
Immor Tale
Frédéric
zarkassAgmail.com
Richie grogne, se retourne, s’étire, puis se fourre la tête sous l’oreiller. Non. Trop tôt. Ou pas assez tard. Sans doute les deux à la fois. Mais à travers la muraille de ses fenêtres, la barricade du traversin et l’opaque bouclier de son sommeil, des sons lui parviennent tout de même de la rue. Cris joyeux d’enfants, cris énervés de parents, cris joviaux de commerçants, cris éraillés de vendeurs de journaux, cris ulcérés d’automobilistes embouteillés. Même des cris de mouettes. Que de cris ! Mais qu’ont-ils tous à s’agiter ainsi, à faire du bruit, alors qu’il n’est que... onze heures. Onze heures ?! Bon sang... Richie jaillit hors du lit, faisant voler les coussins et les draps dans toute la pièce, il se rue dans la salle de bain pour en ressortir aussitôt et bondir sur ses vêtements qu’il enfile tout en se lavant les dents. Un peu d’eau sur le visage, un verre de lait tout en empoignant son casque et hop, le voilà dehors, essoufflé d’avoir tout fait à la vitesse d’un cheval au galop, si tant est d’ailleurs qu’un cheval au galop se préoccupe de se pas s’emmêler les mains en fermant ses boutons de chemise sans cesser de se brosser les dents.
Sa moto renâcle pour démarrer. Elle aussi aimerait bien continuer sa nuit, et les matinées de la fin octobre sont un trop peu fraîches au goût de sa vieille batterie, mais après quelques coups de kick de plus en plus pressants, elle renonce à résister. Ce ne serait pas la première fois que le jeune homme se mettrait à la démonter pièce à pièce là, comme ça, sur le trottoir, à la recherche de la panne. Pas folle la Hornet, elle préfère céder et se contente de montrer sa désapprobation en pinçant douloureusement l’index de son pilote dans la poignée d’embrayage. Dans un nuage de fumée digne de ceux de poussière des départs au galop de Zorro, Richie se jette dans la circulation matinale. C’est qu’il a un programme chargé aujourd’hui, et tous ses amis comptent sur lui ! Ce soir, c’est Halloween, et la fête qu’ils organisent chez Mac ne se préparera pas toute seule.
A force d’ajouter un paquet de cotillons par-ci, un sac de caramel par-là, et quelques canettes, et des serpentins, un couteau-à-sculpter-les-citrouilles-avec-un-super-livret-de-suggestions-offert-en-cadeau-gratuit-pour-rien, des pailles oranges et noires et les gobelets assortis, les serviettes presque assorties mais pas vraiment parce que le rayon a déjà été pillé, encore un ou deux sacs de bonbons, des piles (rien à voir, mais son walkman en a besoin), quelques litres de coca, des sacs en forme de fantômes spécialement conçus par un commercial en manque d’idées pour mettre les bonbons à donner aux enfants (au cas ou un bête sac en plastique ne fasse pas l’affaire), et j’en passe et des bien pires, c’est avec un top case débordant de victuailles et des sacs suspendus de part et d’autre du guidon que Richie se rend chez son mentor et néanmoins ami, Duncan MacLeod du clan MacLeod.
La voiture du Highlander est garée à sa place et la porte n’est pas verrouillée, comme d’habitude. Toutefois, Richie ne ressent pas la présence de son ami. Il va droit à la cuisine et se débarrasse de tous les sacs qui lui encombrent les bras, puis il décapsule une bouteille et s’apprête à s’asseoir, non, pardon, à s’affaler dans le canapé, quand il sursaute violement et manque laisser échapper sa bière. Duncan, drapé dans un peignoir à carreaux verts qu’il porte comme un kilt et une serviette rose ridicule sur la tête, vient de sortir de la salle de bain. Les réflexes de l’Ecossais sont bien affûtés et il sait dominer sa surprise, mais il ne peut s’empêcher de froncer des sourcils.
- Richie ! Et bien il est temps que tu arrives, tu as vu l’heure ? Cela fait longtemps que tu es là ? Je ne t’ai pas entendu ni...
