Réveillon chez Verne
Robert Martin
robert.martin19Alibertysurf.fr
Il avait neigé dans la nuit du 23 décembre sur tout le vieux Massif. Les reliefs hercyniens du Livradois, aujourd’hui couverts de résineux, épicéas, douglas, faisaient la grasse matinée sous une couette de neige. Verne s’était levé tôt, avait dégagé le pas de sa porte à la pelle, mais la couche n’était pas si importante qu’il dût se tracer une voie jusqu’au portail. Le grand pré devant lui, il voulait en profiter tout blanc. Un Noël blanc.
Il prit la voiture et alla faire ses dernières courses au bourg, à trois kilomètres de là. Dès dix heures, il s’attela à la préparation du repas du soir. Il faisait sa cuisine à l’ancienne, et c’était une façon qui prenait du temps. En découpant ses cardes, il pensait aux grandes fêtes de jadis, aux feux, aux rires, à la bière brassée dans la grande cuve. Pour l’heure, il était seul dans la grande vieille ferme qui avait dû autrefois abriter des fratries nombreuses. Le souvenir d’Amélie s’alluma dans sa mémoire, comme presque chaque jour depuis dix-huit ans. Le tic-tac d’une petite horloge couvrait à peine le chuintement du chauffe-eau. Ce soir, ils seraient trois. La foule.
Il allait chercher un peu de bois pour ranimer le feu de la grande cheminée lorsqu’il ressentit une présence qui vibrait à l’extérieur du logis. Deux heures après midi : un peu tôt pour l’arrivée des invités. Cela semblait se tenir près de la grange, dont il avait laissé la porte ouverte, justement, près de la réserve de bois. Il saisit le katana à tête de dragon qui ornait le linteau de la cheminée, fit glisser le fourreau, et se dirigea vers le hall d’entrée. Il tira les verrous de la porte qui donnait directement sur la grange, l’ouvrit et recula :
- Je suis Richard Verne. Sans volonté de nuire. Et vous ?
Au bout d’un silence, une petite voix balbutia :
- Ne me faites pas de mal. Je... Je voulais juste me mettre à l’abri...
Il distingua dans l’ombre, derrière une vieille araire, la tête blonde d’un enfant qui se levait timidement. Verne le rassura longuement, le fit entrer et se réchauffer dans la grande pièce. Stéphane raconta qu’il était orphelin, immortel depuis une quinzaine d’années. Son éducateur avait perdu la tête dans un combat, et il se retrouvait seul, poursuivi par un Immortel de ville en ville, de bourgade en village. Il laissa entendre que les mauvaises intentions de son poursuivant ne se bornaient pas à lui prendre sa tête...
- Je l’ai semé dans Clermont, j’ai sauté dans un train jusqu’à Issoire et j’ai fait du stop jusqu’au Vernet, plus bas. Je pensais marcher vers Ambert.
Verne ne comprenait pas la stratégie du gosse, mais ce choix d’Issoire et Ambert lui rappela Les Copains, le roman de Jules Romains, et il sourit :
- Reste ici quelque temps. Tu y seras à l’abri.
- Je peux aller chercher mes affaires, alors ?
Ils retournèrent dans la grange, Verne pour chercher du bois, Stéphane un grand sac de marin, presque aussi haut que les dix ans de son corps figé par sa première mort. Après avoir ranimé le feu, Verne retourna à la cuisine pour surveiller la cuisson de sa potée. C’est un silence lourd qui l’alarma. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on aurait entendu éructer un écureuil au fond des bois. Stéphane, qui, un instant plus tôt, fouillait dans son sac, semblait s’être évaporé. Verne percevait un frôlement encore lointain, mais ne voulait pas se retourner : il fallait en avoir le cœur net. Il passa dans la petite salle à manger qui communiquait, elle aussi, avec la grande salle. À pas feutrés, il fit un tour complet et entra à nouveau dans la cuisine. Devant lui, Stéphane, en chaussettes, avançait lentement, une petite épée à la main. Même de dos, son anxiété était perceptible. Il devait s’étonner de ne pas trouver l’hôte des lieux devant son fourneau. À son tour, il dut se sentir observé et se retourna brusquement. Son visage dur n’était pas celui d’un enfant de dix ans, ni même de vingt-cinq...
- Tu es Kenny ! C’est ça, espèce de crapule, dis-le, au moins !
- Tu me connais !?...
- J’ai entendu parler de toi. Entre gens du Moyen Âge, tu crois qu’on peut s’abuser ? Je reconnais bien tes méthodes !
- Je dois me défendre ! Tous les Immortels adultes veulent ma tête, tôt ou tard !
- Pas de ça avec moi ! Tu crois que si je la voulais, j’aurais remis ça à plus tard ? Nous sommes seuls, sans témoin, dans un coin perdu ; j’aurais pu te raccourcir en moins de deux tout à l’heure ! Si j’avais besoin d’une accélération avant de fêter Noël, pour mieux encaisser les excès de table, tu ne serais déjà plus là. Ou alors tu penses peut-être que je vais te garder un certain temps, et t’engraisser avant de te zigouiller ? Non mais tu délires ! Alors tu me files cette épée, de gré ou de force, tu passes Noël ici, car même si on n’est pas des grenouilles de bénitier, c’est un jour de trêve ! Et je ne veux plus de toi dans quarante-huit heures ! Compris ?
