Tête de citrouille

Robert Martin
robert.martin19Alibertysurf.fr


« Quand on doit tirer, on tire, on raconte pas sa vie. »
Tuco, dans Le Bon, la Brute et le Truand (Sergio Leone)




      Elle regarde à travers la vitre un visage, qu’elle fixe comme si c’était son reflet médusant dans un miroir. Pourtant, ceux qui la regardent à la dérobée, et l’admirent en passant, sachant bien la vanité de toute approche, ne s’y trompent pas : elle est belle, désespérément belle, et semble jalouser une citrouille taillée éclairée de l’intérieur. Ils ne sauront jamais pourquoi.
      Alex Raven a des traits fins, de beaux yeux d’écureuil, des cheveux châtains qui ondulent un peu sur les longueurs, au niveau du maxillaire. La citrouille a une trop grande bouche, un regard mauvais, et même si l’artiste l’avait taillée différemment, il y a fort à parier qu’il n’en eût pas tiré un visage très inspirant. La plupart des hommes, spontanément, couvriraient de baisers la femme plutôt que la citrouille, mais cela ne la console pas. D’ailleurs, sa vêture sportive, son blouson de cuir, sa détresse rageuse tiennent à distance tout galant potentiel. Elle est à Sydney, Australie, le 28 octobre 2002. Et elle se demande brusquement ce qu’elle fout là. Jusqu’alors, et depuis une dizaine de jours, elle y était bien, se pavanant sans souci sous un soleil printanier. La malédiction de la courge l’a rattrapée. Non, qu’elle soit honnête, on ne peut pas penser comme ça. Le souvenir et le devoir de mémoire. Le temps des Ancêtres.
      Elle s’éloigne de la parfumerie décorée aux couleurs d’Halloween et reprend sa marche. La circulation automobile, les gaz d’échappement, le son des moteurs, brusquement, lui font mal. Comme les saumons, elle sent le besoin de retraverser les océans, de remonter à sa source. Elle n’ira pas frayer certes, elle est stérile ; le seul enfant qui noue son ventre doux comme un lionceau, c’est elle-même, et son regret définitif de n’avoir rien gardé de la petite fille qu’elle était. Quel géant pourrait la porter dans ses bras pour qu’elle s’y endorme ?

      Il faudra faire vite. Téléphoner de l’hôtel pour réserver un billet d’avion. Partir dès le lendemain soir pour Londres.

      Là, prendre un taxi qui la mènera jusqu’au garage de location où elle avait laissé sa moto. Sortir de la capitale et foncer comme une bombe vers le Cumberland, entre Penrith et Carlisle.
      Azimut nord. L’air froid s’engouffre dans ses cheveux, lacère ses yeux plissés. Elle porte un casque minimaliste, sans visière, juste pour le respect du code, pour ne pas attirer l’attention de la police. Elle n’a jamais aimé les casques, avec ou sans cimier, et s’en est toujours passée. Les vibrations de la moto, à la longue, font naître en elle des sensations perturbantes. Elle serre les cuisses autour de la selle, n’a pas envie de se laisser aller à des pensées lascives. Avec les chevaux, la relation est plus simple, plus sereine, finalement. Ou alors il faudrait régler le moteur, peut-être.