Il s’interrompt, plisse le front de plus belle. Otant distraitement la serviette de ses cheveux humides, il avance, concentré sur la sensation qui ne peut manquer et pourtant manque. Richie n’émet aucun buzz. De son côté, le jeune homme a la même réaction. Methos mis à part, MacLeod a le buzz le plus puissant qu’il connaisse, comment a-t-il pu ne pas le percevoir ?
Les deux hommes tournent brusquement la tête vers la porte qui vient de s’ouvrir. Amanda est là, étincelante dans son manteau blanc qui semble capturer toute la lumière de la pièce. Elle fait quelques pas vers eux de sa démarche féline, élargissant encore son sourire.
- Salut les gars, la forme ? J’ai cru que vous étiez sortis, vous...
Mais son sourire se fige, sa main retombe, sa mâchoire se crispe. Mais où est donc le buzz fort et viril du Highlander, et qu’est devenu celui, plus discret mais comme chargé d’hormones, de Richie ? Elle n’est plus qu’à trois mètres d’eux, comment ce vide est-il possible ? Les trois amis, immobiles et tendus, se regardent tour à tour. Qui sont ces inconnus, ces coquilles vides qui ont l’apparence de leurs vieux camarades, que sont ces êtres que leur normalité rend absent ? Hors du buzz, point de salut ? C’est une telle habitude, une chose tellement ancrée dans leur vie et leur survie même, aussi inconsciente et importante pour les Immortels que respirer, que d’en voir leurs semblables dépourvus les rend aussi étranges et étrangers qu’un poisson ou un Anglais.
Quelques instants passent ainsi, dans un malaise immobile teinté d’effroi. Richie pose la bouteille de Kro qu’il tient toujours à la main et fait une petite grimace de douleur. « Ce matin, avec ma bécane. » Sont les seuls mots qu’il prononce en leur montrant le poinçon violacé qui orne son index gauche et n’a toujours pas disparu.
Lentement, très lentement, Duncan prend son katana, en dénude la lame sur quelques centimètres et passe son pouce sur le tranchant effilé. Le sang perle, rouge et brillant, des gouttes se forment et tombent ; l’Ecossais les intercepte par réflexe de l’autre main avant qu’elles tachent le tapis. Deux longues minutes s’écoulent avant que les trois paires d’yeux anxieux osent enfin se détacher du doigt fendu qui ne cicatrise pas. Les amis ne parlent pas, que pourraient-ils se dire ? Ils ont tous la même question et savent qu’aucun d’entre eux n’a la réponse.
Les cotillons orange et noir, les fantômes en papier scotchés sur les vitres et le squelette en plastique suspendu dans l’entrée en prévision de la fête de ce soir, ont soudain l’air bien macabre. L’ambiance fébrile et joyeuse est retombée soudain, et du dehors, les seuls cris qui leur parviennent encore semblent être de colère et de peur.
- Il faut en savoir plus. Déclare Duncan, incapable de se contenir plus longtemps sans agir.
Il empoigne le téléphone et compose un numéro, attend quelques sonneries et raccroche sans avoir eu de réponse. Il réfléchit quelques secondes et numérote à nouveau. Cette fois, il obtient la tonalité.
- Allo, Ceirdwyn ? Oui. Oui c’est moi, écoute... j’ai... j’ai une question importante. Non, je suis sérieux... Dis-moi, es-tu... Es-tu toujours Immortelle ?
MacLeod écarte le combiné de son oreille d’un air écoeuré et le repose.
- Elle a ri et m’a rappelé que Halloween, c’est le soir. Mais il faut savoir ce qu’il en est, et prévenir les autres ! Si nous sommes vraiment devenus mortels, il faut faire particulièrement attention.
