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Tu seras poussière
(Come to dust)
Sandra McDonald
Traduit par Frédéric J.
Note de l’auteur :
Voici la troisième partie de la trilogie qui commence avec « Le repos du guerrier » (« Lay down your sword ») et « Désastres » (« Share the disaster »). Elle inclut également des références à d’autres histoires : « Graines » (« Seeds ») et « Choice After Evil » (NDT : Non disponible en français pour l’instant), mais il n’est pas indispendable de les avoir lues pour comprendre celle-ci. Je tiens à remercier chaleureusement tous les grands auteurs et correcteurs qui m’ont aidée, notamment (par ordre alphabétique) Sue Factor, Cindy Hudson, Lisa Krakowka, Angela Mull et Rachel Shelton. Sans leur aide je me serais perdue. Une attention particulière aussi à Janin Shahinian pour son merveilleux soutien et à Janette Zitler pour avoir été ma toute première beta-lectrice. ;-)
Le concept de Highlander et certains personnages leurs appartiennent. D’autres ainsi que l’intrigue sont à moi. Les discussions sur le libre-arbitre, qui doit gagner, ce qu’est le Prix, etc. ont été travaillées sur la merveilleuse liste de discussion Highlander, rendue possible par Debbie Douglass. N’y voyez aucune atteinte aux opinions personnelles !
A la fin, il ne peut rester que... plus de notes de l’auteur ! Bonne lecture.
- Prologue -
Richie Ryan se dressait silencieusement au milieu du village dévasté, par un jour radieux du début de l’été. L’ancienne jungle amazonienne teintait de vert les rayons du soleil qui caressaient les ruines du Hall de l’Amitié et les vieilles poutres du dojo. Le cœur serré, il se souvint des enfants jouant sur la place, si longtemps auparavant ; des adultes se promenant main dans la main ; des longues et douces nuits de musique et d’amour, une femme dans son lit ; des tricheries nocturnes au poker, quand Duncan et Methos essayaient de se tromper l’un l’autre avec des jeux truqués... Le temps et la vengeance avaient apporté un semblant de paix à Richie, mais il savait que la meilleure part de lui-même était morte ici, avec tous ses amis, le jour où le sanctuaire avait brûlé.
Son regard se posa sur la petite croix blanche qui marquait l’emplacement de ce qui avait été un charnier. Cela lui avait pris des jours pour creuser une fosse où ensevelir tous les squelettes, blanchis et lavé par les intempéries, qu’il avait trouvés sur la place et dans les maisons. Difficile de croire que cela s’était passé voilà plus de trente ans. Richie ne se souvenait plus très bien de cette journée, si ce n’était d’avoir creusé pour enterrer ses amis, un torrent de larmes sur le visage, tandis que des ampoules crevaient et disparaissaient sans cesse sur ses mains.
La jungle environnante résonnait des cris des oiseaux, des chants des insectes et de la voix du vent dans les feuillages. Le village renfermait dans un calme absolu un cimetière d’amis morts et d’espoirs ruinés. Richie était revenu une fois par décennie depuis le carnage, sans savoir pourquoi ni ce qu’il espérait trouver. Il avait depuis longtemps accepté la mort de Duncan et de Methos ; trente ans d’errance de par le monde ne lui avaient jamais apporté la moindre nouvelle d’eux ; aucun des milliers d’esprits d’Immortels qu’il avait fouillés ne contenait leurs images. Revenir ici était devenu comme un hommage à l’amour et à l’amitié qu’il leur portait. Ils lui avaient tout appris, l’avaient formé, et qu’il vive ou qu’il meure au jour du Gathering serait également un hommage à leur enseignement.
Richie n’avait pas besoin de fermer les yeux pour discerner en esprit les ombres de l’ultime rencontre. Les visions venaient jour et nuit, sans prévenir. Deux hommes dans une plaine dévastée, ravagée. Lui et Valery Constantine, l’homme qui avait détruit le Sanctuaire.
Il ne pouvait se permettre de laisser ses pensées dériver vers Valery, cela attirerait l’attention de Immortel. A présent, leurs pouvoirs étaient presque équivalents, il ne fallait pas le prendre à la légère. Richie se frotta les tempes, une habitude acquise dans la Zone Démilitarisée de Paris.
Il inspira profondément et relâcha son souffle lentement. Son pèlerinage terminé, le village ne pouvait le retenir plus avant. Il fit demi-tour et repartit par le sentier depuis longtemps effacé qui traversait la jungle vers l’ouest et les chutes de Connor. Il marchait doucement, écoutant battre le cœur de la forêt comme s’il s’agissait du sien, percevant la sueur coulant dans son dos et le sol ferme sous ses pieds.
Une fois à la cascade, il s’arrêta un instant pour se reposer et admira les millions de litres d’eau qui dévalaient la falaise. La bruine venait agréablement lui rafraîchir le visage. En avance pour son rendez-vous, il décida d’escalader le bas des chutes qu’il avait souvent parcouru avec Jenir et retrouva le vieux tracé sans difficulté.
A mi-chemin de la descente, il perçut le faible frisson indiquant la présence d’un autre Immortel. Ce n’était pas le véritable signal d’un homme vivant, mais – de la même façon qu’il savait à présent explorer les esprits et entrevoir l’avenir – il pouvait ressentir des choses au-delà des capacités habituelles de sa race. Richie sonda la gorge et le lit de la rivière sans trouver personne mais en bas du chemin, là où les chutes plongeaient avec fracas sur d’énormes rochers déchiquetés, la sensation s’intensifia. Un souvenir, si ancien qu’il ressemblait à un rêve, s’imposa à lui et le fit frémir malgré la chaleur ambiante.
Quelques minutes après, il découvrit l’entrée des cavernes, à moitié dissimulée derrière la cascade. Sortant une corde de son sac, il la noua solidement à un rocher et descendit en rappel dans les profondeurs sombres et humides de la première grotte.
Il s’était tué une fois ici, en se brisant la nuque lors d’une terrible chute, et pendant sa mort il avait rêvé d’un homme enterré vivant dans une rivière souterraine. Aucun autre Immortel ne rêvait depuis l’au-delà, mais le quickening que Richie avait reçu de Xan lui avait conféré plus d’un pouvoir étrange. A l’époque, il avait pris cette vision pour un cauchemar et l’avait enfouie si profondément qu’il pensait l’avoir oublié.
Jusqu’à maintenant. Jusqu’à ce qu’il se fraye un chemin entre les stalagmites et les crevasses, qu’il trouve les berges de la rivière en laquelle il n’avait jamais vraiment cru. Sa lanterne à la main, il descendit dans le courant calme et observa le cercueil qui gisait au fond de l’eau. Le buzz éthéré de son occupant mort – qu’aucun autre Immortel ne percevrait, à part peut-être Valery – résonnait à ses oreilles comme un rugissement continu.
Richie sonda plus avant, modelant son esprit sur la forme enfermée plus bas. Une vision lui vint, celle d’un homme solide et athlétique, au visage décidé et aux longs cheveux noirs.
« Oh, Mac... » soupira-t-il.
Ses genoux se dérobèrent et il s’effondra sur le sol rocheux, respirant par à-coups. Il dut poser la lanterne, de peur que ses mains tremblantes la laisse échapper dans la rivière. Jamais, jamais il n’avait espéré revoir Duncan MacLeod. L’espoir des premières années après la destruction du sanctuaire s’était mué en deuil puis, enfin, en résignation.
Richie crispa les paupières et canalisa toute sa puissance pour invoquer l’image de ce qui s’était passé dans cette grotte trente ans auparavant. Dans un halo irisé, il vit Mac marcher dans la jungle. Aucun son ne lui parvenait, mais le Highlander semblait chanter et sangloter en même temps. Il descendit dans la grotte, glissa ses mains sur le container de plastacier et le poussa dans l’eau.
Richie vit ensuite Duncan parler au néant, mais la vision glissa et il dut donner tout son pouvoir pour y revenir. Un court instant, il lui sembla même voir Tessa. Puis Duncan disparut, scellé volontairement au fond du cours d’eau souterrain.
La vision s’évanouit. Richie respirait lourdement, fixant le coffre en proie à une rage folle.
« Et tu t’es fait ça tout seul ?! » Il hurlait presque, mais personne ne répondit.
Richie voulait frapper quelque chose, ou quelqu’un - Duncan MacLeod pour ne pas le nommer. De tous les actes égoïstes et horribles à commettre, s’enfermer ici, fuir tout le reste, laisser croire à son ancien élève qu’il était mort et parti pour toujours... Richie enfouit son visage dans ses mains. Le Duncan MacLeod qu’il avait connu et aimé n’aurait jamais pu être aussi cruel, aussi lâche.
Lorsqu’il réalisa qu’il pleurait, Richie essuya rageusement ses larmes. Le corps Immortel qui gisait là ne méritait pas qu’on le pleure. Duncan MacLeod était mort et le resterait, jusqu’à ce que quelqu’un, un jour, décide de le délivrer de son cercueil volontaire.
Il venait de décider que ce quelqu’un, ce ne serait pas lui, Richie Ryan, quand deux buzz l’atteignirent. L’un était aisément identifiable, le second plus vague, il venait de quelqu’un de très âgé. Richie rebroussa chemin à travers les cavernes jusqu’à la sortie et se hissa à la force des bras le long de la corde, jusqu’à émerger à l’air libre. La vive luminosité lui fit un instant plisser les paupières tandis que le grondement des chutes résonnait à ses oreilles, mais cela ne lui prit qu’une seconde pour identifier les silhouettes en train de s’affronter, loin au dessus de lui, sur la crête.
Methos, le plus vieux des Immortels, encore quelqu’un que Richie croyait mort.
Darien MacLeod, fils adoptif de Duncan, l’un de ceux qui avaient détruit le sanctuaire.
Il leur cria d’arrêter, mais ils ne pouvaient l’entendre à cette distance. Richie opta donc pour la solution qui lui restait, prendre le contrôle de leurs esprits pour leur faire lâcher leurs épées. Autrefois, cela lui aurait demandé une intense concentration et l’aurait vidé, le laissant avec une sévère migraine ; à présent, c’était aussi aisé que claquer des doigts.
Certain qu’ils ne pourraient pas s’entretuer avant qu’il les atteigne, Richie se lança dans l’ascension.
Quelqu’un, se dit-il fermement, n’allait pas s’en tirer sans donner quelques explications.
- 1 -
Ancienne Amérique du sud. Un futur inconnu.
Duncan MacLeod gisait dans les profondeurs glacées, sans douleur, sans peur et sans souffrance. Parfois, des souvenirs lui venaient en lents tourbillons neigeux. Il s’imaginait debout dans une vaste prairie sauvage, au plus sombre de la nuit. Des flocons tombaient paisiblement, apportant avec eux l’odeur des Highlands après la pluie, la douce lueur de Rome à l’ère de l’électricité, des bruits de pas tandis qu’il poursuivait une femme aimée dans les épaisses forêts de Normandie. Des gens lui apparaissaient aussi, les visages calmes et les yeux bienveillants de ceux qu’il avait aimés et perdus.
Il croyait parfois sentir une fraîche brise dans ses cheveux, mais ce n’était que l’eau froide glissant sur son corps, dans le cercueil englouti ou il s’était enfermé.
Les sursauts de mémoire finissaient toujours par se dissoudre dans le néant, ne laissant que le silence et l’obscurité.
A un moment de son sommeil sans fin – il n’avait aucune conscience du temps et n’en voulait de toute façon pas – il prit conscience qu’il n’était pas seul. Quelqu’un se tenait au-dessus de lui, sur les rives de la rivière souterraine, observant son cercueil à travers les flots noirs. Comment il savait cela ou quel était son visiteur, il ne pouvait le dire.
Pour la première fois depuis bien longtemps, Duncan souhaita un instant revivre, parler, respirer, sentir de la chair contre la sienne. Mais il était mort, piégé par sa propre volonté, et ce désir reflua dans le courant de l’eau et des anciennes douleurs.
L’autre Immortel, quel qu’il fut, s’en alla.
Duncan MacLeod reposait.
***
Il hoqueta l’eau glacée de ses poumons par le nez et la bouche, lâcha un horrible sifflement tandis que son corps tentait désespérément d’inspirer de l’air. Duncan paniqua, ses jambes et ses bras battaient, luttant contre ses muscles pendant qu’il crachait toujours plus d’eau et était pris de convulsions. Frigorifié, trempé, agonisant, il retomba dans un épuisement sans nom.
Il avait ressuscité. Il était vivant.
Un adolescent aux cheveux bleus et rouges, avec un piercing à la lèvre supérieure, emplissait son champ de vision. Accroupi, il fixait le Highlander de son regard argenté. Une lanterne jaune derrière lui constituait la seule source de lumière de la grotte. Ses vêtements humides pendaient sur une charpente étroite et un corps maigre, il n’avait sans doute jamais pris de bain de sa vie.