      Elle met une journée pour faire la distance, et la voilà au nord de l’Angleterre, à quelques miles au sud du mur d’Hadrien. Pensant à l’édifice, elle se rappelle les Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, lus dans le texte, et elle se rappelle aussi l’époque d’Hadrien, et l’occupation du pays par son armée. Souvenir moins confortable. C’est le 30 octobre, elle prend une chambre d’hôtel à Carlisle. C’est un peu au nord de sa destination, il faudra donc redescendre sur la route de Penrith demain, mais elle préfère passer la soirée dans une taverne de grande ville. Son cafard s’y diluera plus facilement. Elle trouvera en effet une taverne accueillante, chaude, où, dans les vapeurs de la bière, elle repensera à tous ces siècles sans se poser de question sur son parcours, tous ces siècles passés à aller de l’avant, à ces identités successives, des masques pour se fuir. Alexena Sirinahis, Alexandra Racine, la Française, Alexis Raven aujourd’hui… Elle fut aussi Lexi Davis, la Juive. Dans le ghetto de Varsovie, elle a lutté au côté du peuple d’Israël et en a adopté un enfant, le sauvant de l’extermination. Le petit Max a pu mourir vieux. Elle a achevé son rôle. Solidaire, par sa propre histoire, de toutes les oppressions, de tous les génocides, elle sent cependant le besoin de rouvrir son sanctuaire intime. Demain, c’est, entre autres choses, la nuit du souvenir. Retrouver la blessure de l’enfance perdue d’Alisiana, la Carvète, qui se cache depuis sa première mort, en l’an 75, contre les légions de Rome.
      Elle a beaucoup bu pour se retrouver. Mais demain, régime sec jusqu’à la tombée du jour. Cela fait dix-neuf siècles qu’elle n’a plus respecté le jeûne. Jusqu’à l’hôtel, le chemin paraît long à ses jambes lourdes. Elle profite d’un caniveau pour éponger sa nausée. Elle n’en dormira que mieux, pense-t-elle en s’essuyant la bouche.

      Au milieu du jour, elle part vers le sud, où elle sait une clairière sacrée.
      Elle se gare à la lisière du bois, dans lequel elle va entrer à pas feutrés. Mais auparavant, elle envoie un petit message de son téléphone portable à celle qui l’a formée : « Où es-tu ce soir ? Alex. » C’est le temps des ancêtres. Mais tous ne sont pas morts…
      Au bout de quelques minutes, elle parvient à l’espace où les arbres sont plus clairsemés. Un petit sanctuaire que peu de personnes pourraient identifier. Quelques-unes ont dû passer pourtant : dans un des plus vieux arbres, des offrandes se balancent sous un souffle d’air léger, des fleurs fanées, des petites couronnes d’herbes sèches… Alisiana sort son épée et l’appuie contre le tronc d’un arbre ; elle ne portera pas le fer pendant ce moment solennel.

      La nuit tombe. Le soleil a disparu, un nouveau jour commence, par la nuit. Elle retrouve un instant la conscience du cycle ancien qui rythmait la vie. Et les mystères s’accomplissent.



