
Le bal des ombres
Robert Martin
robert.martin19Alibertysurf.fr
Il faut retrouver le sens de la fête !
(Jacques Chaban-Delmas)
Fin octobre 2002
De plus en plus tôt chaque année, les magasins préparaient leurs vitrines aux couleurs de Halloween. Dominante orange et noire, à motifs de courges ricanantes, de fantômes en suaires, de chapeaux de sorcières à cheveux gris, nez crochu plein de verrues, dents pourries et menton en galoche. À cette vénérable congrégation s’étaient joints depuis quelques lustres les vampires des Carpates, vieux comtes roumains éternellement figés dans leur défroque mondaine de la Belle Époque grâce aux films de la Hammer, et les brutes créatures à points de suture, sorties de l’imagination de Mary Shelley. Avec cette précision qu’elles avaient définitivement le visage de Boris Karloff dans les films de James Whale.
On tentait de relever ce pauvre plat aux saveurs rances en le saupoudrant des petits animaux de la terreur, commis d’office : rats, serpents et araignées poilues.
Il y avait encore, ou à nouveau, des enfants déguisés pour parcourir les rues en exigeant des friandises. Ignorants de la rigueur des traditions, ils partaient en cortège menaçant, n’importe quel jour à n’importe quelle heure, dans cette période floue qui encadrait le jour de Halloween ou de Toussaint. 1ER novembre. La fête de tous les saints. Là-dessus, presbytériens, anglicans et papistes eussent été à peu près d’accord, et ce d’autant plus qu’ils n’avaient rien inventé eux-mêmes.
Les revues à lire chez le coiffeur, dans leur mission éducative et récréative, publiaient chaque année à cette période des articles pleins de sapience sur les origines de la fête : « cette fête américaine nous vient des émigrants irlandais ; la courge taillée était autrefois un simple navet, mais oui, les Irlandais étaient bien pauvres… ; derrière la Toussaint se cache une ancienne fête païenne… » Il faut bien raconter des histoires, toujours les mêmes, chaque année, réglées comme un éphéméride : en juin c’est « comment maigrir avant l’été » ; en octobre, c’est « préparons Halloween », en décembre « préparons Noël ». Au fait, connaissez-vous l’origine du Père Noël ?
Quelques lecteurs moins distraits que les autres ont maintenant connaissance de la fête irlandaise de Samain, ou Samhain, avec la lénition apportée par le « h ». « Comment tu prononces ça ? »
À vrai dire, Katherine MacKearn en avait un peu sa claque de tout ce cirque. Avec l’âge, et les douleurs de l’existence, toujours plus longues à cicatriser, elle se rapprochait de la spiritualité de son enfance. Jadis, pendant des siècles, elle avait dû aller à l’église pour donner le change et ne pas éveiller de suspicion, mais elle s’était toujours contentée d’ânonner ses patenôtres sans diriger son âme vers Dieu, car elle ne se reconnaissait pas dans les mots du Livre. À genoux ou assise sur un banc, dans les nefs romanes, puis gothiques, lorsque son regard s’élevait vers les vitraux qui enchantaient son regard, elle avait pourtant compassion pour le crucifié. Peut-être n’était-elle pas insensible au charme longiligne de ce corps souffrant…
Aujourd’hui, l’Église battait de l’aile de sa colombe de paix, et Katherine, depuis quelques générations déjà, n’avait plus besoin de pratiquer le moindre culte. Si ce n’est, cette fois-ci, un besoin intime, profond.
Le 30 octobre, elle était sortie faire des courses, le soir. Son chariot roulait entre des gondoles sataniques ; presque tous les articles, du chocolat au coton à démaquiller, battaient pavillon à face de potirons. La gaîté imposée du décorum commercial la laissait indifférente, mais elle retint un sourire quand elle parvint à la caisse : l’officiante portait un couvre-chef à cornes en peluche dont les pointes clignotaient.
Rentrée chez elle, elle rangea ses provisions dans les placards et le réfrigérateur. Demain, elle ne mangerait pas avant une heure avancée de la nuit, mais elle se rattraperait après. Et la bière épaisse était au frais.
Elle s’était octroyé une journée de congé mais se leva tôt, néanmoins. C’était plus fort qu’elle ; elle n’allait pas traîner au lit en ce jour de recueillement. Autrefois, c’eût été l’occasion de se rassembler. Elle eut un pincement au cœur en pensant à la solitude qui l’attendait. Elle regarda se lever le dernier soleil, lut un peu, laissa divaguer sa pensée, pria. Elle n’avait pas envie de musique. Vers midi, puisqu’elle ne déjeunait pas, elle descendit au parking et prit sa voiture. La sortie de la ville ne fut pas trop encombrée, et elle prit la route du nord. Elle serait largement en temps voulu à son rendez-vous.