« Jui Jenarie », dit le garçon, et Duncan réalisa qu’il s’agissait d’une fille. « Voyé tcheché pashay. »
Duncan lutta pour raffermir sa respiration malgré le feu qui brûlait dans sa poitrine. S’il était aussi transi, se dit-il, c’était entre autre parce que ses vêtements s’étaient dissous. Il gisait, nu et presque tétanisé, contre le roc dur et humide, les muscles raides après un nombre inconnu de semaines, de mois ou d’années d’inactivité. Un fourmillement douloureux courait dans ses doigts et ses orteils, son estomac était tordu de douleurs et sa tête lui semblait pleine de glace. Ou peut-être ses oreilles, plutôt que sa tête, car il n’avait pas saisi un mot de ce que la fille venait de dire.
« Quoi ? » demanda-t-il, la voix si rauque qu’il la reconnaissait à peine.
« Je... suis... Jenarie » reprit l’inconnue, faisant visiblement de gros efforts pour articuler. « Envoyée... te chercher... par Shay. »
« Oh. » toussa-t-il. Son corps récupérait doucement, mais il était épuisé et n’avait franchement aucune envie de revivre souvent cette résurrection-ci. Lentement, prenant garde à ses os et à ses tendons qui menaçaient de se rompre sous la tension, il se redressa. Sa vision s’obscurcit un moment, puis s’éclaircit de nouveau.
« Jenarie. » dit-il, expérimentalement.
« Moi. », répondit-elle fièrement.
« Tu es envoyée par Shay ? »
« Yay. »
Il supposa que cela voulait dire oui. Luttant contre un violent tremblement, il demanda « Qui est Shay ? »
« Ami à toi » dit-elle avec une grimace. « Toi Duncan MacLeod du clan MacLeod ». Avec son accent, cela ressemblait plutôt à Dookin Magloud du clan Magloud, mais il comprit quand même.
« Mes amis sont tous morts », répondit-il en réalisant, surpris, que ses souvenirs du Sanctuaire n’étaient plus aussi douloureux. Les images étaient toujours présentes en lui, intactes – la pluie, un village massacré, la main froide et sans vie de Holland. Mais le temps, semblait-il, pouvait effacer jusqu’aux plus profondes blessures. Ou les enfouir aussi profondément que des sédiments dans la rivière, au point qu’il ne pouvait plus les sentir.
L’impression d’oublier quelque chose d’important tournait sous son crâne. Passant une main dans ses cheveux dégoulinants, il explora la caverne des yeux, ne vit nulle trace du container que Methos avait construit pour ses chroniques.
Methos. Mort. Richie – mort aussi. Duncan retrouva ce qu’il avait oublié. Ses jambes n’étant pas encore assez fortes pour le supporter, il rampa vers la berge et regarda en bas. Au lieu de l’eau, il ne vit que de la terre. Le cercueil dans lequel il était resté pour une durée indéterminée reposait au fond d’une tranchée fraîchement creusée ; la pelle de Jenarie se voyait à côté. Perplexe, il leva les yeux vers la jeune femme.
« Où est la rivière ? »
« Que rivère ? »
Elle avait dû se tarir. L’eau qu’il avait recrachée avait été enfermée avec lui. Duncan frémit en se demandant combien de temps s’était écoulé. Sans prêter attention aux grincements de ses muscles et de ses os, il descendit dans le lit asséché puis dans la fosse.
La rapière de Richie et son propre Katana étaient là où il les avait laissés, dans le cercueil. Leur métal inoxydable n’avait pas rouillé. L’Immortel s’en empara et rejoignit Jenarie qui ne cessait de l’observer en plissant les yeux. L’effort épuisant qu’il venait de fournir le laissa tremblant sur le sol. Bon sang qu’il avait froid, sommeil, et qu’il était confus ! Qui était cette étrange fille, qui était ce Shay, et comment pouvait-il ou elle avoir envoyé quelqu’un le chercher ? Personne ne savait ce qu’il s’était fait...
Cela n’avait pas dû être facile pour Jenarie de le sortir de là, mais il ne lui en était pas reconnaissant. Il n’avait pas demandé à être sauvé, lui. Maintenant qu’il était vivant et en bien piètre condition, il n’était vraiment pas sûr d’être revenu si on lui avait laissé le choix. Le long sommeil sans rêve de la mort avait été simple, calme, presque confortable.
« Faim ? » demanda Jenarie.
Duncan secoua la tête. « Non. Mais aurais-tu de l’eau ? » Son nez et sa bouche étaient pleins de résidus de la rivière, et plus que toute autre chose il aurait souhaité une bonne rasade de Scotch, mais vu les circonstances de l’eau ferait bien l’affaire.
Jenarie fronça les sourcils, comme s’il venait de briser un tabou, mais elle finit par lui tendre en rechignant une longue gourde de tissu. L’eau qu’elle contenait était tiède, avec un goût fade et métallique. Duncan lui rendit le bidon, trembla violemment et désigna le sac à dos vert sombre aux pieds de la fille.
« Tu n’aurais pas apporté quelques vêtements par hasard ? » parvint-il à articuler en claquant des dents.
Jenarie ne saisit pas ce qu’il voulait, alors il répéta deux fois en montrant ses propres habits, avant qu’elle comprenne. Elle avait en effet apporté de quoi le vêtir – un pantalon rêche, des chaussures grossières et un mince tricot qui s’étirait dans le dos et sur les épaules. Elle le regarda s’habiller comme si voir un homme nu n’avait rien de nouveau ou d’attirant, et il se demanda si sa culture connaissait l’intimité.
Ayant apparemment jugé qu’il avait suffisamment récupéré pour la prochaine étape de son sauvetage, elle empoigna la lanterne et son sac, annonça. « Venue chercher Dookin. Maintenant va voir Shay. »
Debout, le haut de ses cheveux vivement colorés atteignait à peine l’épaule de Duncan. D’un pas rapide et sûr, elle sortit de la grotte par d’étroits passages. Toujours raide et courbatu, épuisé à l’extrême, Duncan luttait pour rester à sa hauteur. Quelque chose avait changé pendant sa mort, il se rendit compte que c’était l’absence d’eau ou d’humidité. Il dut fournir un terrible effort pour grimper une échelle vers l’aveuglante lumière du jour, guidé de la main par Jenarie jusqu’à une ouverture entre les rochers.
Duncan se couvrit les yeux, mais les rayons du soleil l’éblouissaient malgré tout. Il n’entendait rien de plus que le souffle de Jenarie, sa propre respiration et le vent. Le grondement des chutes de Connor avait disparu, l’air était âcre et irritait le nez, tandis que la chaleur desséchait inlassablement la peau. Il lui fallut plusieurs minutes avant de pouvoir ouvrir les paupières, avec un gémissement de douleur, et de découvrir ce qui occupait l’emplacement des chutes.
La rivière et la cascade avaient disparu. La seule trace de leur existence était le lit de poussière épaisse et craquelée qui courait le long de la gorge comme une route ruinée. Les falaises escarpées étaient toujours présentes, mais la jungle luxuriante qui les recouvrait autrefois avait cédé la place à un épais tapis de ronces et de racines noueuses. Duncan se souvenait bien des catastrophes du réchauffement climatique de son époque, mais l’ancienne Amazonie avait alors toujours été plus ou moins épargnée.
Il se frotta les yeux plusieurs fois, essayant d’effacer l’horrible vision, mais la réalité était bien ancrée.
« En quelle année sommes-nous ? » demanda-t-il à Jenarie quand il retrouva l’usage de sa voix.
Elle ne comprit pas, ou fit mine de ne pas comprendre, le mot « année ».
Un profond désespoir envahit Duncan, il s’assit, tentant d’effacer le désastre autour de lui. Il avait dû être mort pendant des siècles pour qu’un tel changement se produise. Il ne souhaitait rien de plus que retourner dans son cercueil, s’y enfermer de nouveau et rejoindre les ténèbres. Mais Jenarie le tira sur ses pieds ; il remarqua alors que ses mains étaient déformées, des doigts avaient fusionné entre eux, des tumeurs se voyaient sur son cou. Ses dents étaient des chicots à moitié pourris, elle sentait la maladie et la mort.
« Faut trouver bateau » dit-elle avec une moue, puis, se rendant peut-être compte que sa prononciation glissait, elle énonça soigneusement « Je t’emmène voir Shay ».
Qui que fut ce Shay, il ou elle n’avait aucun droit de le sortir de sa tombe et allait devoir s’expliquer sérieusement. Il hocha la tête à contrecoeur et redressa ses épaules lasses en prévision du voyage qui s’annonçait.
Ils prirent la route dans la chaleur épaisse et la poussière, Jenarie cheminant en tête. Duncan ne voyait aucun oiseau, aucun insecte, aucun signe de vie, même pas d’herbe. Le soleil disparut derrière de grands nuages gris, mais la chaleur étouffante rayonnant du sable sous leurs pieds ne faiblit pas. Jenarie marchait vite, de toute évidence habituée à la sécheresse et à cette température, mais l’Immortel devait souvent s’arrêter pour prendre un peu d’eau et reposer ses muscles torturés.
Au crépuscule ils avaient couvert dix kilomètres et les pieds de Duncan se couvraient d’ampoules plus vite encore qu’ils ne guérissaient. Jenarie lui offrit comme dîner de petites barres croquantes et, sortant deux fines couvertures pour tout lit, elle alluma un feu au carburant d’un récipient qui n’évoquait rien de familier au Highlander, puis s’accroupit près des flammes, un court poignard entre les mains.
« Moi protège Dookin Magloud. » annonça-t-elle.
« Merci » répondit-il sans pourtant éprouver de gratitude.
Il s’allongea à quelque distance et finit par s’endormir après avoir passé des heures à se tourner et se retourner sur sa couche. Au matin, ils déjeunèrent de la même nourriture amère et artificielle que la veille, et avant midi, ils avaient atteint la rive de l’océan ou un navire les attendait.
- 2 -
Le bateau de Jenarie était ancré à l’abri d’une petite baie. Elle embarqua tandis de Duncan considérait le navire d’un oeil dubitatif. Il semblait à peine capable de naviguer ; s’il avait jamais été peint, le bois balafré n’en gardait aucune trace. La grand’voile avait été recousue, rafistolée en mains endroits, et le foc était encore en plus mauvais état encore. Les palans étaient rouillés, plusieurs manquaient et, bien que les cordages aient l’air solides, il ne pouvait que se demander si Jenarie était vraiment capable de s’en servir avec ses doigts déformés.
La jeune femme l’observait depuis le pont d’un air suspicieux. « Quesque t’attend ? »
Duncan se dit qu’après tant d’années d’isolement sous la rivière, il n’avait pas grand’ chose à craindre d’une noyade en pleine mer. Il s’engagea prudemment dans les vagues clapotantes de l’après-midi et se hissa à bord, sans prêter attention au grincement du bois fatigué sous son poids.
« Est-ce que ce bateau a un nom ? »
Jenarie commença à lever l’ancre. « Yay. » Répondit-elle, les sourcils froncés, en fouillant sa mémoire. « Shay donné nom. Moi oublié. »
« Tu as oublié ? Est-ce que Shay t’a appris à naviguer aussi ? »
Elle ne comprit pas le sarcasme, ou en tout cas ne le releva pas. « Yay. »
Duncan descendit au pont inférieur pour voir si le bateau prenait déjà l’eau. Il découvrit une cabine étouffante et moisie, avec deux couchettes, une petite citerne d’eau fraîche, des réserves de nourriture en barre, une caisse de quincaillerie électronique et une douzaine de rouleaux de prière bouddhistes. Quelques chemises et des pantalons à la propreté douteuse étaient pendus au-dessus des couchages. Une cambuse avait autrefois occupé le fond de la cabine, mais l’évier était complètement rouillé et le réchaud avait été ôté des années plus tôt. Les latrines, à l’avant, étaient une simple planche percée suspendue au-dessus de l’eau. Il n’y avait cependant pas de fuite visible, du moins pas encore. Certes ce n’était pas le Queen Elizabeth, mais en cette époque, peut-être que rien ne l’était.
Cela ne prit que cinq minutes à Duncan pour découvrir que Jenarie n’avait pas plus besoin de son aide pour piloter le bateau qu’elle ne la désirait. Sans avoir les qualités innées d’un marin, elle maniait voiles et cordages avec une grande détermination. Duncan s’installa sur le pont et la regarda faire, heureux de se reposer et plus encore de laisser derrière eux le pays ravagé. Jenarie mit le cap au sud, le long de la côte. Il demanda combien allait durer le voyage, mais le temps n’était pas une chose très claire pour elle.
« Des jours ? » demanda-t-il. « Le soleil monte et descend ? La lune dans le ciel ? »
Le visage de Jenarie n’exprimait que l’étonnement. « Faut le temps qui faut. »
« On a assez à manger pour arriver ? »
Ses yeux s’allumèrent. « Non », répondit-elle en souriant. « Pas assez à manger. »
L’Immortel ne voyait pas ce qu’il y avait de réjouissant à cela. « Que va-t-on faire alors ? »
« Demi-manger. »
Duncan descendit et compta les rations. Si elle pensait sérieusement ne manger qu’une moitié de barre par repas, ils allaient être en mer pour un bon mois. S’ils se contentaient d’une seule demi barre par jour, le voyage augmentait de beaucoup, mais son ventre se tordit à cette simple idée.
Il allait leur falloir pêcher pour compenser. Jenarie refusait de croire que quelque chose issu de la mer serait comestible mais, non sans grommeler, elle finit par lui trouver un peu de câble et des crochets. Le Highlander avait enfin de quoi s’occuper, il laissa traîner la ligne dans leur sillage pendant quelques heures sans succès.