Kenny acquiesça et lui tendit son épée. Il passa le reste de l’après-midi à lire le Guinness des records dans le canapé, face à la cheminée, en faisant la tête.
Vers quatre heures du soir, Verne entendit une voiture s’arrêter devant le portail. Son oreille interne lui confirma l’arrivée des cousins. D’une fenêtre de la salle, il aperçut les deux silhouettes titubantes qui passaient le portail en portant une grande bûche. C’était une tradition de Noël : on apporte chez son hôte une bûche qui brûlera toute la veillée. Un reste calciné sera conservé toute l’année sous le lit du maître de maison, en guise de protection. Les deux cousins avaient choisi une énorme bûche, presque une grume ! Les Écossais étaient réputés pour le lancer de tronc, mais là, ils n’étaient pas en possession de tous leurs moyens. Connor s’affala dans la neige en gloussant. Duncan riait de plus belle. Verne, derrière la vitre, souriait. Une larme dévala jusqu’au menton. De si vieux amis, là, devant lui ! Il mesurait l’incroyable et fragile chance de pouvoir réunir encore deux amis après tous ces siècles. Les voir sans qu’ils le vissent encore était peut-être le plus parfait des bonheurs, celui de les voir vivants, dans le cadre de la fenêtre, dans ce décor idéal de carte de vœux.
Connor se relevait. Les vingt-cinq mètres qui leur restaient à parcourir jusqu’à la porte n’allaient pas être du gâteau. Verne essuya son visage et sortit les aider.
Kenny entendait, filtrées par les vitres, leurs bruyantes retrouvailles. Il jetait un œil mauvais à ces embrassades, ces roulades dans la poudreuse. Quelle joie mièvre et indécente ! Et il allait retrouver un de ses ennemis les plus acharnés en la personne de Duncan MacLeod !
Quand celui-ci entra dans la pièce, à vrai dire, il était un peu dégrisé par la présence de l’Immortel de petite taille. Verne venait de le prévenir qu’un couvert imprévu allait s’ajouter à leur table, et qu’il s’agissait de la petite teigne qui avait failli avoir plusieurs fois raison de lui.
- Pour ce soir, Duncan, faisons la paix. On met toutes nos armes, et la sienne surtout, hors de sa portée, et on passe un réveillon tranquille. Qui sait, il finira peut-être par admettre qu’il y a des immortels qui ne veulent pas profiter de l’avantage de leur taille !
- D’accord, Richard, on l’aura à l’œil, ajouta Connor pour appuyer la volonté de paix.
Duncan soupira :
- OK, les gars ! Mais, je t’en prie, Richard, tu lui donnes des couverts en plastique !
Les trois amis commencèrent par discuter, puis préparèrent l’apéritif. En hommage à ses invités, Richard sortit une bouteille de pur malt originaire de Skye, où les MacLeod avaient tant de souvenirs... C’est à ce moment-là que, comme ils le redoutaient, Kenny révéla sa vraie nature de rapace sans vergogne et dévora plus que sa part de cacahuètes. On enchaîna sur le repas. Verne avait choisi d’excellents vins burgondes. Ils avaient tous une bonne descente et ne craignaient que modérément la gueule de bois. Quoique, cela pouvait arriver : les plus féroces soûleries de Connor lui laissaient parfois, au réveil, une casquette de plomb et le souvenir de rêves absurdes qui tournaient autour d’une planète farfelue, Zeist. Duncan taquinait son aîné :
- Attention, Connor, tu t’es resservi : Zeist te guette !
- Ce n’est que mon quatrième verre !
- Oui, après les bières de cet après-midi, et le scotch de tout à l’heure ! Mets un Zeist de citron dans tes huîtres ! Ça passera mieux.
- Ah ! c’est malin...
Vers minuit, Verne s’était levé pour aller chercher du champagne au cuvage lorsqu’un hurlement rauque le saisit d’horreur. Les cousins n’avaient pas la force de se lever et se contentèrent de figer leur sourire. Kenny sursauta sur sa chaise : « C’est lui ! » La porte d’entrée s’ouvrit. L’inconnu était dans le hall, pas encore visible. Seule une aura d’Immortel leur parvenait avec l’air glacé de la nuit. Verne saisit son arme sur le haut du vaisselier et se trouvait en garde au moment où l’intrus leur apparut en hurlant. À trois mètres devant lui, une vision déconcertante : une version géante, à taille humaine, d’un nain de bûche de Noël, avec barbe noire, bonnet et hache à la main. À y regarder de plus près, il avait aussi une baguette à la ceinture, et son manteau gris, ajouté à sa vénérable pilosité et son bonnet fourré, faisait de lui un anti-Père Noël, comme on parle d’Antéchrist, ou d’antimatière. Ou un ancien membre de l’ordre des Pères Noël passé du côté obscur de la force.