Pensif, Richie contemple son doigt écorché, le palpe expérimentalement. Ces dernières années, quant il était blessé d’une façon ou d’une autre, c’était soit pendant un combat, soit lors de quelque chose d’assez grave pour le tuer, et pas de ces petits bobos qui émaillaient sa vie d’avant. Et s’il ce fut le cas, ils sont passés trop vite pour qu’il ait le temps de s’en apercevoir. Une marque comme celle qu’il porte aurait d’habitude disparue avant même que son moteur soit chaud, et ce retour à une normale qu’il pensait oubliée le plonge dans une certaine nostalgie, celle de sa vie d’avant les épées, les duels et les quickenings.
Duncan s’habille rapidement et enfile son manteau, prend la main d’Amanda qui, sous le choc et tentant encore d’assimiler les conséquences de cet impossible changement, se laisse faire sans mot dire.
- Ils ne nous croiront pas au téléphone, surtout un jour comme Halloween. Autant leur annoncer un truc sérieux un premier avril. Methos ne répond pas, mais il doit être chez lui, allons-y. Et restons ensemble, on ne sait jamais.
En passant la tête à l’extérieur, les trois ex-Immortels regardent la rue comme s’ils la voyaient pour la première fois, en quête d’un changement, d’une révolution, d’un débarquement d’extraterrestres, quelque chose, enfin, qui compense leur catastrophe personnelle. Mais tout est calme, ou plutôt, tout est normalement agité. La vie quotidienne suit son cours, les rues sont bouchées, les trottoirs animés... Un pied après l’autre, Duncan, Amanda et Richie avancent jusqu’à la voiture et s’y installent. Amanda et Duncan, pour la première fois depuis leur invention, bouclent leurs ceintures de sécurité.
- J’aurais dû prendre une écharpe, je vais choper la crève avec cette humidité. Et bon sang Mac, peste Amanda, si tu changeais de véhicule au moins une fois par décennie, on aurait des airbags, des barres de renforts latéraux, des freins ABS, des... Attention, le bus ! Et là, le taxi !
- J’ai vu ! Je sais toujours conduire tu sais... Lâche MacLeod entre ses dents.
Il tente de ne pas trop le montrer, mais il n’en mène pas large non plus. Depuis respectivement quatre cents et mille deux cents ans qu’ils ne craignent plus rien au quotidien, se savoir ainsi désarmés, nus, fragiles... mortels ! - quelle horreur - les rend extrêmement nerveux. Richie le remarque bien, mais il reste beaucoup plus calme.
- Eh, relax les vioques, leur dit-il. Le monde n’est pas si dangereux que ça, vous savez. On ne meurt pas forcément à tous les coins de rue.
- Mourir, non, réplique Amanda d’un ton sec qui ne lui ressemble guère. Mais on peut se blesser, rester estropié, paralysé, couvert de cicatrices...
- Si cela peut te rassurer, glisse perfidement Duncan, à défaut de cicatrices, ce seront des rides. Les mortels vieillissent, ne l’oublie pas. Adieu ton joli teint rose, vive les poudres et les liftings !
Amanda pâlit encore, elle porte à la main à ses joues et se mure dans le silence.
- Super Mac, ça va vraiment la rassurer, ça. Quel tact !
- On n’a pas le temps pour la délicatesse, Rich’, il faut trouver un moyen d’arranger cette histoire !
- Eh attends Mac, réfléchis un moment. Tu ne sais pas pourquoi, tu ne sais pas comment, et déjà tu veux casser ce... cette... enfin, ce qui se passe.
- Qui te parle de casser, je veux au contraire réparer, rétablir...
- Rétablir quoi ? Perdre l’Immortalité est une réparation. C’est vieillir et mourir qui est normal, pas nous, en tout cas pas ce que nous étions. Là tu balises parce que tu te sens vulnérable, mais pas plus que les milliards d’autres humains... Je n’ai pas demandé à être Immortel, moi, et si je suis débarrassé de ce fardeau, c’est même plutôt bien.
- Facile à dire, Richie, mais nous cela fait des siècles qu’on est là, que l’on résiste à tout. Franchement, si je dois mourir contre un platane ou d’une balle perdue d’un braquage... Après tout cela... pour rien !
