
Le Loup
Fanny Couturier
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Kronos boutonne le gilet noir sans manche et s'observe avec satisfaction dans la glace. Il apprécie véritablement les vêtements de cette période, si bien coupés. Pour une fois que les américains faisaient quelque chose de bien. Il sourit à son reflet, un sourire froid comme à son habitude. Non seulement on était alors bien habillé, mais en plus c'était une époque propice aux gangsters en tous genre. Il se rappelle encore, New York sous la prohibition, les possibilités pour tout criminel... Une grande époque.
Il s'habille ainsi ce soir pour le souvenir. Oui, le souvenir. Pourquoi pas le souvenir? Dix ans plus tôt, c'est là que tout avait commencé. Il avait bu. Beaucoup. Il se rappelle encore très bien pourquoi. Caspian. Enfin, pas Caspian lui-même, plutôt cette rumeur à son sujet qui avait conduit Kronos à un cul-de-sac. Kronos déteste les culs-de-sac.
Et il ne trouve que ça, au sujet de ses frères. Des culs-de-sac. Parfois il se dit, peut-être qu'ils sont morts. Peut-être qu'il devrait laisser tomber et s'y atteler tout seul. Il se débrouille très bien tout seul. Mais il ne peut pas laisser tomber.
Ils sont là, quelque part, et un jour ou l'autre il les trouvera, il les réunira, et ils dirigeront à nouveau le monde.
C'est comme ça que c'est censé se passer.
Il donne un dernier coup sur les chaussures noires avant de les enfiler, arrangeant consciencieusement le pantalon par-dessus. Et donc, il avait bu. Il était à Paris - ou bien était-ce Québec? Il se rappelle seulement d'une grande ville où l'on parlait français... Au bout d'un moment, certains souvenirs prennent le dessus sur d'autres et le terme 'mémoire sélective' acquiert enfin tout son sens.
Il saisit la veste assortie au pantalon, un tissu bleu sombre agréable à porter, et l'enfile par-dessus la chemise blanche et le gilet. Il avait bu, énormément, à tel point qu'il en aurait presque eu une gueule de bois le lendemain. Il avait erré dans les rues remplies de gosses chasseurs de bonbons, et d'après ce qu'il arrive à se rappeler il s'était moqué d'eux, amèrement. Jalousement.
Ces gosses en bande, toute cette camaraderie...
Il ajuste la veste sur ses épaules et s'observe encore dans le miroir. Depuis dix ans, il n'a jamais pensé à s'habiller ainsi. Incroyable. C'est pourtant parfait. Il avait donc erré dans les rues jusqu'à ce qu'elles deviennent à peu près désertes, très tard ou très tôt... Il était tombé sur ce magasin d'habits médiévaux. Et il y avait cette côte de mailles en vitrine...
Bien sûr, le lendemain, il ne lui avait plus du tout paru qu'elle ressemblait à celles datant de l'Age de Bronze. Mais sur le coup, l'alcool aidant, il avait cru retrouver ses anciennes parures. Dans son délire malté, il avait pénétré par effraction, avec grand fracas, dans la petite boutique et s'était approprié la côte. Il ne lui avait manqué que les cheveux longs, sales et gras, une fois qu'il avait agressé cette deuxième fille trouvée dans les rues pour lui voler son maquillage.
La première n'avait que du crayon bleu, mais son miroir lui avait plu. La deuxième en avait un noir.
Il attrape le feutre sombre posé sur l'étagère et le visse sur son crâne. Il ajuste sa position et s'observe, satisfait. On dirait vraiment Bob Koren, celui qu'il était à cette époque-là. Gangster redouté. Tueur à gages par moments. Assez méfiant pour rester en vie constamment, trop pour s'infiltrer au coeur de la mafia. Bob aussi avait été seul. Ca fait bien trop longtemps que Kronos est seul.
Mais depuis dix ans, la nuit d'Halloween ne le trouve plus pathétique, ni misérable, à s'oublier dans la boisson. La nuit d'Halloween, au lieu de s'oublier, il se rappelle. La nuit d'Halloween, il n'est pas seul. Il est solitaire. Dix ans plus tôt, il s'était senti si fort et puissant, retrouvant ses émotions passées. Un loup. A Halloween, Kronos est un loup solitaire qui, pendant un instant, chasse seul et prétend qu'il n'est pas las et qu'il n'a pas besoin de sa meute. Le reste de l'année, il planifie leur futur et arrive à des culs-de-sac quand l'occasion s'en présente.
Il détache ses yeux du miroir, là où l'éclat de ses propres prunelles l'a un instant fasciné. Il promène son regard autour de lui, sur la boutique de déguisements, toujours surpris qu'il ait trouvé ce qu'il avait en tête dès le premier essai. Il ramasse ses affaires et les fourre dans un sac, fouillant au passage dans la poche de son jean noir afin d'en retirer quelques pièces.
Il s'approche du comptoir et les y dépose, ces quelques cents, lançant un regard indifférent à la caissière, bâillonnée et ligotée, dont les yeux terrifiés débordent de larmes. "Un petit pourboire," fait-il doucement, presque amusé.
C'est étrange, se dit-il en sortant à pas nonchalants de la boutique, les mains dans les poches. Jamais il ne se sent aussi bien que durant Halloween, à jouer ses personnages passés, et pourtant il ne tue jamais personne ces soirs-là. Ce serait comme... tout renier. Allez comprendre.
Il hausse les épaules, lève la tête et sourit. La pleine lune est là, complétant la scène. Ses attentes quant à la soirée à venir se mettent à tourbillonner dans son esprit, avec tous les souvenirs de la prohibition, de l'Age de Bronze et des dix Halloween passés qui se mélangent joyeusement, et une grande pulsion le soulève.
Il renverse la tête en arrière et hurle.
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