Le Noël d'un grognard

Liliane
liliane.gourgeonAgmail.com



       Le vent glacé n’a cessé de souffler en rafales mortelles sur la plaine de Russie. Ciel livide, neige grise tachée de rouge, murs noircis des fermes incendiées, squelettes au fusain d’arbres décharnés… Depuis plus d’une heure que Kaspar contemple le paysage il songe qu’il n’a jamais rien vu de plus désolé, de plus désespérant. Pourtant, il en a vu, des scènes de ravage… On dit que Satan fait rôtir les damnés, mais lui croit plutôt que c’est ici, l’enfer. Si toutefois il croyait encore en quoi que ce soit.
       Le corps de Jaoven gît toujours en travers de ses genoux. Autour, des dizaines d’autres commencent à geler, mais Kasper ne peut s’empêcher de penser que tant que Jaoven et lui partageront leur chaleur, comme avant, il se sentira moins seul. Jaoven… Bien sûr, c’est la guerre, bien sûr, ils sont des soldats, au service de l’Empereur et de ses glorieuses visions dont, ce soir, il ne reste que ruines et cendres. Bien sûr, la mort fait partie de leur quotidien et ils n’y pensent ni plus, ni moins qu’au froid ou à la vermine. Ils l’endurent quand elle survient, c’est tout. Mais Jaoven… Kasper, l’ancien, le balafré, le cynique Kasper cuirassé par trente années de service s’était mis à l’aimer, avec passion, avec respect, avec tendresse, parce qu’il était beau, drôle, gentil, et qu’il n’avait pas vingt ans. Pourquoi Kasper a-t-il survécu encore une fois, las et usé comme il l’est, quand Jaoven vient de mourir, fauché par l’ultime balle d’une bataille inutile ?

       Un grognard à la silhouette informe dans une couverture en loques approche de Kasper. Viens, lui dit-il, ne reste pas ici, tu vas mourir de froid. Viens, il y a de la gnôle là-bas, on a eu une distribution pour Noël.
       Noël ? demande Kasper en levant la tête.
       Ben oui, c’est Noël ce soir. Allez, lève-toi, si t’attends encore on va tout boire sans toi.

       Soudain, Kasper a une vision de feu crépitant dans une vaste cheminée de pierre, de victuailles prêtes sur une table dressée, de gens emmitouflés qui se hâtent joyeusement vers une chapelle illuminée dans la nuit. Il se souvient de l’odeur de l’encens, il entend des chants fervents s’élever dans l’air pur. Noël. Lointains, presque oubliés, les mots pleins de révérence d'une prière s'écrivent lentement dans son esprit engourdi. Il secoue la tête, mais avec eux se sont infiltrés l'espoir, le besoin d'un réconfort qui transcende la réalité, et l'envie de croire, pour une fois, qu'il peut exister autre chose que malheur et cruauté sur cette terre, qu'un homme comme lui peut encore se montrer naïf et demander, humblement, un miracle.
       Il demande. Il attend. Le corps de Jaoven est rigide et glacial contre le sien. Son visage lisse est devenu presque bleu, beau comme un masque.

       Kasper se résout à bouger. Il repousse avec difficulté le cadavre de Jaoven qui a commencé à geler en collant à la laine rêche de sa propre capote. Il se lève en vacillant, ankylosé, soudain complètement transi. Sans un regard de plus, il commence à s'éloigner vers le camp, là-bas, à l'abri précaire d'un mur éboulé, où luit faiblement un feu et où sont réunis ses compagnons, les derniers survivants d'une campagne désastreuse.

       Noël. Et alors.

       Kasper hausse les épaules, quel idiot il fait, vraiment.

       Jaoven ouvre les yeux, bouge les doigts. Il n'a jamais eu plus froid de toutes ses vies. C'est sans doute pour cela qu'il a eu tant de mal à revenir. Il se soulève sur un coude et distingue la silhouette de Kasper qui s'éloigne très lentement dans le crépuscule. Une bouffée de gratitude lui donne presque chaud. Kasper, son seul ami depuis tant et tant d'années, tant et tant d'existences ! Il l'appelle, mais sa voix enrouée ne porte pas. Il parvient à se lever, laissant sur la neige une empreinte rouge sombre dont il ne se soucie pas, il fait quelques pas titubants. Il appelle de nouveau.
       Kasper se retourne.