Solitaires

Fanny Couturier
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       Il n’a jamais gobé cette histoire de divin enfant amené sur terre pour sauver l’homme.

       A vrai dire, il était dans la région à l’époque; on trouvait des faiseurs de miracles à tous les coins de rue, et des miraculés tous les deux pas. Le fils de notre cher créateur aurait choisi quelque chose de moins banal, sûrement. Un illuminé, par contre... Ils avaient été nombreux à se proclamer envoyé des cieux. Pauvres fous.

       Et le voilà assis au zinc de ce bar en face d’un whisky. Un bar d’habitude rempli à craquer. Seulement, ce soir, il est presque vide; seules quelques tables sont remplies. Toujours des personnes seules. Il faut dire que ce soir, c’est Noël. Il n’y a que des gens avec nulle part où aller, si ce n’est un appartement vide, avec nulle famille, nuls amis à rejoindre, pour venir ici. Les solitaires seulement.

       Et il est là, s’apprêtant à descendre son cinquième verre. Et il ne ressent pas même les premiers effets de la boisson; il faut dire qu’au cours des siècles, on acquiert une certaine accoutumance à ce genre de choses. Il se rappelle avec difficulté le temps où un simple verre de breuvage lui faisait de l’effet.

       Il avale donc son cinquième verre d’un trait, sous l’oeil ahuri du barman. Il le repose sans bruit sur le zinc, légèrement décalé par rapport à sa place précédente. Ses yeux se posent sur le liquide alcoolisé formant un petit cercle, le contour du verre, sur le bois verni. Il passe deux doigts dessus, fait quelques fois le tour de cette forme, puis la brouille d’un revers de main.

       Il fait signe au serveur de lui en servir un autre, ce qu’il a plutôt intérêt à faire sans protester. Ca lui déplairait sûrement d’observer ses intestins tirés hors de son estomac. Heureusement pour lui, il le sert bien, va même jusqu’à rajouter un peu plus de whisky que d’habitude. Peut-être a-t-il fait un pari avec le serveur qui vaque oisivement d’une table à l’autre, à propos du nombre de verres qu’il pourrait ingurgiter avant de s’effondrer. Un des deux va en avoir pour son argent, alors.

       Il en a plus qu’assez de tout ça. Il passe doucement un doigt sur sa cicatrice, perdu un instant dans ses souvenirs. Peut-être était-ce arrivé le jour de Noël, mais en ce temps-là Noël n’existait pas, seulement un rude hiver. Il laisse retomber sa main sur le zinc. Il se rappelle le froid, le blanc à perte de vue, le coup qui part. Puis le rouge, partout, et la chaleur sur son visage. Les cris, ceux de sa sœur. De celle qu’il croyait être sa sœur, qui croyait être sa sœur. La rage qui gonflait dans sa poitrine, alors que le sang continuait de couler.

       C’aurait été un sacré cadeau.

       Il avale son verre, son sixième verre, parce qu’il n’a rien de mieux à faire. Il sait qu’ils sont tous dehors, tous les autres, au milieu des papiers cadeaux, des enseignes lumineuses, des décorations brillantes, des sapins surchargés et des crèches, ces stupides crèches. Ces pathétiques crèches. Il sait qu’ils sont ensemble, tous ensemble.

       Ses frères sont tous partis. Il est seul, plus que jamais, et pour il ne sait quelle raison, sa solitude se fait plus durement peser que d’habitude, ce soir. Bon sang, d’habitude elle pèse à peine! Leur fraternité s’est brisée il y a de cela plusieurs siècles, et pourtant il n’a jamais vraiment renoncé. Il travaille sur les virus à présent; il veut rétablir un monde qui leur serait favorable. Il veut retrouver ses frères. S’ils sont encore en vie.

       Mais en attendant, il est seul, et ses recherches piétinent. Alors ce soir, il a envie d’être humain, vraiment humain. Rien qu’un soir, une seule soirée où il se laisserait aller.

       Alors, quand la porte s’ouvre et que cette jeune femme à l’air triste pénètre dans le bar et s’accoude au bar à côté de lui, il sait qu’ils vont passer cette soirée ensemble. Ils ne coucheront peut-être pas ensemble; il ne lui fera sûrement aucun mal; ils passeront juste du temps ensemble, deux solitaires cherchant une compagnie futile, une compagnie d’un soir. Ensemble.

       Elle lève les yeux vers lui, de grands yeux sombres. Elle le jauge, puis ses yeux semblent tenter de se faire plus joyeux. Elle lui lance un faible sourire. “Je m’appelle Sarah.”

       Et Kronos sait que ce soir, il sera humain.