      Une ou deux heures ont passé, elle n’a plus la notion du temps. C’est une vibration dans l’oreille interne qui la tire de ses songes. Elle met un certain temps avant de réaliser que cette sensation lui est pourtant bien familière, et qu’elle l’avertit de la présence d’un semblable. Inquiète, elle regarde autour d’elle, ses yeux sont habitués à l’obscurité. Entre elle et la lisière du bois, une forme s’avance. Évidemment, elle a choisi de s’interposer entre Alisiana et l’arbre qui garde son arme. Elle apparaît maintenant dans la partie centrale, sous la clarté lunaire qui inonde le tapis de feuilles rousses. C’est une femme, grande, à la peau livide et à la chevelure rousse. Elle tient un sabre cosaque. Elle s’exprime avec un léger accent, qui roule les « r » et chuinte les consonnes dentales :
      « Il ne peut en refter qu’une… »
      Alisiana lui rétorque qu’il est impossible de s’affronter ici, dans un lieu sacré.
      - « Fe n’est qu’un petit bois. Ve ne vois ni fapelle, ni tombe, ni même un calvfaire.
      - Bien sûr, c’est pré-chrétien !
      - Alors fa compte pas !
      - Pas question pour moi de se battre pas ici !
      - Tu peux ne pas t’y battre, mais tu peux y mourir !
      - Mais qui êtes-vous ?!
      - Ve fuis Magda Unefco…
      - Pourquoi la fuyez-vous ? Et quel rapport avec moi ?
      - Ve FUIS Magda ! « Fuis », du verbe « être » !
      - Oh pardon ! … Je n’ai pas d’épée. Me laisserez-vous la reprendre ?
      - Nooon ! F’est Halloween fe foir, la fête de tous les méfants ! Et ve fuis méfante !!! Ve vais te fufer…
      - Quoi ?!
      - …Ton fang. Oui, je vais te tranfer la gorge et je vais fufer ton fang. Après, ve te couperai la tête ! »
      Alisiana comprend qu’elle a affaire à une immortelle vampire. Son étrange élocution est due, en effet, à des dents de devant incroyablement hypertrophiées. Mais est-elle une mythomane déguisée pour la circonstance, ou un vrai vampire ? Elle a peine à y croire.
      - « Vraiment ? Magda Unesco ? Ça sonne roumain… Vous buvez le sang, et ensuite vous prenez le quickening ? Mais toute cette énergie, juste après avoir bu, ça doit mettre des bulles dans le liquide. Ça doit faire roter…
      - Ve ne fuis pas dupe ! Tu effaies de gagner du temps ! Tu vas mourir ! »
      La situation devient critique. Magda s’approche, elle est à trois mètres maintenant. Sa haute taille, sa position de garde laisse peu de chance à la Carvète de la contourner pour courir vers son épée. Tout doit se décider dans les deux secondes.
      Elle plonge la main dans la poche droite de son blouson et ses doigts se referment sur un paquet de chewing-gums entamé.
      - « J’ai compris. C’est Halloween ! Vous courez la campagne en exigeant des friandises. Il fallait le dire ! »
      Tout en parlant, elle a sorti la main de sa poche, agite à hauteur d’yeux le paquet métallisé qui brille sous un rayon de lune, puis le jette à la tête du vampire. Surprise, celle-ci rejette la tête en arrière et donne un coup de sabre dans le vide, découvrant un instant sa garde. De toutes ses forces, Alex remonte sa jambe droite pliée à hauteur de poitrine et la détend. Sa botte percute la tête grimaçante, qui est catapultée dans une tempête de cheveux roux.
      Magda termine son vol plané dans l’obscurité. C’est le moment où le téléphone sonne, en réponse à son message. Elle échange quelques phrases rapides mais chaleureuses, tout en marchant vers son épée. Lorsqu’elle a raccroché, elle revient sur ses pas vers l’endroit où est tombée son adversaire, en s’éclairant de la flamme vacillante de son briquet. Le corps de la Roumaine est toujours étendu, inconscient. Elle approche la lumière du visage, en compote. Les dents sont cassées, les lèvres barbouillées de sang. Le nez ressemble à un reste de purée de carottes. Elle a faim…
      Elle ne sait que faire. Impossible prendre un quickening ici. Elle n’a pas le temps de tirer le corps à l’extérieur du bois pour lui faire son affaire, car elle doit au plus vite reprendre sa moto et filer vers le sud, en East Anglia. Alors lui vient une idée, qui coupe la poire en deux, et qui lui permet de partir tranquille dans le bois obscur, sans craindre un réveil sournois. Elle lève l’épée au-dessus du corps étendu, et vise entre les seins.
      « - Allez pitoyable vampire, quelques heures de sommeil sans rêves. Et vous, Donann, Esus, prenez un peu de son sang trop riche ! Le tribut à Taranis la prochaine fois ! »
      Elle plonge la lame, sent craquer le sternum.

      Elle enfourche la moto, allume le phare et d’un grand coup de jambe, presque aussi fort qui celui qui lui a valu la victoire, démarre l’engin pétaradant. La route et longue mais elle ne finira pas la fête toute seule. Une vieille amie l’attend, avec de la bière au frais.
      Elle regrette presque de ne pas avoir acheté une courge. Pour rigoler un peu.


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