- Pas pour rien ! Tu as vécu quatre cents ans Mac, quatre siècles de romance, de combat et de quêtes... Ce n’est déjà pas mal. Ok, moi je n’ai que quelques années d’immortalité, mais cela ne change pas fondamentalement le problème. Et les gosses ? Tu y as pensé ? Si cela se trouve, nous sommes mortels au point de pouvoir faire des enfants...
Ils se murent tous les trois dans le silence. Par les vitres embuées, ils contemplent le monde d’un œil neuf et effrayé. Le motard filant bien trop vite entre les voitures et risquant l’accident à chaque seconde, le coursier à vélo se faufilant entre les bus au mépris du danger, la jeune femme lisant un livre et traversant l’avenue sans regarder du tout ce qui se passe, cette autre plus âgée qui pousse imprudemment un landau sur le côté de la rue... Alors c’est ça être mortel ? Et toutes les décorations d’Halloween comico-macabres qui ornent les vitrines et les fenêtres, serait-ce en fait pour se moquer de la mort ? Tu vois, Reaper Man, ce n’est pas parce que tu peux nous prendre à chaque instant que nous avons peur de toi. Cette mort bête, accidentelle, que les Immortels ne connaissent pas en général, à de quelques très rares exceptions près, elle les terrifie plus que n’importe quel ventilateur hargneux.
C’est avec un grand luxe de précautions qu’ils arrivent jusque chez Methos et descendent de voiture, sursautant à la moindre bousculade, exagérément attentifs aux feux de circulation, serrés dans leurs manteaux presque comme des spectres. Le Really Old Guy était bien chez lui, malgré son absence de buzz, mais il ne parut pas spécialement surpris de ne pas avoir ressenti ceux de ses amis.
- Salut les gars, dit-il d’une voie ensommeillée. Installez-vous, prenez des bières, j’arrive.
- Mais... Methos...
- Nan, Mac, laisse-moi me réveiller.
- Tu ne remarques rien d’anormal ?
- Quoi, le coup des buzz ? Bah, ne t’en fais pas, ça va passer. Ce n’est pas la première fois que cela arrive, tu sais.
- Ben non, justement, je ne sais pas... Nous ne sommes plus Immortels, et cela ne t’étonne pas.
- Bah, la première fois, si, et c’est vrai que ce n’est pas arrivé depuis longtemps. Mais cela ne dure jamais beaucoup. Tu verras, demain matin, tu seras de nouveau toi-même. Et avec un peu de chance, tu ne te souviendras même plus de ce qui s’est passé aujourd’hui dans quelques années.
- Comment est-ce possible ?
- Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Un cycle de rechargement ? Une blague cosmique ? Un trick or treats de l’immortalité ? Comment est-il possible d’être Immortel de toute façon... Relax, reste tranquille, allume la télé, tout ira bien.
Et sans autre commentaire, le plus ancien des hommes retourne se coucher, laissant ses trois amis stupéfaits dans le salon. La mine défaite et piteuse, Amanda se roule en boule sur un coin du canapé, tandis que le Highlander marche de long en large dans le salon. Il a toujours eu tellement confiance en son pouvoir et en son corps qu’il se sent trahi, infirme presque. Bien sûr, il a souvent souhaité redevenir mortel, mais sans jamais penser cela possible ! C’était un vœu rhétorique, il n’était pas destiné à se réaliser... En tout cas pas maintenant, pas comme cela. Pas sans Tessa.
Richie, lui, reste debout près de la porte.
- Bon, et bien je vais faire un tour, annonce-t-il.
- Richie, tu es fou ! s’écrie Amanda. C’est trop dangereux ! Attends un peu, Methos a dit que cela allait passer.
- Ce n’est pas plus risqué qu’il y a trois ans, quand je marchais dehors comme tous les autres, comme le simple humain que j’étais. Et si je sais que cela ne durera pas, et bien... raison de plus pour en profiter. Le défilé d’Halloween va commencer, et ce n’est pas parce que je suis comme tout le monde aujourd’hui que je m’en priverai. Je serai déguisé en mortel, voilà tout ! A tout à l’heure, et joyeux Halloween quand même...
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