« Pas de poisson ? » demanda-t-elle, prouvant enfin qu’elle avait un sens de l’humour, même limité.
« Pas de poisson », admit Duncan. « Mais on verra demain. »
Le ciel s’assombrit vers le crépuscule, une brise gonfla quelque peu la grand’voile. Pendant un moment, Duncan resta simplement assis sur le pont, à écouter les mats grincer, la voilure battre, les vagues clapoter paisiblement. Une côte brune courait toujours à tribord sans donner le moindre signe de vie. En fermant les yeux, il pouvait se croire à n’importe quel siècle ; en les ouvrant, il ne lui restait qu’à s’accrocher au faible espoir qu’il y ait encore quelque chose pour lui dans ce monde.
Lorsque la nuit tomba, Jenarie semblait prête à rester en poste toute la nuit, ce que Duncan trouva ridicule. Elle ne comprit pas ce qu’il voulait dire, alors il essaya ‘bête’ et ‘stupide’ à la place. Son visage s’assombrit, il tenta de la réconforter. « On va prendre des tours. Toi, moi, toi, moi. »
« Tu peux ? » demanda Jenarie.
« Si je peux naviguer ? Bien sûr. » Il exagéra un peu : « J’ai navigué avec les hommes qui ont inventé la navigation ! »
« Tu peux avec ce bateau ? »
Duncan écarta les bras. Ils pouvaient se voir assez nettement à la lueur des étoiles. « Oui, je peux faire avancer ce bateau ».
Elle lui fit expliquer le maniement de chaque gréement, de chaque voile. Il obéit, mais se lassa vite de son scepticisme et commença à utiliser délibérément des mots hors de son vocabulaire. Elle ne se laissa pas démonter et continua à tout lui faire détailler jusqu’à être satisfaite, avant de se retirer à contrecœur dans la cabine.
Le Highlander prit contrôle du bateau, appréciant d’avoir un peu de temps avec lui-même, se doutant bien qu’un long voyage avec Jenarie serait une épreuve en soit. Il étira ses muscles douloureux, étonné de sa faiblesse persistante, négligea le grondement de son estomac. Une demi barre se révéla être la ration pour le dîner, et il savait qu’il n’aurait rien de mieux pour le matin.
Il regarda les étoiles, cherchant à se souvenir des noms et des formes des constellations de l’hémisphère sud, ne sachant si elles avaient changé de place. Peut-être qu’il ne s’était pas passé tant de temps finalement. Il songea aux étoiles du ciel d’Ecosse, en se demandant si de lointains descendants du clan MacLeod parcouraient toujours les Highlands.
Quelque part dans le monde un autre Immortel contemplait peut-être le même ciel, se dit-il, souffrant de sa solitude. Même si c’était le cas, il lui était probablement inconnu - presque tous ceux qu’il connaissait étaient morts. Il n’était pas près d’oublier cette nuit, en Suisse, ou Amanda et Connor avaient été tués tous les deux. Son esprit ne pouvait occulter la vision atroce des délicats poignets d’Amanda attachés dans son dos, son torse sans tête. Ni celle de la tête de Connor, gisant dans la boue loin de son corps. Son cœur porterait à jamais la cicatrice de ce déchirement, même si la terrible douleur en elle-même s’était finalement atténuée.
Le Sanctuaire était une blessure plus récente, mais il semblait à présent presque aussi lointain que la Suisse. La mort lui avait donné un certain recul face à ces images. La main sans vie de Holland jaillissant d’un monceau de cadavres, la rapière abandonnée de Richie. Ces souvenirs auraient pu venir de quelque ancien cauchemar, mais il savait bien qu’il n’avait pas cette chance. Ses amis avaient disparu à jamais, eux aussi, arrachés à sa vie et à son amour.
En y repensant, il réalisait qu’il n’avait trouvé aucune trace de Methos dans le carnage. Les chances que le plus vieil Immortel se soit échappé à temps étaient très faibles, à défaut d’être nulles. Mais même s’il avait été capturé au lieu d’être tué, ses ravisseurs ne lui auvaient sans doute pas laissé un grand sursis. Il avait peut-être été torturé comme Richie à Versailles, un sort pire que la mort.
Toutefois, si Methos avait effectivement survécu, peut-être était-il le mystérieux Shay qui avait envoyé Jenarie le chercher. En tout cas, c’est ce que Duncan voulait croire, sans vraiment y parvenir. Déjà, son ancien ami ne pouvait savoir qu’il s’était enseveli sous la rivière souterraine ; et il aurait fait le chemin lui-même, au lieu d’envoyer cette mortelle maladive faire tout le travail.
La seule personne qui aurait pu savoir ce que Duncan avait fait était sa fille adoptive Debra, qu'il se souvenait clairement avoir vu quitter les ruines du sanctuaire. Il l'avait trouvée dans la jungle, venant semblait-il de donner le jour à un bébé, malgré le fait que les femmes Immortelles ne pouvaient enfanter. Il ne comprenait toujours pas comment cela avait été possible, mais les conséquences étaient troublantes. Si, dans certaines conditions, les Immortelles pouvaient avoir des enfants, alors lui aussi avait eu une mère naturelle.
Mais le souvenir de Debra et de son enfant ne pouvait effacer la honte de ses actions. Dévasté par le chagrin, incapable de surmonter sa peine et sa douleur, il les avait abandonnés, s'était suicidé pour se refugier dans les ténèbres.
Duncan reporta son regard des étoiles vers la côte ravagée, mais il n'y avait rien à voir.
***
Duncan et Jenarie établirent rapidement une routine qui, à défaut de rendre le voyage plus rapide, lui donnait au moins un semblant d'organisation. Ils se relayaient à la barre toutes les six heures environ, laissant l'autre se reposer un peu. La cabine, déjà chaude et étouffante de nuit, l'était encore plus dans la journée. Le rationnement les laissait affamés et nerveux, l'eau du distillateur produisait à peine un litre par jour, loin de ce qu'il leur fallait vu la température - et bien sûr sans leur laisser de quoi se laver. Duncan pêchait pendant des heures, mais il ne prenait que du varech mort, des morceaux de plastique et parfois des masses de chair gélatineuse et difforme.
Il avait espéré améliorer un peu le langage de Jenarie, mais elle n’avait pas envie de faire des progrès et s’énervait dès qu’il essayait.
Il passait son temps à se cogner les tibias sur la caisse d’appareils électronique dans la cabine, et demanda un jour à sa compagne taciturne ce que c’était. A défaut d’une bonne explication, il allait la passer par-dessus bord.
« J’ai dit, Shay t’envoyer ça » répondit Jenarie d’un ton maussade. Elle avait l’air encore plus maigre qu’à leur première rencontre et avait développé une toux rauque qui trahissait de nombreux problèmes internes.
« Quand m’en as-tu parlé ? »
« Longtemps, quand venus sur bateau. Ai dit Shay t’as envoyé ça. »
« Tu ne l’as pas fait ! »
« Si ! »
Après dix minutes de vaine discussion, Duncan baissa les bras. Il descendit observer la caisse et lança par l’écoutille « Bon, qu’est-ce que c’est alors ? »
« Sais pas. »
Duncan revint à la lumière. « Shay a-t-il dit à quoi ça sert ? »
« Sais pas ! »
Duncan tenta de rester calme en comptant silencieusement jusqu’à dix, avant de continuer. « Comment ça marche ? »
Jenarie lui lança un curieux regard. « Demande Shay ! »
Pendant trois heures, Duncan tripota les pièces sur le sol de la cabine, préférant affronter la chaleur torride que risquer de perdre ou d’en faire tomber à la mer depuis le pont supérieur. Six composants étaient identiques, des boîtiers métalliques rappelant vaguement les bandes à huit pistes des années 1970. Chacun était marqué d’une écriture qu’il ne savait déchiffrer. Ces cassettes s’emboîtaient dans la fente d’un appareil plus grand, de la taille d’une batterie de voiture, elle-même reliée à une tige d’aluminium de vingt centimètres d’où partait un câble de trois mètres. Tout au bout se trouvait un ovale de métal doux comme un galet poli par le temps.
La chose en forme de batterie portait quelques boutons aux inscriptions étranges, qui de toute façon ne réagissaient pas. Quoi que Duncan fît de ces éléments, dans quelque sens qu’il les assemblât, l’équipement restait inerte.
« Tu es vraiment sûre de ne pas savoir comment ça fonctionne ? » demanda-t-il à Jenarie au moins trois fois, jusqu’à ce qu’elle menace de tout jeter par-dessus bord et lui avec.
Il passa presque deux jours entiers à tout tripoter, de plus en plus convaincu que le mystérieux Shay ne lui avait envoyé qu’un simple tas de ferraille. Son dernier essai d’en tirer quelque chose consista à glisser le caillou de métal dans son oreille, comme si c’était un petit haut-parleur. Il ne produisit qu’un peu de cire, que Duncan examina avec intérêt – avant de partir à la renverse en hurlant tandis que le galet glissait et se fixait sur la rétine de son œil gauche.
Jenarie se précipita dans la cabine et il l’entendit crier dans sa langue natale. Il tripota frénétiquement les commandes, ne voyant que de l’œil droit. Le gauche ne faisait pas mal, mais il n’était pas vraiment confortable non plus. Il pressa l’un des boutons de l’appareil et...
...la cabine s’évanouit, cédant instantanément la place à un vaste pré d’herbe et de fleurs sauvages sous un ciel d’un bleu parfait, l’air frais sentant l’été, des rires... Richie et une femme, enlacés devant lui, l’Immortel souriant et disant « Eteins ce truc, Debra », elle-même se tenant debout à côté de Duncan, ses cheveux auburn flottant dans la brise, le sourire malicieux, répondant « C’est pour la postérité », et Methos plaisantant derrière eux « Qui est cette Postérité ? Je la connais ? » ...
Duncan se retourna, sentant l'herbe douce et piquante sous son pied invisible, le soleil réchauffant son visage, des sensations variées bataillant sans cesse pour le contrôle de son esprit. Debra et Methos se tenaient si près qu'il pouvait presque les toucher.
... « Je l'effacerai », menaça gentiment Richie.
La femme dans ses bras se retourna pour le regarder dans les yeux. « Tu n'aimes donc pas les films familiaux ? »
« Non. » Richie sourit, l'embrassa.
« Moi non plus, » enchaîna Methos, tout en étalant une couverture bleue et en fourrageant dans un panier à pique-nique, « mon nez y a toujours l'air plus grand qu'il ne l'est. »
« Mais ton nez est... » commença Debra, quand le pré ensoleillé disparu brusquement.
Tendu, Duncan était assis dans la moiteur de la cabine rematérialisée, arraché au passé avec une brutalité telle qu'elle en était douloureuse. Jenarie tripotait le matériel, fascinée par l'appareil qui venait de se dégager de l'œil gauche de Duncan.
« Arrête ! » cria Duncan en lui arrachant le boîtier des mains. Le pré semblait si vrai – était si vrai – qu'il ne pouvait accepter que tout soit parti. Richie, Methos, Debra, tous vivants, riant et s'amusant.
Ainsi Richie et Methos étaient en vie tous les deux. Cette pensée lui fit courir à travers tout le corps des frissons brûlants et glacés, qui se muèrent en chair de poule et lui arrachèrent des larmes.
« Okay ? » demanda Jenarie en l'observant. « Dookin okay ? »
« Ca va, » murmura-t-il, se couvrant le visage des mains. « Laisse moi seul. »
« Mais quoi ça fait ? » insista-t-elle en tripotant l'enregistreur.
« Ne touche pas à ça ! » ordonna Duncan en lui écartant les mains d'une tape. Elle risquait d'activer quelque mécanisme d'effacement ou de tout casser. Jenarie siffla entre ses dents, une lueur de douleur dans le regard, avant de fuir par l'échelle en le maudissant dans sa langue natale.
- 3 -
Duncan regretta un moment d'avoir été trop dur avec Jenarie, mais les regrets pouvaient attendre. Il reporta son attention sur la machine et, avec encore un peu d'appréhension, approcha de nouveau le galet de son œil et le laissa se coller à sa rétine. Le bouton à droite de l'appareil l'emporta vers le pré inondé de soleil.
« ...plus gros que tu le crois, » continua Debra. « mais c'est valable pour d'autres parties de ton anatomie, très cher. »
Comme si Duncan n'était pas là, Debra MacLeod marcha à travers lui et s'assit près de Methos. Son long pantalon couleur bronze tombait sur des sandales finement tissées, sa veste jaune contrastait joliment avec ses bras bronzé et ses bracelets dorés. La femme dans les bras de Richie – elle ressemblait un peu à Debra, bien que ses cheveux soient plus sombres et son visage plus fin – portait le même haut, en vert. Richie et Methos étaient tous deux vêtus de larges tuniques, respectivement bleue et or, sur des jambières brunes et des sandales.
Methos et Debra échangèrent de doux baisers, qui firent naître chez Duncan une bouffée de vieux sentiments paternels. Après tout, elle était sa fille, et bien qu'il ne se soit jamais vraiment préoccupé de sa vie sentimentale, il en savait plus long sur les habitudes de Methos qu'il ne voulait admettre. Il se tourna vers Richie et l'autre femme. L'Immortel semblait heureux de s'étirer sous le soleil, calme et détendu, tandis que sa compagne jouait avec les franges de sa tunique.
