
Pour un soir
Fanny Couturier
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Methos ajusta la chemise de poète aux manches bouffantes. Certains gestes ne s'oubliaient jamais. "Je n'en reviens pas que tu m'obliges à faire cela."
La voix d'Alexa lui parvint, étouffée, de derrière la porte fermée de la salle de bains attenante à la chambre d'hôtel: "Tu devrais t'estimer heureux. Ca pourrait être bien pire."
L'Immortel retint un petit rire. Oui, ç'aurait pu être pire. Au dix-huitième siècle, au moins, finies les horribles braguettes. Il doutait cependant qu'Alexa fasse référence à cela. "Et comment donc?"
Il ouvrit la petite boîte de fard et entreprit de se poudrer le visage devant un miroir accroché au mur, tandis qu'elle lui répondait: "Eh bien, ç'aurait pu être Dracula. Eternelle cape de satin et costume en queue de pie."
"J'aime assez les queues de pie," répliqua-t-il en baissant les yeux sur son pantalon moulant. "On y est toujours plus à l'aise."
"Eh bien alors, un de chez Buffy. Yeux jaunes et visage tout bosselé!"
Methos tenta de se rappeler les quelques images qu'il avait une fois aperçues de cette série. "Oui, tu marques un point," concéda-t-il, se demandant au passage combien de temps les pauvres acteurs devaient passer au maquillage. "J'accepte avec reconnaissance le concept Ricien du vampire."
Il appliqua les dernières touches de fard à son visage, rectifia les défauts et referma la boîte. Pour cela non plus, il n'avait pas perdu la main. Cette période de l'histoire de France était loin d'être sa préférée, il n'avait passé qu'un an à la Cour, mais de tels gestes à répéter chaque jour ne s'oubliaient pas si facilement. Ce soir, cependant, la couche qu'il se mettait était bien moins importante - les vampires les plus pâles n'atteignaient pas les sommets que l'on pouvait rencontrer en France au dix-septième. Il s'agissait simplement de se pâlir légèrement.
"Et quand aurai-je donc l'honneur d'admirer ton déguisement?" demanda-t-il à la porte fermée en ajustant sa perruque brune. Au moins Alexa ne le faisait-elle pas changer de couleur de cheveux.
"Allons, monsieur, vous savez pertinemment que rien ne sert de solliciter une dame avantl'heure," répliqua-t-elle d'un ton enjoué.
Il rit doucement. Il était heureux que cette soirée la mette de si bonne humeur. Rien que pour cette raison, il se serait déguisé en créature de Frankenstein si elle le lui avait demandé - cette chère Mary se serait retournée dans sa tombe.
"A votre guise, ma dame, je saurai patienter," répondit-il sur le même ton.
Elle l'avait surpris, un soir, à lui donner du monsieur et à parler de façon si désuète, et c'était devenu une habitude entre eux. Alexa se faisait d'ailleurs parfois prendre à son propre jeu, quand Methos se laissait emporter par le flot des mots et utilisait une expression si démodée qu'elle en ignorait la signification. Cela se finissait souvent en grands éclats de rire.
Methos étudia son reflet dans la glace. La perruque était en place. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas eu les cheveux longs. Ceux-ci étaient ramenés en une petite queue en arrière par un ruban bleu sombre, assorti à son costume. De nombreux souvenirs poussaient vers la surface de son esprit, mais il s'empêcha de se laisser aller.
Il enfila les bottes de cuir par-dessus son pantalon bleu, puis se tourna vers la veste assortie. Il la glissa par-dessus la chemise bouffante, faisant ressortir la fin des manches de celles de la veste. Voilà, il ne restait plus qu'une chose à faire.
Sur la table de nuit l'attendaient les deux longues canines qu'Alexa avait réussi à se procurer, ainsi que la colle appropriée. Il s'en saisit et revint devant la glace. Une minute plus tard, il était un parfait vampire. Il lui fallut un petit temps pour s'habituer aux dents rallongées, mais il était doué pour s'adapter à toutes sortes de choses. Il s'allongea donc nonchalamment sur le lit en attendant qu'Alexa soit prête.
Elle ne lui avait rien laissé voir de son propre déguisement quand elle lui avait donné le sien, quelques heures plus tôt. Il ne savait pas qu'elle comptait fêter Halloween. C'était une agréable surprise. Avec son état qui n'allait pas s'améliorant, il était surtout surpris qu'elle ait trouvé la force de tout préparer. Mais elle lui avait raconté comme elle faisait toujours ça quand elle était plus jeune, et comme cette tradition lui manquait. C'était plus que compréhensible que cela lui tienne autant à coeur.