- Ce nabot est à moi ! Il ne doit pas m’échapper. Ne restez pas en travers de mon chemin !
- Qui êtes-vous ?!
- Le Père fouettard ! et je poursuis cette engeance de l’Enfer depuis près de trois cents ans.
- Il n’est pas question que je vous livre un commensal. Bien qu’il me répugne de le défendre, je vous adjure de rebrousser chemin.
- Pas question !
- Alors cela se règlera d’abord entre vous et moi !
Verne demanda à Connor et Duncan de rester à table et de surveiller Kenny, puis ils sortirent pour l’affrontement.
Il faisait froid. La lune éclairait la neige. Foutu Noël 2002 ! Il n’avait pas l’humeur à la bagarre, mais le Jeu, une fois de plus, se rappelait à son bon souvenir au mauvais moment.
Près de l’alignement d’ormes qui menait au portail, ils s’immobilisèrent. Puis le combat commença. La hache du Père Fouettard tournoyait, puissante. Verne s’en méfiait, pour lui comme pour sa lame, et préférait esquiver les coups. Ce type d’arme était redoutable aussi pour crocheter une épée, et la faire sauter des mains de l’ennemi...
Les deux cousins, assis le dos à la cheminée, suivaient la scène par la fenêtre.
- Bon sang, soupira Connor, il y avait bien besoin de ça pour gâcher la fête ! J’espère qu’il va s’en sortir.
- Verne est prudent, et regarde, sa technique est économe. Le vieux va gagner, je te dis.
- Quel vieux ?
- Verne ! Il est plus âgé que nous... Enfin l’autre aussi peut-être...
La hache lui entailla l’épaule droite. Un trait de sang traça une grande virgule sur la neige. Le Père Fouettard, encouragé, redoubla ses attaques, et accula son adversaire à l’orme le plus proche de la maison. Il voulut le faucher au niveau de la taille, mais Verne plongea à temps. L’extrémité supérieure du fer de la hache se ficha dans le tronc, et, pendant que le barbu s’efforçait de dégager son arme, le sabre lui entailla les tendons des genoux. Il tomba comme une masse. Verne lui mit sa lame sous la gorge.
- Alors ? Quel était le problème, avec Kenneth ?
Un « pop » retentit. Verne jeta un œil vers la façade, juste le temps d’apercevoir dans la lumière chaude de la grande salle Connor et Duncan se versant du champagne dans des flûtes.
- Ce morveux a tué mon frère. Nous étions deux, depuis toujours. Depuis... 1410, au moins. On vivait en Allemagne, dans un village du Palatinat... Nous avions été enfants ensemble. Plus tard, vers 1550, nous avons voulu apporter un peu de joie dans la fête de la naissance du Seigneur. On a repris une légende qui courait sur saint Nicolas depuis le XIIe siècle, et tout est parti de là. Mon frère faisait le saint, il passait donner des friandises, et moi, j’ai fini par faire celui qui fait peur. La récompense et les représailles. On était connus dans toute l’Allemagne. Vers 1700, Kenneth, ce bâtard anglais, était hébergé dans un village de Hesse. Nous passions par là. On s’était partagé le quartier. Mon frère est entré dans la maison où il logeait. Toute la famille était à l’église, sauf lui. Le mioche a eu mon frère dans le dos. Quand j’ai entendu la Beschleunigung , il était trop tard. J’ai juste eu le temps de le voir s’enfuir... Voilà, en raccourci... Alors, vous vous décidez ?
- Écoutez, ce soir c’est Noël. Je ne suis pas pratiquant, mais j’ai du respect pour cette fête. C’est une trêve. Et je n’ai pas envie d’effacer une légende. En échange, renoncez à l’attaquer ce soir, laissez-moi honorer ma parole. Pour les années prochaines, mes vœux sont avec vous. Je vous aurais bien proposé de rester, mais je suppose que...
- Oui, j’aurais du mal. Je vais y aller. Merci.
Le Père Fouettard se releva. Ses blessures étaient presque cicatrisées. Il ramassa sa hache et partit. Au moment où il passait le portail, il se retourna et aperçut le visage de Kenny dans la lumière d’une fenêtre. L’homme, avant de s’enfoncer dans les bois, lui montra le poing, et grommela pour lui : « Les enfants, des anges : foutaise ! »
Verne rentra dans la pièce. Ses trois hôtes poussèrent un hourra et Duncan lui tendit une flûte de champagne. En silence, il leva vers eux son verre. Il revenait, dans la chaleur du cercle, d’un combat sous les étoiles perçantes de décembre. Son sang achevait de s’assombrir dans la neige. La trêve avait lieu, et lui, le païen, rendait à sa manière hommage au Nazaréen. Kenny, pour un temps, remisait contre un moment d’abandon sa félonie coutumière, Connor et Duncan communiaient avec ce vieil ami un peu terne, qui, à force de persévérance, était toujours là. Les ennuis viendraient bien assez tôt. Il n’y avait qu’à se souhaiter encore quelques lendemains qui chantent.
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