« Quand devons-nous rencontrer l'ambassadeur de Dureen ? » demanda-t-elle.
« On a dit qu'on ne parlait pas boulot ! » lui rappela Richie.
« Richie a raison, Mairi » renchérit Methos. « On verra plus tard. »
« Moi ça me va, » murmura Mairi. « Si vous voulez une nouvelle guerre aux frontières, allez-y, contrariez l'ambassadeur. »
La conversation dériva sur des sujets que Duncan ne comprit pas, à propos de territoires, de ministres et de négociations commerciales. De toute façon, il était bien trop fasciné par le réalisme de l'enregistrement pour se soucier des histoires d'ambassadeurs. Il pouvait déplacer son regard dans toutes les directions, mais ne voyait rien lorsqu'il le portait à l'endroit où son corps aurait dû se trouver. Tous ses sens fonctionnaient normalement, il supposa que c'était parce que la machine communiquait directement avec son cerveau. Il remua les bras, mais ils n'apparurent pas dans son champ de vision.
En tendant les mains un peu au hasard, il empoigna la machine et testa les boutons invisibles. L'un d'eux rembobinait la scène comme une cassette.
« Eteins ce truc, Debra » sourit Richie.
« C’est pour la postérité » répondit Debra.
Methos plaisanta « Qui est cette Postérité ? Je la connais ? »
« Je l'effacerai », menaça gentiment Richie.
« Tu n'aimes donc pas les films familiaux ? »
Duncan avait le cœur serré à faire mal devant leur réalisme et la félicité qu'ils dégageaient. Ainsi, le bonheur était encore possible après le Sanctuaire ?
Avec des essais plus poussés, il découvrit qu'il pouvait mettre en pause, accélérer la lecture ou passer à la séquence suivante. Après le pique-nique vint une longue scène située dans une salle royale, où Debra coiffée d'une couronne dominait une cour principalement composée de conseillères, d'ambassadrices et de courtisanes. A ses côtés, Mairi se tenait prête à donner son avis ou recevoir des instructions. De part et d'autre de la vaste pièce, des mandalas hindous, des rouleaux à prières et des drapeaux en guise d'ex-votos attiraient les grâces des Dieux. La cour parlait un mélange d'anglais et d'espagnol, entrecoupé de la langue hybride eurasiatique qui était en vigueur avant le Sanctuaire. Les costumes et les parures étaient plus formels que ce que Duncan avait pu voir dans le pré, et le fort parfum de la femme à sa droite lui faisait tourner la tête.
Ensuite, ce fut une petite cour, noyée sous le chaud soleil de la mi-journée. Deux silhouettes s'y affrontaient à l'épée – Richie et Darien. Duncan sentit son sang se glacer instantanément. Il avait déshérité Darien des siècles avant le sanctuaire et maudissait le jour de sa naissance. Les deux Immortels grimaçaient de concentration et de détermination. Richie entailla profondément l'épaule de son adversaire, mais s'avança un peu trop, quelques secondes après, et laissa son flanc à découvert. Darien bondit sur l'occasion et lui plongea sa lame entre les côtes dans une explosion de sang.
« Non ! » hurla Duncan, avant de réaliser que sa voix ne s'entendait pas dans l'enregistrement. Richie chancela et tomba à genoux, son visage trahissant le choc et la douleur. Darien s'accroupit à côté de lui, l’antipathie suitant de toute sa personne.
« Encore et toujours la même erreur, » dit-il « tu ne retiens rien. »
Richie redressa la tête, luttant pour inspirer un peu d'air. « Ah ouais ? » lâcha-t-il, « Et bien toi tu continues à lever ton épaule droite trop haut quand tu pares. Ca indique ton prochain mouvement à l’adversaire. »
Duncan sursauta de surprise. Alors qu'il essayait encore de réaliser que Richie et Darien n'étaient pas ennemis – Darien le voleur, le drogué, l'assassin – il entendit dans son dos la voix amusée de Mairi.
« Vous n'avez pas fini de jouer ? »
Darien leva les yeux. Sa voix était douce, mais ses yeux durs et froids. « Ce n'est pas un jeu. »
« Pour sûr, ça fait bien trop mal pour n’être qu’un jeu. » acquiesça Richie en se relevant tant bien que mal, sans que Darien fît rien pour l'aider. Il regarda droit vers Duncan. « Pourquoi enregistres-tu tout cela ? »
« Pour montrer tes erreurs », répliqua Darien.
« Eteins ça. » ordonna Richie, et la scène disparut.
La partie suivante montra un dîner officiel présidé par Debra et Methos. Duncan les observait proches l'un de l'autre, s'échangeant parfois des confidences et des sourires discrets. Il n'avait jamais vu l'Ancien si heureux ou satisfait. D'après ce que Duncan avait compris, il était le prince consort de Debra, elle-même Impératrice de l'empire de Tey. Le Highlander n'en avait jamais entendu parler, mais à en juger par l'opulence des lieux, c'était un Etat fort riche.
Après le dîner vint une soirée privée dans la chambre de Debra, pour célébrer la signature de quelque traité, puis une surprise-party pour l'anniversaire de Methos, pendant l'été. Un spectacle musical, où Mairi jouait de la harpe avec douceur dans une pièce éclairée à la chandelle.
Ensuite, Debra, assise sur un trône d'or, ses cheveux retenus par une broche de diamants et de rubis.
« Père, » disait-elle en le regardant directement, « Si tu regardes ceci, je suis probablement morte. Je fais ces bandes pour toi, pour te montrer ce qui est arrivé après que tu sois parti. J'espère que nous nous reverrons, mais si ce n'est pas le cas, souviens-toi à quel point nous t'aimions. »
Duncan baissa la tête et accepta le présent que sa fille lui offrait par-delà les abîmes du temps et de la mort.
***
Empire de Tey - 2978 après J.-C.
Richie Ryan se tenait sur le balcon de sa chambre, observant les reflets de la lumière matinale sur les tuiles de l'aile ouest du palais. Les jardins de pierre et les paysages secs étaient calmes, épargnés pour quelques instants encore par l'agitation et la frénésie quotidiennes de la capitale de Tey. C'était le moment de la journée qu'il préférait, quand il pouvait s'imaginer être seul au monde et qu'il ne rôdait pas, au-delà des murailles de la ville, de chasseurs de têtes attendant presque à la queue leu leu l'occasion de le tuer.
La voix chargée de reproche de Darien se fit entendre derrière lui. « Tu n’as encore pas dormi. »
« Je le ferai plus tard. » promis Richie sans se retourner.
Sans cacher son incrédulité, le fils adoptif de Duncan MacLeod gravit la rampe et se tint aux côtés de Richie, appréciant la douce brise matinale. Darien était plus grand de quelques centimètres ; mort pour la première fois à dix-huit ans, il avait les cheveux et les yeux sombres, faisait l’objet de nombreux chuchotements admiratifs et de gloussements parmi les filles du palais, mais ne se donnait jamais à personne. Il se taisait à présent, et Richie savait qu’il pouvait rester silencieux toute une journée si nécessaire. C’était l’homme le plus patient que Richie ait jamais rencontré ; il lui suffisait de se déconnecter, de se rendre mentalement en un lieu où la soif, la douleur ou la distraction n’existaient pas. Richie lui enviait quelque peu cette faculté, mais il savait aussi le prix que Darien avait dû payer pour l’obtenir.
« Je n’aime pas les enregistrements de Debra. » dit enfin Richie.
Impassible, Darien contemplait la place en contrebas. « Crois-tu qu’elle les fait pour mon père ? »
« Peut-être. »
« Elle refuse de croire qu’il est mort. Elle l’a vu disparaître dans la jungle il y a quatre cents ans, il pourrait toujours être en vie. »
Richie, qui n’avait jamais révélé à quiconque où était Duncan ni ce qu’il s’était fait, se contenta de demander « Et quel bien cela fera-t-il ? »
« Si jamais il se montre, il saura ce qu’il a manqué. » Darien leva un sourcil. « Tu ne penses tout de même pas qu’il reviendra ? »
Richie pouvait voir de nombreuses choses du futur – des événements horribles et merveilleux, parfois clairs, parfois troubles, juxtaposés les uns aux autres en une vertigineuse mosaïque. Il pouvait presque saisir l’ensemble du destin de Tey, filant comme un poisson d’argent qui glissait hors de ses mains en y laissant une traînée de sang. Il croyait autrefois ses visions infaillibles, mais n’en était plus aussi sûr depuis que certaines ne s’étaient finalement pas accomplies. Pour éviter que ses amis se réjouissent ou s’affolent en vain, il partageait rarement ses prémonitions, et avait depuis longtemps déjà décidé de garder secret le sort de Duncan MacLeod.
Darien pouvait lire dans les silences de Richie aussi bien que lui lisait les siens. Il se demandait ce que cela faisait, de devoir vivre non seulement avec un présent pénible, mais avec un avenir tout aussi difficile. Ils avaient partagé un passé chargé, dans la terrible ZDMP, avaient survécu de justesse, chacun perdant une part de lui-même dans la destruction.
D’autres ravages s’étaient ajoutés par la suite – dans les geôles de Valery, infligés au corps et à l’esprit de Darien. Richie l’en avait sorti, le reconstruisant et le ramenant vers la lumière en s’appuyant sur les rares lambeaux intacts de son être. Ne serait-ce que pour cette raison, Darien dormait chaque nuit devant la porte de Richie, s’en prenait à quiconque était assez fou pour en vouloir à sa tête, était prêt à mourir pour lui lorsque ce temps viendrait.
Quelques coups frappés à la porte interrompirent les pensées du jeune homme. Mairi entra, entourée de sa suite et de ses serviteurs. Elle portait une toge de satin bleu, qui laissait voir la blancheur de sa poitrine et la douceur de son cou. Elle avait toujours été moins pudique que Debra, sa mère adoptive, à qui Duncan avait confié le nourrisson dans les ruines du sanctuaire. Elle était aussi plus radicale et plus impétueuse que Debra. Personne ne lui avait dit qu’elle était une pré-Immortelle, mais elle l’avait parié au point de se noyer dans la rivière à l’âge de vingt-cinq ans pour préserver sa beauté à jamais.
« Mère me demande de te rappeler le déjeuner avec les prêtres de Ra’born. » annonça-t-elle à Richie.
« Et qu’est ce qui lui fait croire que je vais y assister, après avoir décliné les quelques milliers qui l’ont précédé ? »
« L’espoir. » Mairi sourit, s’approcha de lui et l’embrassa. « As-tu bien dormi ? »
« Très bien. »
Darien leva les yeux au ciel et sortit sans rien ajouter ; l’Immortelle fit signe à ses suivantes de l’imiter. Une fois seule avec Richie, elle fit glisser ses mains le long de sa poitrine et attira sa tête à elle pour un échange plus passionné. Elle le poussa vers le tapis où il dormait, au centre de la pièce.
« J’aimerais bien que tu prennes un vrai lit, quand même. » grogna-t-elle.
« Rien n’est plus vrai que le sol. » murmura Richie en sentant sa peau se réchauffer sous les doigts experts de l’Immortelle. Ils étaient amants de temps à autres depuis des décennies. Il l’aimait parfois, mais doutait qu’elle puisse aimer qui que ce fût à part elle-même.
Tey n’avait pas été bâti sur les sentiments. Richie avait mille quatre ans, et peu de ces années avaient connues l’amour, sous quelque forme que ce soit ; alors, parfois, il se contentait de ce qu’il trouvait.
Il laissa Mairi tourmenter ses sens pour un temps absurdement long, passif sous son contrôle total, puis commença doucement à affirmer ses propres désirs alors qu’elle lui arrachait de petits grognements. Mairi aimait l’amour brut, mais aujourd’hui elle semblait plus encline à partager et même concernée par le plaisir de son amant. Elle le laissa l’envelopper et frémit lorsqu’il vint en elle, la peau luisante et le souffle court.
Lorsqu’ils eurent fini, elle s’étendit contre lui, ses doigts jouant avec les poils de sa poitrine. « On dirait de l’or... » murmura-t-elle. « Richie, es-tu heureux ici ? »
Le bonheur d’autrui n’ayant jamais fait partie de ses préoccupations, Richie secoua la tête en se demandant ce qu’elle manigançait. « Assez, oui. Pourquoi ? »
« Je n’ai jamais vu le monde. Seulement cette ville. Tout le monde vient ici, s’incline devant le trône de ma mère, mais moi je ne vais jamais nulle part. »
Richie, qui avait bien trop vu le monde pour qu’il lui manque, demanda « Que crois-tu découvrir au-dehors que tu ne pourrais trouver ici ? »
« Je ne sais pas. » avoua-t-elle. Elle se redressa sur un bras et fixa sur lui ses yeux bleus-gris. Ils rappelaient la couleur d’une baie des Caraïbes, avant que les océans commencent à mourir. « Richie, je veux partir. Quitter ce palais, l’influence de mère, Tey, tout laisser derrière. Viendrais-tu avec moi ? »
Richie s’accorda de longues minutes de réflexion, avant de conclure « Non. »
« Pourquoi ? »
« Je n’en ai pas envie. »
La voix de Mairi se fit plus dure. « Tu ne peux pas rester ici pour toujours, materné et protégé comme un dieu Immortel ! »
C’était injuste, personne ne maternait Richie Ryan. Il n’acceptait aucun serviteur, reprisait lui-même ses vêtements, préparait ses repas, faisait sa propre vaisselle. Dans un palais de plus de cinq cents chambres, il ne vivait que dans la sienne, presque vide, et dans le dojo où il s’entraînait avec Darien, Methos ou l’un des autres Immortels de l’équipe de Debra. Parfois, il descendait aux cuisines, aidait aux préparations – une habitude qui agaçait Mairi mais évoquait pour lui une jeune femme française, décédée bien longtemps avant, à l’époque où il était jeune et vivait près de la mer.