Il commença à siffloter impatiemment. Qu'est-ce qui lui prenait donc si longtemps? Il se releva et marcha à grands pas dans la chambre. Les vêtements étaient d'un tissu moins grossier qu'à l'époque, mais ils éveillaient cependant chez lui une impression très familière. Il se retrouvait à cette époque qui lui avait tant plus. Il repensait à Byron, aux Shelley... Il lui faudrait retrouver le poète Immortel un jour, parler du bon vieux temps.
La porte de la salle de bains s'ouvrit soudain, le tirant de ses pensées. Il releva vivement les yeux et resta bouche bée devant le spectacle qui s'offrait à lui.
Alexa avait enfilé une robe verte de la même époque, du genre qui ne cachait rien des poitrines féminines mais qui, au contraire, les mettait généreusement en valeur. Deux gants de tissu d'un vert plus sombre couvraient ses bras jusqu'au-dessus des coudes. Un châle assorti couvrait ses épaules, mais il n'empêchait pas Methos de les admirer au travers de la fabrique. Elle s'était bouclé les cheveux, retenus en arrière par de petites barrettes argentées. Son visage aussi était recouvert d'un mince voile de fard blanc et elle avait surligné ses yeux de gris, très discrètement, mais assez pour attirer l'attention sur leur éclat. Quand elle lui sourit, deux canines pointues complétaient l'attirail.
Il ne serait donc pas un vampire solitaire ce soir. Il se força à refermer la bouche, avala sa salive avant de parler: "Tu es magnifique!"
Elle rit doucement, dépliant un éventail avec aise pour cacher sa bouche derrière. Un rire contrôlé comme était seyant à l'époque, mais véritablement amusé. "Vous n'êtes pas en reste non plus, monsieur."
Elle replia l'éventail et se dirigea vers lui. Methos ne pouvait détacher son regard d'elle. Elle lui donna un petit coup d'éventail sur le bras afin de le ramener à la réalité. Détachant avec regret ses yeux de ses petits bras fuselés, il ne put s'empêcher de les laisser un instant traîner sur sa gorge découverte avant de les amener à son si joli visage. Il se sentait soudain rempli de pulsions vampiriques.
Il lui tendit le bras, empocha la clé de la chambre et la mena au dehors. Les portes de l'ascenceur s'étaient à peine refermés sur eux que Methos se rapprocha bien près d'elle, l'obligeant à se plaquer contre un mur.
"Monsieur?" fit-elle de la plus petite voix dont elle était capable, imitant parfaitement une jeune fille de bonne famille intimidée.
Il lui fit un sourire carnassier en se rapprochant encore un peu. "Madame, vous m'émouvez." Il se pencha sur son cou et y fit glisser une de ses canines, ravi de la sentir frissonner contre lui.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le rez-de-chaussée, mettant fin à la torture d'Alexa et au plaisir de Methos. "Vous êtes bien chanceuse," lui murmura-t-il dans l'oreille avant de déposer un rapide baiser au creux de son cou.
Il sortit à grands pas de l'ascenceur, se dirigeant vers la sortie. Quelques mètres plus loin, une petite main bien connue se posa sur son bras. Il lança un coup d'oeil à Alexa, qui l'avait rattrapé, et remarqua qu'elle avait repris contrôle d'elle-même et de son visage.
"L'usage veut, monsieur, que l'on attende toujours une dame," lui reprocha-t-elle, les yeux pétillants.
"Devant vos charmes, je m'oublie, ma dame," répondit-il avec pénitence. Puis il reprit son ton habituel en approchant de la porte. "Mais dis-moi, pourquoi avoir choisi les vampires?"
"Tu veux dire, à part pour la tension sexuelle?" lui répondit-elle avec un sourire ravageur. Il hocha la tête avec un petit sourire, tout en lui ouvrant la porte. Elle s'arrêta pour lui répondre. "Pour pouvoir prétendre que ce soir, nous sommes immortels."
Elle lui lança encore un sourire et sortit dans la nuit sans remarquer son expression choquée. Une fois dehors, elle se retourna à nouveau vers lui, toujours affublée de ce superbe sourire: "Alors Adam, qu'attends-tu? On ne laisse pas ainsi une dame."
Methos se reprit en quelques instants. "Je vous prie bien humblement de me pardonner, ma dame," répondit-il en s'approchant d'elle. Il lui saisit la main et lui en embrassa le dos. Elle lui répondit d'un gracieux sourire, avant de saisir à nouveau son bras. A l'intérieur de son esprit, Methos hurlait contre l'injustice de cette situation.
Pour un soir, deux êtres immortels s'enfonçaient dans la nuit.
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