Un parmi les hommes
Mark Nomad
marknomadAnoos.fr
Une lumière bleue s’éleva dans le ciel jusqu’au firmament, avant qu’un cri, semblable à celui d’un enfant qui vient de naître, ne déchire les profondeurs de la nuit. Non loin de là, la cloche d’une église se mit à résonner. Puis retomba le silence, aussi soudainement qu’il avait été interrompu. Le cri mourut et le battant s’immobilisa. La lumière bleue faiblit puis disparut à son tour.
Du fond d’une ruelle, une silhouette, celle d’un homme vêtu d’un long manteau blanc, se découpa dans le brouillard et s’avança en direction de la rue principale. Un peu avant de l’atteindre, il passa la main dans le revers de son manteau, laissant apparaître fugitivement un éclat de métal, rabattit les pans du vêtement, noua la ceinture et sortit de la ruelle. L’homme se mit à longer les murs d’un pas rapide, la tête baissée à l’intérieur des épaules, comme pour échapper aux regards.
Perdu dans ses pensées, il faillit ne pas entendre les gémissements. L’homme s’arrêta net, tel un chien de chasse aux aguets. Il se tourna sur la droite et constata qu’il se trouvait devant une église. Sur le fronton, avait été installée une étoile lumineuse, en dessous de laquelle deux clochards avaient élu domicile. L’un était allongé sur le côté et dormait emmitouflé dans une couverture de fortune. L’autre, adossé contre la façade de l’église, juste entre les deux portes, regardait devant lui. Son visage, dont le bas était mangé par une barbe hirsute n’exprimait plus rien d’autre qu’un insondable néant.
L’homme gravit les marches, puis s’agenouilla devant le vagabond.
– Ça n’a pas l’air d’aller très fort, mon ami.
– Je suis fatigué, répondit le clochard d’une voix étranglée, sans détourner le regard.
L’homme se mit à esquisser un sourire mélancolique.
– Je sais, dit-il, moi aussi je suis fatigué.
L’homme se tut et leva les yeux vers l’étoile qui irradiait une lueur apaisante. Il resta ainsi un moment immobile, perdu dans ses pensées. Puis il reprit ses esprits. Il regarda à nouveau le clochard assis devant lui et sembla se souvenir tout à coup d’un détail important. Il glissa la main dans la poche intérieure de son manteau et en sortit une petite bouteille plate qu’il tendit au clochard.
Les yeux de celui-ci se mirent alors à bouger lentement pour se positionner sur la main de l’homme et ce qu’elle tenait. Le clochard se mit à regarder alternativement la bouteille et son propriétaire, analysant la situation. L’homme était peut-être en train de se moquer de lui, ce ne serait pas la première fois, pourtant le clochard décida de prendre le risque. Il tendit la main vers la bouteille, l’arrêta à quelques centimètres puis s’en empara avant de reculer aussitôt. Il donnait l’impression d’être un animal sauvage, venant d’accepter pour la première fois la nourriture des hommes; le premier pas vers la domestication. Le clochard déboucha la bouteille, la porta à ses lèvres, bascula la tête en arrière et se mit à boire avec avidité. L’homme sourit à nouveau. Il se releva et alla s’asseoir entre les deux clochards.
– Ça fait du bien n’est-ce pas ?
Pour toute réponse, le clochard décolla ses lèvres du goulot et se mit à tousser compulsivement, peu habitué à boire un rhum de cette qualité.
L’homme fronça les sourcils.
– Je me demande si..., commença-t-il à dire en farfouillant dans sa poche.
Quelques tintements de clés et de pièces de monnaie plus tard, son visage s’illumina d’un grand sourire.
– Voilà je me disais bien.
Il sortit de sa poche une barre chocolatée et la montra au clochard.
– Manger un peu ne vous ferai pas de mal non plus, n’est ce pas ?
Sans attendre de réponse, l’homme déchira l’emballage et le fit disparaître dans sa poche. Il rompit ensuite la barre chocolatée en deux parts égales et tendit un des morceaux au clochard. Celui-ci, à nouveau, se mit à hésiter. Mais comme l’homme lui faisait signe qu’il n’y avait rien à craindre, le clochard se laissa finalement convaincre et engloutit sa pitance.
L’homme se tourna vers l’autre vagabond qui dormait toujours à même le sol et plaça l’autre moitié de la barre chocolatée dans la poche de sa veste.
Le clochard, manqua de s’étouffer en avalant son repas. Il se mit à tousser, de plus en fort. Son visage, rougi par le froid, avait viré au cramoisi. L’homme lui donna une petite tape dans le dos, pour l’aider à retrouver sa respiration.
– Je vois bien que ça ne va pas mon ami. A vrai dire je ne suis même pas sûr que vous passerez la nuit, alors je vous en prie buvez, ...
L’homme s’exécuta et, après avoir toussé encore une ou deux fois, sembla aller mieux
– ...profitez-en, continua l’homme, et si vous le voulez finissez donc la bouteille. Pendant ce temps, je vous tiendrais compagnie en vous racontant une histoire. Ce n’est peut être pas grand-chose, mais au moins ça vous changera les idées.
Le clochard n’acquiesça pas, mais ne protesta pas non plus, aussi l’homme commença-t-il son récit.
« Alors que ma mère était enceinte de moi, mes parents firent un long voyage. Ils en avaient à peine effectué la moitié lorsque je me rappelai à leur bon souvenir et les obligèrent à s’arrêter dans un petit village. Comme toutes les auberges étaient occupées, ils s’installèrent dans une étable qu’un aubergiste, plus compatissant que les autres, leur avait indiquée. Cette étable se trouvait être occupée par un bœuf... »
Nous sommes le 24 décembre. Minuit va bientôt sonner et les fidèles se préparent à assister à la messe de Noël. Bientôt, ils convergeront tous vers l’église, ornée d’une étoile lumineuse, située au croisement des rues Sainte-Marie et Saint-Joseph. Là, ils y rencontreront l’homme Immortel, dont ils vont célébrer l’anniversaire, assis en haut des marches devant le parvis, entouré de deux clochards qui le réchauffent de leurs haleines avinées. Certains le regarderont d’un air compatissant et lui jetteront une petite pièce, d’autres encore le considéreront avec dédain. Mais tous, tous sans exceptions, continueront leur chemin sans se retourner et rentreront dans l’église. Puis, ensemble, ils chanteront l’avènement de l’enfant Jésus, qui attend là dehors que son règne vienne, pour les siècles des siècles.
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