Les paroles de Mairi l’amusaient plus qu’autre chose. Elle était parfois tellement transparente qu’il n’avait pas besoin de ses extraordinaires facultés pour lire en elle.
« Tu peux partir, tu sais. Personne ne te retient. »
Mairi se renfrogna. « Mais tu resterais, continuerais à laisser Darien se battre à ta place. »
« Il fait ses propres choix. »
« Tu ne l’en empêches pas. »
« Pour l’arrêter, je devrais le tuer de mes mains. » dit Richie en toute honnêteté. « Mais nous ne sommes pas en train de parler de Darien. Si ton cœur te pousse à explorer le monde, vas-y. »
Mairi se leva, ramassa sa tunique et l’enfila. « Je suis en retard pour le déjeuner. » dit-elle abruptement tout en remontant ses cheveux, qu’elle maintint d’une pince ouvragée. Elle se pencha et embrassa superficiellement Richie, les lèvres froides. « On en reparlera plus tard. »
Après son départ, Richie s’assoupit sous la brise et ce fut la faim qui le réveilla vers midi. Il parcourut les immenses salles claires du palais jusqu’au chaos organisé des cuisines. La vapeur s’échappait de pots géants tandis qu’une douzaine de chefs agressifs harcelaient leurs marmitons. Il se prépara un sandwich à la laitue et s’installa sur un tabouret près des fours, où Neisthet, l’assistant de Methos, le trouva une demi-heure plus tard.
« Que se passe-t-il ? » demanda Richie en remarquant la mine inquiète du jeune Immortel.
« Darien ! » lâcha Neisthet. « Il affronte un adversaire venu pour votre tête – et il est en train de perdre. »
- 4 -
Le temps que Richie arrive à la cour nord, le combat avait atteint une sanglante apogée. L'adversaire était un guerrier d'un mètre quatre-vingts, à la peau sombre, aux bras semblables à une sculpture d'ébène et doté d'un rictus propre à effrayer bien des hommes. Il avait atteint Darien une douzaine de fois, sur les bras, la poitrine et les côtes, le laissant couvert de sang. Si les coups de Darien avaient porté, il n'en paraissait rien.
Richie restait de marbre, luttant contre l'envie de faire cesser le combat d'une simple impulsion de son esprit. Methos, qui observait la scène en silence avec des émotions mitigées, annonça « Darien ne va pas gagner. »
Richie savait que Methos n'avait jamais pardonné au fils adoptif de Duncan ses crimes, et ce n'était pas l'ancien Immortel qui allait pleurer si la tête de Darien allait rouler contre un coin de la cour. Mais Richie pleurerait, lui. Il s'efforçait de ne pas montrer son angoisse, au cas où Darien le regarde et pense qu'il n’avait plus confiance en lui.
« Bien sûr, je perdrai un jour, » lui avait-il dit une fois, longtemps avant qu'ils empruntent la longue et difficile route menant à Tey. Il avait souri légèrement sous la lumière tremblotante du feu de camp. « Je serait même heureux quand mon temps sera venu. Pas toi ? »
L'inconnu lança son épée à deux mains en un coup latéral si violent qu’il aurait pu couper Darien en deux. Richie sentait que son protégé était si épuisé qu'il pouvait à peine lever sa lame, mais il parvint tout de même à parer l'attaque. Un son curieux fendit l'air tandis que son épée se brisait sous le choc. L'arme de son adversaire continua sa route, déviée mais non bloquée, et lui sectionna le bras gauche presque à l'arracher. Il la retira d'un geste brusque, laissant le membre mutilé de Darien pendre, uniquement retenu par des lambeaux de chair et de tendons, et adressa un sourire carnassier à Richie.
« Tu es le prochain. » promit-il.
De la main droite, Darien leva le reste de sa lame brisé et le plongea dans le rectum de son ennemi. L'homme s'écroula avec un gémissement de douleur et Darien retira le tronçon d'acier duquel pendait un morceau de boyau. Il transperça alors la colonne vertébrale du challenger, le paralysant instantanément.
Richie sauta à côté de Darien et le rattrapa alors qu'il était sur le point de s'effondrer à son tour. Un flot de sang chaud bouillonnait de son épaule déchirée sur le sol poussiéreux. Son visage était extrêmement pâle et sa peau glacée, il tremblait de tout son corps. Richie le serrait fort contre lui, submergé de soulagement.
« Je n'arrive pas à croire que tu l'aies poignardé dans le cul ! »
La réponse de Darien était brouillée, à peine audible. « Je sais comment sont faits ces salauds, j'en étais un avant, tu t’en souviens ? »
« Etais ? » plaisanta Richie.
Darien hoqueta une dernière fois et s'écroula contre lui, mort.
Richie plissa les yeux pour se protéger du soleil et regarda Methos. « Emmène-le », demanda-t-il. « Dépose-le dans ma chambre. »
Methos eut une curieuse expression, comme s'il luttait contre son aversion, mais il n'en appela pas moins des serviteurs pour qu'ils viennent prendre le corps de Darien des bras de Richie.
« Attachez son bras à son épaule, » ordonna Richie, « ne le laissez pas tomber. »
Methos poussa l'ennemi mort du bout du pied. « Que fait-on de lui ? »
Richie prit une profonde inspiration un peu tremblotante. « Je m'en occupe. »
« Tu n'es pas sérieux ? »
« Pourquoi, tu veux t'en charger ? »
La réponse du vieil homme fut immédiate et violente. « Ai-je l’air d'avoir de soudaines pulsions suicidaires ? »
« Et moi donc ? » rétorqua Richie en baissant les yeux vers le corps. Ce serait tellement facile de décapiter l'homme avant qu'il ressuscite, mais cela irait à l'encontre de tout ce en quoi il croyait. « Certains viennent à Tey pour se battre, ils ont leur combat, c'est ainsi que nous vivons. Je vais essayer de le convaincre de renoncer, mais il est peu probable qu'il m'écoute. »
Methos croisa les bras. « Il a eu son combat. Prends sa tête à présent. »
« Quand es-tu donc devenu si impitoyable ? »
« Je l’étais déjà bien avant notre rencontre. Richie, il est plus fort que toi. »
« Peut-être. » admit Richie. Il avait besoin de se concentrer un instant, de trouver son équilibre avant de se battre. « Il n'y a qu'un moyen d'en être sûr. Rends-moi un service, s'il te plait, ne regarde pas. »
« Pourquoi ? »
Richie écrasa une larme. « Je me souviens de tous ceux que j'ai vu mourir. » expliqua-t-il lentement. « Si je perds, je ne veux pas que tu gardes cette image de moi, étalé dans la poussière, ma tête à quelques pas. »
Methos n'oublierait jamais cette vision de Richie, debout, calme et déterminé, dans cette cour pleine de sable et de sang, prêt à affronter son terrible adversaire.
Les deux Immortels se regardaient. Tant de choses restaient à dire, mais plus encore était entendu.
Methos le laissa dressé dans la chaleur du soleil de midi.
***
Methos ne retourna pas à sa suite, où il partageait avec Debra un fastueux lit à baldaquin ceint de milliers de fleurs fraîches, quotidiennement remplacées grâce aux jardins hydroponiques. Non que l’opulence le dérangeât – il avait depuis longtemps fait taire ses scrupules à être Prince Consort de l’empire de Tey et à profiter des attentions de la cour tandis que le monde du dehors continuait de glisser vers sa perte. Il se dit simplement que sa présence serait plus utile ailleurs. Il se rendit à la chambre de Richie, où Darien avait été étendu sur des draps propres. Neisthet était assis en tailleurs à côté de lui – Richie ne croyant toujours pas aux chaises – son beau visage trahissant son étonnement.
« Après tout ce qu’il a fait », dit Neisthet en montrant le corps de Darien, « Pourquoi Richie l’aime-t-il autant ? »
Methos s’accroupit à côté de l’Egyptien. Il choisit ses mots avec soin, conscient de l’ironie qu’il avait à défendre le choix de Richie.
« Tu sais que Darien était l’un des Immortels qui travaillait pour Valery Constantine, qu’il a participé au massacre du Sanctuaire. Valery a fait en sorte que Richie soit capturé et non pas tué, puis il l’a amené à Paris pour lui faire affronter Darien dans les ruines de Notre-Dame. Il devait trouver amusant de les faire se battre sur un sol sacré. Toujours est-il qu’ils se livrèrent un terrible duel à mort mais qu’ils furent interrompus par une attaque des Suceurs de sang de la ZDMP, la Zone Démilitarisée de Paris. »
Neisthet réprima un frisson. « Les enfants racontent des histoires d’horreur sur eux... »
« Ils peuvent, crois-moi. C’était une bande terrifiante d’assassins et de criminels, peut-être les pires que cette planète ai jamais vu. Ils hantaient les décombres de Paris en se dévorant les uns les autres. Richie et Darien furent blessés et capturés. Quand leurs plaies se refermèrent, les suceurs réalisèrent ce qu’ils avaient entre les mains. Souviens-toi, les Nations Unies et Interpol ont toujours officiellement nié l’existence des Immortels. Ils ont créé pour dix ans une Division Spéciale d’Investigation, DSI, qui fit dispersa les Guetteurs, tua des Immortels comme Felicia Martins et dépensa des millions de dollars pour prouver que les Immortels n’étaient qu’une légende. La même chose était déjà arrivée aux Etats-Unis, avec le projet Blue Book, dans les années 1950 et 1960. »
Neisthet n’avait que quatre-vingt dix ans, pour lui les Etats-Unis n’étaient qu’une ancienne civilisation parmi d’autres. Il enchaîna néanmoins « Es-tu en train de me dire que Richie et Darien sont devenus les meilleurs amis du monde pendant leur évasion de la ZDMP ? »
Methos secoua la tête. « Ce n’est pas si simple. Ils ont été obliges de s’allier pour s’enfuir, mais Richie détestait toujours autant Darien pour ce qu’il avait fait au sanctuaire, et de toute façon Darien haïssait tout le monde, et ce depuis qu’il s’était enfuit de chez MacLeod à l’âge de quinze ans. Mais bien sûr, Richie se souvenait aussi du temps où il le faisait sauter sur ses genoux, enfant, et Darien avait toujours été jaloux de son étroite relation avec Duncan. Quand ils sont enfin sortis de la ZDMP, après des semaines de terribles épreuves, ils ont préféré ne pas se battre comme le voulait Valery, mais se séparèrent comme de simples ennemis. »
Methos s’interrompit une minute pour rassembler ses souvenirs. « Pendant un an, Richie échappa à la traque dont il était l’objet. Il alla jusqu’en Oregon, où Valery avait créé un pénitencier, et libéra les Immortels qui y étaient enfermés, avant de se faire capturer à son tour. Valery avait retrouvé Darien, et pour le punir de sa trahison, l’avait condamné à être torturé à mort pendant dix ans. Tous les supplices, toutes les morts – par le feu, la noyade, le poison, l’étripement, l’insolation, la faim, la soif – encore et encore. Richie et Valery se sont battus, mais aucun ne gagna. Richie parvint à s’enfuir et il emmena Darien avec lui.
Methos se tut. Il en savait encore un peu plus, mais avait juré solennellement à Richie de ne jamais le dévoiler. Cela avait pris des années à Darien pour récupérer. Pendant longtemps, il dut s’en remettre entièrement à Richie pour son abri, sa nourriture et sa protection. Il s’était suicidé des dizaines de fois, en se jetant des tourelles du château irlandais où Richie s’était installé. Methos ne l’avait jamais réalisé jusqu’à présent, mais Richie avait fait pour Darien ce que Gregor avait fait pour lui, de nombreux siècles plus tôt, au sommet d’une montagne de Suisse.
Avec un frisson le long de la colonne vertébrale, Methos se souvint de la mission de sauvetage, périlleuse à la limite du suicidaire, que Duncan, Ceirdwyn et lui-même avaient mené à Versailles en 2431. Felicia était morte quelques minutes plus tôt, pleinement consciente, ligotée sans défense sur une table où une machine lui tranchait le cou millimètre par millimètre, après lui avoir déjà tranché les bras et les jambes pour mesurer son pouvoir de guérison. Des scientifiques à l’abri de vitres blindées attendaient de voir à quel moment exact elle mourrait définitivement et d’analyser la puissance qu’elle libérerait.