Elle emprunta une route secondaire, roula une dizaine de miles et la quitta pour un chemin de terre, au bout duquel elle le trouva. C’était bien un lambeau de bois sacré, et en plein territoire icène. Là, elle était Ceirdwin. Elle coupa le moteur et éteignit son téléphone portable.
Le soleil déclinait. Elle prit dans son sac le torque d’or et le passa au cou. En sortant de la voiture, après un regard alentour pour vérifier qu’elle était bien seule, elle saisit son épée courte glissée dans la gaine-holster qu’elle plaça autour de l’épaule droite. C’était une grande dague à poignée anthropomorphe, portée la tête en bas, retenue au fourreau par une patte de cuir fermée par un bouton-pression. Par-dessus, elle enfila une ample veste trois-quarts en daim. La portière verrouillée, elle pénétra dans le bois.
Ce n’était pas, bien sûr, le bois de son enfance. Romains, Angles, Jutes et Saxons, Normands et Danois s’étaient succédé pour profiter du pays, le mettre en valeur, le défricher. Il ne restait aucun arbre de sa jeunesse. Du reste, quelle idiote !, il y avait peu de chances qu’il en fût resté de son temps, elle était trop vieille !
À travers les frondaisons, elle vit le soleil disparaître. Il était plus de quatre heures et demie de l’après-midi. Ça commençait.
Ce n’était ni Halloween, ni Toussaint ; Samain si on veut… Enfin, elle n’était pas gaëlle, mais brittonne : c’était Samonios.
Elle avait une angoisse, une frustration, celle de ne pas se sentir vraiment dans le temps sacré. La date du 31 octobre au soir est une date figée, forcément approximative. Autrefois, au temps de son enfance, elle avait connu les vrais moments de Samonios, calculés par les druides astronomes qui vivaient au-delà de la mer. Et puis, sous Claude, les soldats avaient localisé le sanctuaire, les Très-Sages avaient péri, le calendrier de bronze avait été réduit en pièces… Pendant des années, on avait attendu en vain un miracle, mais rien n’était venu. On avait pallié à l’ignorance en fixant une date.
Elle espérait pourtant que ça marcherait. La lune était haute, et son cœur battait. Et puis ce que le monde avait perdu en magie, sa force vitale et sa foi le compenserait. Elle parvint dans la clairière ronde, délimitée par quelques vieux rouvres. Les yeux fermés, elle se tint debout, la tête légèrement levée pour mieux humer l’air nocturne. Il fallut du temps. Mais elle sentit, plus fort qu’en n’importe quel autre jour, la présence de Donann sous ses pieds, autour d’elle, la force d’Esus, le feu de Taranis qui était en elle. Et puis elle sentit le sourire de Lug.
Elle revit les ombres de ceux qui avaient compté pour elle. Les yeux rieurs de son père, le pas ferme de sa mère, la force joyeuse de ses oncles, la douleur apaisée de sa reine… Elle sentit le salut de Marcus, son maître bienveillant d’après la mort, et toute la cohorte de ses proches, passants du monde, jusqu’à son jeune mari récemment disparu. La rosée ourla ses paupières.
Puis elle sentit que la cérémonie était achevée, et reprit lentement le chemin du retour.
Près de sa voiture, elle ralluma son portable. Un message écrit l’attendait : « Où es-tu ce soir ? Alex ». Elle l’appela aussitôt.
« - Alex ? Je suis allé faire un tour aux sources. Et toi ?
- Ceirdwyn, où crois-tu que je sois ? J’ai fait comme toi. Plus au nord, en pays carvète ! Au fait, bonne année !
- Merci ! À toi aussi, très bonne année ! Dis, petite Alisiana, ça te dirait de venir voir ta vielle prof ? J’ai un peu le cafard, ce soir.
- Eh, ça fait loin !
- Allez, ma petite Catubodua… »
Ceirdwin essayait de la prendre par les sentiments, sachant bien que son élève était une teigne, mais avec un cœur d’artichaut.
« - Tu as de la bière au moins ?
- Plein le frigo !
- Redonne-moi l’adresse et le code, j’arrive. »
Ceirdwyn donna les renseignements utiles, et monta dans sa voiture. Elle serait chez elle bien avant Alisiana. Le temps de préparer un solide repas, de mettre des bougies partout. Elle regrettait presque de ne pas avoir acheté une courge. Pour rigoler un peu.
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