on retrouve enfin
Sous les mêmes étoiles. »
L’inspiration n’est pas là. Peu d’images, peu de périphrases énigmatiques ou évocatrices, mais c’est sorti comme ça. Je fais une pause de paroles ; les doigts courent sur les cordes.
En relevant la tête, je m’aperçois que tous écoutent. Grida, la servante qui mêlait jadis son souffle au mien, est allée remplir à nouveau la grande coupe. Elle se tient devant moi, haute et fière, et me la tend.
Des carolingiens aux capétiens :
les intermèdes robertiens
Les événements du siège de Paris, 885-886 pour l’essentiel, se situent sous le règne de Charles II le Gros, fils de Louis le Germanique, lui-même 3e fils de Louis Ier le Débonnaire ou le Pieux, fils de Charlemagne.
Charles le Gros, né en 839, devient roi de Souabe de 876 à 887, roi d’Italie pendant l’année 879, empereur de 880 à 887, et roi de France au détriment de Charles le Simple (un cousin...) à partir de 884. Déposé en 887, il meurt quelques mois plus tard, en 888, l’année où Eudes, comte de Paris et fils de Robert le Fort, face à la vacance carolingienne, prend le titre de roi de France. Il est reconnu l’année suivante par l’empereur Arnulf (Arnoul). Il règne seul jusqu’au couronnement de Charles III le Simple, en 893. Leurs deux élections étant reconnues comme légitimes, les deux rois cohabitent. Eudes (né en 860) meurt en 898. Charles le Simple règne jusqu’à sa mort en 929, avec des périodes d’éclipse ou de partage de pouvoir (Robert Ier, frère d’Eudes, seul roi en 923, et Raoul duc de Bourgogne, gendre du précédent, co-roi de 923 à 929, et seul roi de 929 à 936.
Après Raoul, des souverains carolingiens reviennent aux affaires, jusqu’en 987, année de l’élection de Hugues Capet, fils de Robert Ier. Le lignage robertien peut devenir la nouvelle dynastie capétienne...
Les Vikings (Vikingar)
Ce n’est pas un nom de peuple, mais une profession, liée à un fait de civilisation qui ne dura qu’un siècle et demi. Des commerçants scandinaves, Norvégiens et Danois (Vikings, à l’Ouest), Suédois (Varègues, vers l’Est), sillonnent mers et fleuves de 800 à 1050. Jusqu’en Amérique du Nord, jusqu’en Russie, et même en Afrique du Nord et en Orient. Ils auront, au bout du compte, plus négocié que combattu, mais les textes garderont une trace plus profonde de leurs raids de pillage que de leurs contrats d’affaires...
Quelques mots qui figurent dans ce récit :
knörr : bateau viking par excellence. Longtemps identifié au bateau de commerce, ce terme semble pouvoir recouvrir toute embarcation propre à partir pour une longue expédition, qui peut être à la fois commerciale et ... guerrière.
langskip : le long bateau, lui, semble plutôt conçu pour l’expédition musclée, bien que les termes soient vraisemblablement interchangeables. Souvent décoré à la proue d’une tête de bois sculptée, en forme de bélier, de grue, de serpent (snekkja, pluriel snekkjar) ou dragon (dreki, pluriel drekar).
skáli : grande pièce principale de la maison scandinave.
scalde : poète « de cour ». À l’âge viking, on parle de poésie scaldique. Les sagas, textes écrits, récits historico-légendaires rapportant des faits vieux de plusieurs générations voire plusieurs siècles, seront composées pour la plupart au Moyen-Âge, après la christianisation. Et beaucoup en Islande.
bóndi : propriétaire libre-pêcheur-paysan-artisan, chef d’une maison, d’une exploitation agricole. Élément de base de la société viking. Un petit roi est forcément un bóndi...
jarl : titre nobiliaire, hiérarchiquement en-dessous de roi. Dans l’aristocratie anglaise, il aurait donné « Earl », titre d’origine germano-scandinave et comparable au rang de « count » (< du français « comte »).
Niflheimr : Dans la genèse de l’univers selon les Scandinaves, un des premiers domaines apparus : celui du froid. La rencontre avec celui du feu sera une des premières étapes de la création du monde.
Autres noms :
Anglie : ou Anglia, East-Anglia, sud-est de l’île de Grande-Bretagne, première région de colonisation des Angles, qui, avec les Jutes et les Saxons, commencèrent la conquête de ce qui deviendrait l’Angleterre, « Terre des Angles ».
Alba : Nom traditionnel de l’Écosse.
crwth : instrument à cordes gallois apparu au VIe siècle, dérivé de la cithare, et joué avec un archet. Existe en français sous le nom de « crout », ou « rote ».
Le fort construit par les danois, le lower, laissa semble-t-il des traces visibles pendant quelques générations. C’est à cet endroit que Philippe Auguste, fin XIIe - début XIIIe siècle, fit bâtir le Louvre.
La rivière des Castors n’est autre que la Bièvre, qui traversait autrefois Paris pour rejoindre la Seine, et qui est aujourd’hui couverte.
Dans le récit, les noms et gestes de Siegfried (Sigefroi), du roi Charles (le Gros), de l’évêque Gozlin, de l’abbé Ebble, du comte Eudes, du prince Henri, de Hérivée et ses compagnons morts sur le pont sont tous tirés du récit du clerc Abbon, Le Siège de Paris par les Normands – 885-892 (éd. Paléo, 2002).
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