Richie reçut le quickening de sa bien-aimée en hurlant sa rage, solidement attaché à l’autre bout de la pièce. La grille électrique de Versailles sauta, entraînant les fenêtres, les murs, les ordinateurs, les lumières... Le sauvetage ne fut possible que grâce au chaos qui s’ensuivit, mais l’homme qu’ils libérèrent n’était plus que la coquille vide de Richie Ryan. Il avait eu besoin de quatre ans d’affection et de soins attentifs au monastère de Gethsemani avant de pouvoir ne serait-ce que se rappeler son nom.
Gregor et Richie. Richie et Darien. Cercles après cercles, l’histoire s’enroulait à travers les siècles. Après Gethsémani, il y eut le Sanctuaire, caché au plus profond de la jungle amazonienne. Un rêve long de soixante-trois ans, qui s’acheva dans les ruines et les flammes sous le poing de Valery.
Ensuite, ce fut l’Australie. Le pied de Methos le fit souffrir à cette simple évocation, mais il ne prêta pas attention à la douleur. Elle n’était qu’un fantôme fugace, sans substance. Valery l’avait emprisonné dans les décombres de l’opéra de Sydney. Ses cauchemars lui montraient encore la coque rouillée du bâtiment, posé près des quais de la cité en ruines. Le port fortifié avait sauvé Sydney de la montée des océans, mais c’était le virus Ebola qui avait ravagé la population. Valery l’avait laissé enchaîné par la cheville, se nourrissant de rats répugnants et buvant l’eau des pluies acides. Il avait finalement pris une décision drastique et réduit son pied et sa cheville en une bouillie informe de douleur pure, afin de l’extraire du cruel anneau de métal en faisant son possible pour ne pas basculer trop tôt dans l’inconscience.
Son cri avait résonné sur les décombres de murs, sur les milliers de sièges qui accueillaient autrefois le public, sur les poutres et les fenêtres éventrées, jusque par les trous du toit dans le ciel d’été. C’était l’une des pires choses qu’il se soit jamais infligé, mais il survécut. Il conserva un morceau du bloc de béton dont il s’était servi comme marteau et, quatre siècles plus tard, il le portait toujours autour du cou, monté en pendentif au bout d’une mince lanière noire.
« Methos ? » La voix de Neisthet le ramena au présent. Il cligna les yeux, prenant un moment pour se souvenir du lieu où il était. La chambre de Richie inondée de soleil, Darien, mort et beau comme une statue de pierre.
« Parfois, je me perds dans le passé. » confessa Methos.
Neisthet sourit. « J’aimerais dire que je comprends, mais je n’ai pas assez de recul pour m’y égarer... »
Le ciel au dehors se déchira dans un éclair blanc. Un quickening venait de se libérer – un très puissant même, à en juger par son aspect et la puissance qui monta jusque dans les veines de Methos. Le balcon de Richie était orienté dans la mauvaise direction, et bien qu’il fût plutôt convaincu que l’ancien élève de Duncan MacLeod avait été le vainqueur, un doute terrible s’empara de lui.
La résurrection de Darien l’arracha à la contemplation de la fin du quickening. Darien se redressa en plissant les paupières. « Qui ? » lâcha-t-il, tandis que le tonnerre surnaturel mourait. « Qui a gagné ? »
Methos croisa son regard et le soutint.
« Je l’ignore », admit-il. Pour une fois, ils avaient quelque chose en commun, et le passé comptait moins que l’avenir.
« Je suis sûr que c’est Richie. » dit Neisthet avec confiance. « Il sera là d’un instant à l’autre. »
Les yeux rivés sur la porte, ils attendirent de voir si Richie reviendrait.
- 5 -
Au large des côtes de l’ancienne Amérique du sud. Un futur inconnu.
Jenarie commença par donner un coup de pied dans l’enregistreur, puis elle l’éteint, ramenant brutalement Duncan dans le présent. Un moment il regardait Methos traverser une fontaine intérieure pour atteindre un cadeau d’anniversaire à l’emballage élaboré, l’instant d’après il se retrouvait dans la cabine étouffante de l’embarcation de la jeune fille.
« Q’est-ce qui se passe ? » demanda-t-il.
« Ton tour, » cracha-t-elle en l’enjambant pour se jeter sur sa couchette.
Bien qu’il ne souhaitait rien de plus que continuer à visionner les bandes, Duncan savait qu’il avait négligé sa part de travail ces derniers temps. Il grimpa l’échelle à contrecœur et retrouva l’air frais de la fin d’après-midi. Enfin, frais comparé à celui de la cabine, mais tout de même bien plus âcre que celui auquel il était habitué. La relative différence d’atmosphère le surprit, il avait oublié à quel point le pont inférieur était moite et fétide.
Pendant des semaines, il avait passé toutes les heures de veille qui n’étaient pas consacré à la navigation à voyager dans le passé. Ses rêves étaient pleins des images des enregistrements. Vexé par son obsession pour les bandes, Jenarie ne lui parlait presque plus, mais il s’en souciait peu. Rien sur le bateau ne lui paraissait aussi réel que les quarante-huit heures de souvenirs que Debra avait sauvegardées pour lui.
De nombreuses scènes montraient des sessions gouvernementales, des réunions d’état, des anniversaires, des mariages, des tournois, des entraînements à l’escrime, des pique-niques. Ceux qui apparaissaient le plus souvent étaient Debra, Methos, Mairi, un Egyptien nommé Neisthet, de jeunes Immortels sous la tutelle de Debra, et, présence plus douloureuse que tout le reste, Darien. Richie n’était filmé que ponctuellement, y compris lors du terrible duel avec Darien dans la cour, et était mystérieusement absent des enregistrements suivants.
Il y avait aussi de nombreux messages personnels de Debra, qui duraient parfois des heures, le plus souvent à peine quelques minutes. Elle lui racontait l’empire de Tey, qui s’étendait approximativement sur la surface de l’ancienne Argentine. Elle s’inquiétait des manigances de la cour et parfois aussi de l’ambition non dissimulée de Mairi. Elle parlait avec amour de Methos et de Darien.
« Il n’est plus le petit frère dont je me souvenais. » dit-elle. La bande avait été enregistrée un soir, dans sa chambre privée, toute d’or et de blanc et décorée de fleurs. Elle devait revenir de quelque fonction officielle, car elle portait toujours sa couronne sur ses boucles légèrement désordonnées. « Papa, je ne sais pas si tu le croiras, mais il n’a pas tué Maman. Il a dit le contraire à Richie, une fois, mais il jure depuis que c’était un accident. Il en assume la responsabilité, mais n’a jamais voulu lui faire de mal. »
Duncan n’avait pas oublié la vision de sa première femme, Rachel MacLeod, gisant au bas des escaliers de bois de leur maison d’Helensburg, le cou rompu. Elle avait près de quatre-vingts ans, mais les miracles de la chirurgie plastique du vingt-et-unième siècle la faisaient paraître bien plus jeune. Darien avait fugué trois ans plus tôt, succombant au désespoir et à la violence qui l’avaient caractérisé depuis son tout jeune âge. Il était venu voler de l’argent pour la drogue, s’était disputé avec Rachel. Duncan n’avait vu que le résultat – l’angle curieux du cou de son épouse, l’horreur sur le visage de Darien. Il mit son fils adoptif à la porte cette nuit-là et ne le revit plus jamais.
Des siècles durant, il garda avec lui un pendentif renfermant un hologramme des visages de ses enfants. Josef avait été tué pour la première fois à trente-deux ans dans un accident d’aéroglisseur, était tombé au combat trois cents ans plus tard contre une femme en Crimée. Sean et Rebecca étaient tous deux morts assez tard, vers quarante ans, et Duncan avait déjà perdu leurs traces longtemps avant le sanctuaire. Le brillant et excentrique Marcus partit vivre sur la lune où il mourut dans une explosion atomique qui ne lui laissa pas l’occasion de devenir Immortel. Julie haïssait son Immortalité et se laissa tuer au tout jeune âge de soixante-quinze ans. Colleen adorait l’escrime et appris depuis toute petite aux côtés de son père, mais tomba tant dans le vice et le crime que sa sœur Debra dut prendre sa tête. La mort du petit Connor, lors d’une ascension de l’Everest en 2210, avait été la perte la plus douloureuse parmi ses enfants, car son corps ne fut jamais retrouvé. Puis il y eut Darien, et le drame du cadavre de Rachel au pied des escaliers.
Après Darien, il jura de ne plus jamais élever d’enfant et tint sa promesse, même lorsque cela causa une rupture de vingt ans dans son mariage avec Holland, quand elle décida d’adopter un enfant découvert dans la jungle.
Debra continuait, « Papa, j’ai beau savoir que tu ne verras sans doute jamais ces enregistrements, je vais les confier aux prêtresses de Tey, elles en auront la garde tant que durera notre Empire. Je ne suis pas assez naïve pour croire que nous serons éternels – après tout, l’Amérique elle-même ne tint que sept cents ans – mais j’espère que nous nous reverrons un jour. Si ce n’est pas le cas et que tu rencontres Darien à la place... laisse lui une chance. »
Peut-être avait-il tort. Peut-être que Darien s’était-il racheté et pouvait être pardonné. Après tout, c’était le seul fils qui lui restât...
Les pensées de Duncan dérivèrent. Darien était le seul fils adoptif, mais cela ne voulait pas dire qu’il n’en avait pas de naturels. Si Debra avait pu, d’une façon ou d’une autre, concevoir et donner le jour à Mairi hors du sanctuaire en un temps miraculeusement court, il y avait de bonnes chances pour que son père soit Immortel aussi. N’avait-il pas entendu raconter par d’autres Immortels du Sanctuaire d’étranges histoires de séduction et de comportements troublants des Immortelles ? Les parents de Peter avaient forcément été des leurs, un homme et une femme de l’intérieur du Sanctuaire. La seule autre explication possible, analysa-t-il, était que les Immortelles puissent se reproduire spontanément, peut-être en portant en elles à la fois les ovules et la semence.
Duncan MacLeod n’avait jamais été chaste, avec les mortelles pas plus qu’avec les Immortelles. Il ne pouvait compter le nombre de fois qu’il avait fait l’amour à Holland. Il y eut aussi Amanda, par intermittence pendant des siècles. Son mentor Rebecca – il ne savait plus exactement où et quand, mais elle avait souri et avait serré ses mains sur la courbe de ses hanches. Kristin, dans toutes les positions possibles dans son château français de cinquante-cinq pièces. Gina, peu avant que Fitzcairn débarque au milieu de leur relation. Loretta, Alys, Isobel, Guenevere...
Bon sang, il pouvait avoir engendré des centaines d’enfants.
Il revint à ce que Debra disait de Darien. Elle n’avait plus fait référence à Richie, et Duncan craignait déjà qu’il soit mort à un moment ou un autre. Debra n’avait jamais daté ses apparitions, mais à voir les mortels de sa cour, il se dit que quelques siècles avaient passé. Richie disparaissait après les premières années et ne revenait plus jamais, pas même dans les conversations. Duncan ne voulait pas se donner trop d’espoir, mais ne souhaitait pas non plus en refaire déjà le deuil.
Il pria chaque jour pour que l’existence des bandes et le fait qu’elles soient en possession de Jenarie signifient que Methos ou Debra étaient toujours en vie. La langue natale de Jenarie ressemblait au dialecte des enregistrements de la cour, comme si elle venait d’un coin reculé de l’Empire de Tey. Et l’Argentine ne pouvait être très loin de leur destination...
Duncan frémit tandis que la brise se renforçait. Le ciel se couvrait rapidement et les vagues se chargeaient d’écume. Lorsque la pluie s’abattit sur eux, il regarda attentivement la côte et découvrit des récifs menaçants entre eux et la rive. Il cargua les voiles et orienta l’embarcation pour la faire passer entre les bosses et les creux de vagues. Jenarie se réveilla et vint le rejoindre tandis que le pont gémissait sous leurs pieds.
« Me rappelle nom du bateau ! » hurla-t-elle contre le grondement du vent.
« Quel est-il ? »
« P’tit Annick ! »
« Titanic » gémit Duncan.
La pluie glacée les détrempait et malgré tous leurs efforts, le navire prenait l’eau plus rapidement qu’ils ne pouvaient écoper. Duncan baissa la grand’voile et jeta l’ancre, mais il était trop tard pour sauver le bateau. Le mat se rompit et s’abattit sur le pont en emportant la moitié du gaillard d’avant.
« Nous allons devoir nager ! » cria Duncan.
Jenarie pâlit comme le ciel traversé d’un éclair. « Peut pas nager ! »
« Tu apprendras ! » Duncan descendit dans la cabine, secoué comme une poupée de chiffons par le remous, et parvint à empoigner le sac à dos. Il y fourra le restant de leurs provisions et les bandes de Debra. Devoir abandonner le lecteur lui fendait le coeur, mais ne pourrait jamais nager avec. Le bateau tanguait de plus en plus, l’eau s’engouffrait en masse par l’écoutille, Jenarie hurla.
« J’arrive ! » cria-t-il. Le mouvement de la cabine le jeta contre le mur et il se cogna sa tête sur une poutre. Vacillant de douleur en plus du roulis, il parvint tout de même à grimper l’échelle, agripper Jenarie et sauter à l’eau.
Le froid et la tempête cumulés faillirent les noyer dès les premières minutes, mais Duncan s’accrocha à une planche arrachée au bateau dont il se servit comme flotteur. Il se souvint comment Richie, alors pré-Immortel, l’avait traîné à travers la Manche, en tira de nouvelles forces. L’eau les aspira à travers une percée des récifs, non sans y racler le dos et les jambes de Duncan, mais la côte n’était plus très loin. Le temps que l’Immortel sente le sol sous ses sandales, Jenarie avait avalé la moitié de l’océan et s’attaquait au reste, mais elle était vivante.
Une fois sur la plage battue par les vents, il abrita la jeune fille de son corps froid et trempé jusqu’à ce que la tempête se calme. Il s’endormit enfin, épuisé, et ne s’éveilla qu’au crépuscule pour voir que Jenarie n’était plus là.
Duncan se redressa en chancelant, couvert de sel et de sable, les muscles raides. La plage était une bande rocheuse inhospitalière, courant le long d’une forêt ruinée de troncs blanchis et de branches brisées. Quelques planches et cordages s’étaient échoués sur la rive, mais le bateau lui-même avait du se drosser contre les récifs.
Il se souvint alors, trop tard, de ce qu’il avait laissé dans la cabine : son épée et celle de Richie. Il jura et se leva en titubant. Peut-être étaient-elles arrivées jusqu’à la plage ? Une heure de recherches infructueuse eut raison de ses espoirs. Ces lames étaient tout ce qui restait de sa vie passé, tout ce à quoi il pouvait se rattacher. Maintenant, elles avaient disparu à jamais, perdues au fond des mers, et faisaient de lui un Immortel désarmé.
Le temps que Jenarie revienne, il était d’une humeur exécrable, mais la sienne était pire encore.
« Pas d’eau. » annonça-t-elle en lui montrant le bidon vide qu’elle avait trouvé dans les débris du naufrage. Ses yeux étaient durs et désespérés. « Nous pas avoir d’eau, Dookin Magloud. »
« Ca va aller » assura Duncan, bien qu’il n’en crût pas un mot. Il tenta de se rappeler combien de temps il était possible de tenir avant de mourir de déshydratation. Trois jours peut-être, mais dans ce climat désertique, sans doute à peine deux. Pour lui, ce n’était pas très grave, mais Jenarie n’était pas Immortelle et ne le serait jamais. « A combien est-on de Shay ? »
Ils étaient au moins parvenus à améliorer sa conception du temps. Après quelques instants de réflexion, elle leva sept doigts.
« Nous trouverons de l’eau. » promit Duncan.
Le premier jour ne lui donna pas raison. La seule eau disponible était celle de l’océan, et ils n’avaient plus de distillateur. Ils s’arrêtèrent pour la nuit, tous deux souffrant d’une soif intense, la gorge desséchée, la langue craquelée. Ils n’essayèrent même pas de manger leurs rations de nourriture. Duncan voulu faire du feu pour avoir un semblant de lumière et de confort, mais le bois était si sec qu’il tomba en cendres sous ses doigts avant qu’il ait pu en tirer la moindre étincelle.
Heureusement, la nuit n’était pas froide. Duncan se blottit dans un creux du sable, bercé vers un sommeil difficile par le son du ressac. Il rêva qu’Amanda venait à lui, ses lèvres pressées sur sa poitrine, et commençait à apprécier la chose quand il ouvrit les yeux et découvrit Jenarie à cheval sur lui.
« Pourquoi ? » demanda-t-il, la bouche plus sèche encore que par la seule soif.
« Dookin Magloud toujours perdu dans passé. Jamais voir ici et maintenant. Pas d’eau, bientôt vais mourir. Veux pas mourir toute seule. »
« Tu ne vas pas mourir » jura Duncan. Il n’en glissa pas moins ses mains sur son corps maigre. Elle bougea à son propre rythme, ne le laissa venir en elle que graduellement. Il ne pouvait s’empêcher de penser à Holland, qui resterait toujours la femme de sa vie, mais par respect pour Jenarie il resta dans le présent. Il appréciait son étroitesse serrée sur lui, les mouvements de ses mains, les petits grognements qui lui échappaient. En échange, il lui donna une part de lui-même, oublia pour un moment l’état de sa peau et de ses dents, la maladie qui suait de tous ses pores, la sauvagerie de son expression.
Lorsque le monde cessa de chavirer, il la serra dans ses bras et murmura son nom, encore et encore. Pour ce qu’il pouvait en dire, il n’y avait pas de Shay. Pour ce qu’il pouvait en dire, ils étaient seuls au monde, étendus sur cette plage, et sans eau douce l’un d’eux mourrait bientôt.
- 6 -
Le monde disparaissait derrière lui. Duncan ferma les yeux mais refusa d’arrêter de marcher. Jenarie pesait lourdement sur lui, à peine capable de se traîner. Ils marchaient depuis des heures sous un soleil déterminé à les faire frire sur place. Des mirages dansaient devant les yeux du Highlander. Parfois, il croyait voir le Sanctuaire, à d’autres moments, c’était Darien lui faisant de grands signes. Lorsque cela empira au point qu’il vit Tessa, il sut qu’il cheminait avec les morts.
Il finit par s’effondrer. Jenarie chuta sur lui et ne bougea plus, petit corps décharné et maladif, dont la poitrine bougeait à peine sous sa faible respiration. Le soleil brûlait les yeux de Duncan, il roula dans la poussière. Quelque chose ruissela alors dans sa bouche, humecta ses joues, son menton, son front, il ouvrit les yeux et découvrit Jenarie riant au dessus de lui. Il n’avait encore jamais halluciné pendant la mort et trouvant l’expérience assez troublante.
« Eau, Dookin ! » s’exclama-t-elle. Derrière elle, le ciel sombre étincelait d’étoiles. « Diga m’a donné eau, a dit va voir Shay ! »
Plus important que son babillage dément était la gourde débordante d’eau qu’elle avait dans les mains. Duncan but à longs traits, en régurgita une partie quand son estomac se révolta et recommença, plus lentement. Il ne cessa que lorsqu’il réalisa, honteux, qu’il était en train de boire leur réserve à peine découverte, mais Jenarie en rit.
« Diga dit qu’il donnera d’autre, » se réjouit-elle en se jetant dans ses bras. « Il nous sauve, tous les jours ! »
Duncan la laissa faire quelques instants avant d’essayer d’en tirer un rapport cohérent, que Jenarie ne sut lui fournir. Elle répétait qu’un puissant dieu nommé Diga l’avait arrêtée au seuil de la mort pour l’emmener dans les décombres de la forêt et lui donner l’eau de la vie. Duncan supposa que ce Diga faisait partie de sa mythologie, mais cela n’expliquait pas qui avait rempli le bidon et à quelle source.
Au matin, Jenarie insista pour qu’ils boivent toute l’eau de la gourde et qu’il la laisse derrière eux, pour que Diga, dans sa générosité bienveillante, puisse la remplir. Duncan se dit que c’était l’idée la plus folle qu’il ai jamais entendu, mais elle insista tant qu’elle finit par le convaincre. Le bidon apparut plus tard dans la journée, accroché à une pierre sur leur chemin, plein d’une eau fraîche et propre. Le rituel continua pendant six jours, et tous les efforts de Duncan pour percevoir un autre Immortel ou apercevoir leur bienfaiteur restèrent vains.
Diga ne leur apportait pas à manger, Duncan se sentait dépérir avec leurs rations trop maigres. Il donnait tout ce qu’il pouvait à Jenarie, ne consommant que le minimum dont il avait besoin pour continuer à marcher sans sombrer dans l’inconscience. La jeune fille maigrit encore, son visage et ses bras allant jusqu’à se friper. Les jours passaient dans la même uniformité de chaleur, avec peu ou pas de conversation du tout. Duncan commençait à croire qu’ils étaient perdus quand Jenarie trouva le repère qu’elle cherchait. Le large lit d’une rivière asséchée qui remontait vers le nord du continent.
Le huitième jour, ils continuèrent jusqu’au coucher du soleil et parvinrent à un village, accroché sur les flancs d’une ancienne colline battue par les vents. Duncan s’arrêta en le voyant, partagé entre l’incrédulité et le soulagement. Ses yeux étaient humides, mais il ne voulait pas se laisser aller aux larmes. Le village n’était rien de plus qu’une douzaine de huttes aux toits de tôle, éclairé de trois petits feux et sentant fort l’activité humaine. Le palais de Debra à Tey avait peut-être atteint les sommets de la splendeur extravagante, mais ce vieil hameau était le plus mignon que l’Immortel ait jamais vu.
Il tomba à genoux, se contentant de le regarder, tandis que Jenarie dévalait la colline. Duncan entendit quelques voix résonner dans la pénombre, dans une langue qu’il ne comprit pas mais dont le ton indiquait clairement la joie. Deux mois s’étaient écoulés depuis que la jeune femme l’avait libéré de sa tombe engloutie. Il n’avait pas demandé à venir ici, préférant de loin le passé, même s’il n’en restait rien de plus qu’une poignée de vieilles cassettes dans sa besace. Mais ceci était le monde dans lequel il lui faudrait vivre à présent, en tout cas s’il trouvait encore la force de descendre jusqu’au village.
Le buzz d’un autre Immortel lui parvint. Il n’en avait pas ressenti depuis si longtemps que la sensation le figea un instant, il savoura la levée des cheveux de sa nuque, la poussée d’adrénaline dans son sang... Il n’avait pas d’épée, et de toute façon doutait fort de pouvoir s’en servir si c’était le cas. Il se concentra sur la silhouette qui grimpait à se rencontre, tiraillé entre la peur et l’espoir. Quand l’autre Immortel s’immobilisa à quelques pas, ils se dévisagèrent aux dernières lueurs du jour.
Il était de taille moyenne, mince et musclé, les cheveux tombant sur ses épaules et le visage assez rude. Il portait des vêtements déchirés qui auraient bien eu besoin d’entretien, et ses mains étaient sales. Il posa sur Duncan un long regard appréciateur, qui trahissait une profonde lassitude et un chagrin plus grand encore. Duncan savait ses joues dévorées d’une barbe hirsute, son propre corps ravagé, et s’étonna un moment qu’ils puissent encore se reconnaître dans les ténèbres grandissantes.
Bizarrement, la bouche de Shay se tordit en ce qui devait être un sourire. « Mi casa... »
« Ne le dis pas ! » le coupa Duncan. Il mit toute la force et le regret qui lui restait dans un simple mot. « Methos ».
« Duncan ».
Le Highlander se ressaisit, mais il sentit le monde chavirer sous ses pieds et serait tombé si Methos ne l’avait pas soutenu juste à temps. « Eh là », dit le vieil Immortel. « Tu as réussi à parcourir tout ce chemin, ce serait dommage de défaillir maintenant. »
« Je vais bien », protesta Duncan, mais le sol tanguait toujours et il restait cramponné à son ami. Après quelques instants de chancellement, il put à nouveau tenir debout tout seul mais eut tout de même besoin de l’aide de Methos pour descendre la pente traîtresse de la colline jusqu’à une hutte au centre du petit village.
Duncan s’effondra sur une natte sale au centre du sol de terre battue et prit de profondes inspirations pour tenter de calmer les élancements de son estomac. Methos lui tendit une tasse avec un liquide brun et aigre. « Essaie ça, ce n’est pas si mauvais. »
Ce n’était pas mauvais, c’était immonde. Duncan le but quand même ; la hutte retrouva un peu de stabilité. Une petite lanterne accrochée dans un coin dispensait de la lumière. A une corde tendue sous le toit étaient accrochés divers objets dépareillés, notamment quelques pages de livre déchirées, des morceaux de pellicule, un fil électrique, une ceinture de caoutchouc, des bracelets métalliques. Deux oreillers étaient posés dans un angle, sous deux robes suspendues à des crochets et quelques foulards colorés.
Methos s‘assis à côté de lui. Ils se dévisagèrent pendant quelques secondes gênées, chacun cherchant quoi dire. Finalement, Duncan demanda « En quelle... année sommes-nous ? »
« Je ne suis pas vraiment sûr », admit Methos, une ombre dans le regard. Son anglais était teinté du dialecte de Tey. « Je crois que... c’est environ 4512. »
« 4512 ? » répéta Duncan, incrédule.
Methos acquiesça, mal à l’aise. « A plus ou moins vingt ans. J’ai perdu mes chroniques il y a quelque temps ».
Les chiffres se vrillaient dans l’esprit de Duncan. Il était resté sous l’eau pendant près de deux mille ans. Les dégâts qu’il avait remarqués sur l’environnement s’expliquaient mieux, mais vingt siècles était un nombre trop énorme pour qu’il l’accepte comme cela. S’il avait beaucoup de questions à poser, l’une d’elles passait avant toutes les autres. « Et les autres ? Debra ? Richie ? »
« Et bien, ce n’est pas facile de répondre... »
« Methos... »
« Debra n’est plus. » murmura l’ancien Immortel. « Elle est tombée il y a presque mille ans. Je suis désolé. Je n’étais pas sûr de devoir t’envoyer les bandes... Elles pouvaient te faire plus de peine que de bien, Duncan, mais Debra a toujours voulu que tu les aies. »
Debra avait longtemps été la femme de Methos, se souvint alors Duncan. Aussi vif que fut son deuil, il en trouvait le reflet dans les yeux de son aîné.
« Peut-être devrions-nous plutôt parler demain matin. » suggéra Methos. « Tu es épuisé et devrais te reposer... »
L’arrivée de Jenarie l’interrompit. Elle le serra dans ses bras, parla rapidement et tristement, enfouit sa tête dans sa poitrine. « Shay... » souffla-t-elle ; Duncan ne l’avait pas entendu si désemparée depuis leur premier matin sans eau.
« Shay, » répeta Methos en la serrant contre lui. Puis relâcha son étreinte et expliqua à Duncan en rougissant un peu « Shay signifie époux ou épouse aimée. »
« C’est ta femme ? »
« Oui, depuis cinq ans. »
Duncan repensa à leur aventure sur la plage et décida que la discrétion serait la bienvenue, mais quelque chose dû transparaître sur son visage car Methos lui demanda. « Est-ce que quelque chose est arrivé entre vous ? »
Là où la discrétion faisait défaut, peut-être que la galanterie serait de mise. « Je pense que c’était de ma faute... » avoua-t-il en fixant le fond de sa tasse.
« J’en doute. Ne t’en fais pas Duncan, Jenarie n’a jamais été avare de son affection. Allez viens, on va t’installer quelque part pour la nuit, tu seras en sécurité. Dors tout ton saoul. »
Dans une cabane voisine, Duncan s’étendit sur un mince matelas et laissa son esprit s’engourdir. Juste avant de sombrer toutefois, il ouvrit les yeux et demanda à Methos qui repartait « Et Richie ? Est-il mort aussi ? »
« Non. » répondit Methos.
A ses côtés, Jenarie dit quelque chose dans sa langue natale. Duncan entendit clairement le nom Diga. Methos eut l’air pensif un moment. Luttant contre sa fatigue écrasante, Duncan reprit « Diga ? Qui est-il ? »
« C’est le diminutif de Gravedigger, le Fossoyeur. » répondit Methos.
« Le fossoyeur ? »
« C’est ainsi que Richie se fait appeler. Le Fossoyeur du monde. »
Donc Riche était en vie. Duncan ne savait plus que penser.
« Repose-toi, Highlander. Nous aurons beaucoup à nous dire, demain. »
***
Methos avait tant fait pour le village et depuis si longtemps qu’il lui était difficile d’arrêter, même maintenant que presque tout le monde était mort. Il avait enfin trouvé un but à sa vie, et ce n’était ni n’être un prince pouponné ni un éternel étudiant. Accompagner les mortels mourants n’avait rien d’attrayant et ce n’était pas une tâche facile, mais cela l’aidait à vivre. Il avait débarrassé son existence de la vanité, des possessions, de l’avidité ou des soucis. Cela lui avait pris près de huit mille ans pour découvrir et emprunter ce chemin vertueux, mais à mesure que la fin approchait, ses obligations envers le Jeu reprenaient le dessus.
Il tenta d’imaginer ce que Duncan devait ressentir en débarquant au milieu de tout cela, et se dit qu’il devait traiter le Highlander avec beaucoup de précautions. Des événements récents pour MacLeod étaient anciens pour lui. Il avait aimé Debra, mais après mille ans elle commençait à s’effacer de son esprit et de sa mémoire. Tey, que Duncan avait longuement découvert sur les enregistrements à bord du « Titanic » délabré, était retourné à la poussière peu après la mort de Debra. Le nom de Richie n’avait pas été prononcé depuis des siècles devant l’homme qui se faisait appeler Diga. Et Methos... et bien, plus personne ne l’appelait encore ainsi. Il utilisait son nom actuel Kobol, ou dans le cas de Jenarie, Shay.
Maintenant que la fin du monde approchait rapidement, il avait du mal à s’accrocher à un nom, quel qu’il fût. Il était Methos, Shay, Kobol. Il était Adam Pierson, Henry Cole, James Powell, Jacques LeMon, Aaron Klein. Il était des centaines de noms, dans le lit de centaines de conquêtes, avait vécu toute l’histoire du monde connu. Amérique, Rome, Crète, Babylone, Mésopotamie, Assyrie... Il les avait toutes vues. Il était Etros, et avait fait une promesse qu’il allait très bientôt devoir tenir.
Le village était mortellement calme dans la chaleur de l’après-midi. La dernière fois qu’il avait regardé où en était Duncan, celui-ci dormait toujours. Il allait avoir besoin de toute sa force pour ce qui se préparait. Il lui faudrait tout le savoir, le sang-froid et la confiance qu’il avait jamais possédés pour accomplir ce qui devait être accompli, pour éviter que Valery touche le prix. La tâche semblait simple, mais elle pouvait être émotionnellement destructrice si elle n’était pas bien gérée.
Pour commencer, Duncan devait tuer Richie.
Puis tuer Valery.
Facile.
Methos tenta de vider son esprit des soucis qui accompagnaient ce plan, mais il se dit fermement que c’était la seule solution. Il ne lui restait qu’à en convaincre Duncan. Richie l’y aiderait, une fois qu’il serait sorti de la campagne dévastée et aurait montré à Duncan ce qu’il était devenu. Methos savait que Richie se considérait comme le Fossoyeur, et n’était pas loin d’être d’accord.
Il soupira, traça un cercle parfait sur le sol de sa hutte. Tout était circulaire, tournait dans d’autres disques, la galaxie en rotation, l’univers attendant de renaître... Quand il ressentit un buzz, il leva la tête et observa Duncan entrer, toujours un peu chancelant et désorienté. Celui-ci se laissa tomber sur la couche et s’étendit comme pour se rendormir.
« Tu ne devrais pas être déjà levé. » sermonna Methos.
« Je veux entendre toute l’histoire. » marmonna Duncan. « Y a-t-il quelque chose à manger ? »
« Pas grand-chose. On a envoyé l’essentiel de ce qui restait avec Jenarie, pour vous deux. »
Duncan cligna des paupières. « L’essentiel de ce qui restait ? Mais et les gens d’ici ? »
« Ils sont morts de faim. » dit calmement Methos. « Ils se sont sacrifiés parce que je le leur ai demandé, pour pouvoir te ramener. »
« Methos... » Le nom sortit dans un murmure étranglé. Duncan demanda, accusateur « Pourquoi ? »
« Parce que tu es le dernier espoir de ce monde, Duncan MacLeod. Il n’y a plus qu’une poignée d’Immortels. Quatre, pour être précis. Toi, moi, Richie et Valery Constantine.
Duncan secoua la tête. « Tu as bien dit quatre ? »
« Quatre. » répéta fermement Methos. « Valery est l’homme qui massacra Felicia Martins. Qui dirigea les DSI. Qui détruisit le Sanctuaire, et Tey, et les dernières civilisations de la Terre. Qui est en grande partie responsable de l’état dans lequel est le monde que tu vois au-dehors, bien que Richie n’y soit pas pour rien non plus. »
Duncan leva une main. « Attends, tu vas trop vite, ralentis. D’abord, où est Richie ? »
« Là-dehors, quelque part. » Methos agita la main en direction des collines.
« Et ce Valery ? »
« Il est en route. Je peux... le sentir venir, de très loin. Il arrive. Le Gathering est arrivé. »
« Oh. » dit Duncan.
Methos savait qu’il avait précipité les révélations. Il voulu se rattraper. « Duncan, je suis désolé. Beaucoup de choses se sont passées en ton absence, plus que je n’ai le temps de te dire. Tey a grandi puis chuté. D’autres civilisations se sont effondrées. Il y eut des guerres, des pestes, des famines, des catastrophes naturelles et un immense bouleversement qui n’avait rien de naturel ; tu as tout manqué. Mais maintenant tu es revenu, et il n’y a plus que nous quatre. »
« Je ne te tuerai pas », jura Duncan avec violence.
Methos partit d’un rire sans joie. « Moi je ne compte pas, Highlander. Je ne suis que le juge du dernier combat.
Duncan lui glissa un regard en biais. « Juger quoi ? Et pourquoi ? Qui a décrété cela ? »
« C’est une promesse que j’ai faite il y a bien longtemps. Quand le monde était vert, que j’étais jeune, et que deux hommes se sont battus en duel. »
« Deux hommes... » Duncan secoua la tête. « Je ne comprends pas. »
« Le Prix, Duncan. L’ultime rencontre. La dernière eut lieu il y a plus de sept mille ans. Et je... j’ai gagné. »
« Tu as gagné. » répéta Duncan, abasourdi.
Methos acquiesça.
« Alors pourquoi ne m’en parles-tu pas ? »
« Je vais le faire, » promit l’Ancien, « mais d’abord laisse-moi te dire ce qui s’est passé la dernière fois que Richie et Valery se sont affrontés. »
- 7 -
Est de l’Asie – 3800 après J.-C.
Mairi, dressée devant le corps sans tête de sa mère, une épée tâchée de sang dans la main, se tourna vers lui et lâcha en jubilant « Tu es le prochain, Methos. »
Puis elle lui trancha le cou.
Methos s’éveilla en hurlant. Pendant quelques instants, il ne put que tousser en quintes rauques devant le feu de camp et s’enfoncer plus profondément dans son sac de couchage. De tous les endroits sur Terre où se cacher des soudards de Valery, il avait fallu qu’ils choisissent le seul où le froid était encore mordant en hiver. Ce n’était pas pour rien qu’il n’avait jamais parcouru la Mongolie, notamment parce qu’il détestait rentrer le cou dans ses épaules sous un vent glacé.
Richie, qui montait la garde de l’autre côté du feu, fouillait les braises de la pointe d’un bâton.
« Un cauchemar avec Mairi ? » demanda-t-il.
« Es-tu vraiment obligé de lire dans mon esprit ? » répliqua Methos d’un ton sec.
« Je n’ai pas lu tes pensées, tu as prononcé son nom dans ton sommeil. »
Methos serra le sac de couchage autour de lui et murmura « Désolé. »
Richie réchauffait ses doigts près des flammes. « Tu n’as jamais souhaité avoir pris sa tête ? »
« C’eut été facile, » admit Methos. « Mais Debra ne l’aurait pas souhaité. Mairi l’a provoquée loyalement et Debra a accepté le duel. »
« Répète cela pendant encore trois siècles et tu finiras peut-être par y croire. »
Methos s’assit, maussade. Cela faisait des semaines qu’il était de mauvaise humeur, depuis qu’ils étaient arrivés sur la côte de Nouvelle Corée, pourchassés par les assassins de Valery. « Je suppose que tu as surmonté la mort de Darien de la même façon, » dit-il méchamment.
Richie ne répondit pas tout de suite ; puis, dans un rare accès de vulnérabilité, il admit « Je doute pouvoir jamais surmonter sa mort. »
Ils restèrent assis auprès du feu, perdus dans le souvenir d’amis disparus et d’anciens compagnons. Methos savait que la plupart des mortels – et bien des Immortels – ne comprenaient pas que la peine était le prix de la joie. Rien ne durait. Le bonheur qu’il avait vécu avec Debra ne serait jamais assombri par sa mort. Mais lors des froides nuits d’hiver en Mongolie, les anciens deuils faisaient plus facilement surface que la mémoire des jours heureux.
« Methos, puis-je te demander quelque chose ? »
« Hmm ? »
« Est-ce que toi et Debra avez eu des enfants à Tey ? »
Methos prit son temps pour répondre. « Que veux-tu dire ? » demanda-t-il enfin, prudemment.
Le regard clair de Richie pétilla un instant. « Tu sais bien, les petites fleurs et les abeilles, tout ça. Tu sais, la deuxième épée qui ne te quitte jamais ? Ca ne sert pas à rien. »
Methos faillit jeter une boule de neige au visage souriant de Richie, mais il se retint. « Merci du tuyau. »
Richie leva les sourcils.
« Oui. » Soupira Methos. « Je suis sûr que nous en avons eu. Au moins deux. »
« Seulement ? »
« Je crois que les Immortelles ne se reproduisent plus au même rythme qu’avant. Avant, cela pouvait être une fois par siècle, voire une fois par décennie. Mais j’ai remarqué que Debra n’est entrée en phase de mothering que deux fois en sept cent ans. Je pense qu’à mesure que la fin se rapproche, de moins en moins de nouveaux joueurs entrent dans la partie. »
Le sourire de Richie disparut. Il n’avait jamais aimé parler de la Fin. « Ce ne te dérange pas d’ignorer où sont ces enfants, ni même s’ils ont survécu ? »
« Je sais surtout que n’est pas important. Richie, tu n’es pas censé savoir d’où viennent les Immortels. Personne n’est censé le savoir. Cela fiche le Jeu en l’air. Inceste, parricide... Tu vois le genre. »
Rchie n’avait pas l’air particulièrement troublé par cette idée. « Je pense que les femmes ont l’instinct d’abandonner les bébés aussitôt que possible après la naissance. J’ai été trouvé dans une aire de repos du New Jersey, nom de dieu. Peter a été trouvé dans la jungle. Qu’arrive-t-il aux bébés pré-Immortels qui meurent ? Que se serait-il passé si nous n’avions pas trouvé Peter ? Un nourrisson Immortel rendrait fou n’importe qui. »
« N’as-tu donc pas la réponse ? »
« Si j’avais la réponse, O grand sage, je ne poserais pas la question. »< |