Le Noël de Flavia

Hélène Lecuyer
helene-lecAifrance.com


Attention, la lecture préalable de Flavia est absolument indispensable à l’appréciation de cette courte histoire.



       Si c’est un de ces rêves «étranges et pénétrants », je ne veux pas m’en réveiller.

       Le bruit du bois qu’on modèle et qu’on assemble a secoué la douce torpeur qui m’engourdissait. L’atelier d’ébénisterie de Sextus Paulus où s’affairent le maître et ses apprentis a toujours martelé ces après-midi que je passe avec Marcus, les clameurs des ouvriers se faisant parfois l’écho de mes cris.

       Je me tourne vers Marcus encore endormi, je pose mon menton sur son épaule, je laisse courir mes doigts sur son torse imberbe, aux muscles finement dessinés. Il me semble que je devrais m’émerveiller de la chaleur de sa peau, de la façon dont elle palpite contre ma paume. Il me semble que ce moment est précieux, plus que je ne saurai le dire. Son flanc tressaille sous mes caresses et cela tient du miracle.

       Quel pauvre morceau de bois passe un mauvais quart d’heure ? Les coups de marteau sont plus rapprochés, presque assourdissants. Est-ce le fracas qui pousse Marcus à ouvrir un œil et puis l’autre ?

       « Bonjour ma toute belle. »

       Il m’enlace et me caresse, lissant mes cheveux jusque mes fesses et oh qu’ils me semblent longs, mordillant doucement l’arrière de mes genoux et oh que le chatouillement qui m’envahit me paraît inhabituel. Toutes mes sensations sont neuves sans que je comprenne pourquoi. Il embrasse mes pieds et je retiens mon souffle, j’agite, fascinée, mes orteils l’un après l’autre. Il se rit de moi.

       Les coups répétés qui parviennent jusqu’à nous se font plus violents, transperçant le cocon qui nous entoure. L’angoisse m’étreint soudain.
       « Ne combat pas demain Marcus, j’ai peur pour toi. »
       Il me regarde sérieusement, repousse la mèche de cheveux qui recouvrait mon front, semble hésiter.
       « Ne t’inquiète pas. Je ne mourrai pas. »

       Mais que se passe-t-il chez Sextus Paulus ? A-t-il l’intention de mettre en pièce son atelier ? Les vigiles vont finir par arriver pour faire cesser ce tapage ! J’embrasse Marcus, tente d’oublier tout ce qui n’est pas lui.

       J’y parviens ma foi assez bien. »



       « Sœur Madeleine ? Sœur Madeleine ? »
       La religieuse lève sa main fermer pour frapper une dernière fois contre la porte fermée.
       « Sœur Madeleine ? Vous venez ? Nous allons être en retard à l’office ! »

       Les sourcils froncés, sœur Blanche-Marie s’éloigne. Quand même, où peut bien être passée Sœur Madeleine ? On n’arrive pas en retard à la messe de Noël ! La religieuse trottine le long du couloir sombre et froid, jusqu’à une lourde porte dont elle soulève le battant avec difficulté. Le froid et le la neige s’engouffrent aussitôt à l’intérieur. Bigre, mais c’est un vrai blizzard dehors ! Le cloître est de toute façon la seule façon de rejoindre la chapelle depuis les dortoirs. Sœur Blanche-Marie enfonce son menton dans son cou, et tête baissée, se hâte dans la nuit enchevêtrée de flocons blancs.

       Ce que ne voit pas Blanche-Marie – Jeanine, telle que l’avaient prénommée ses parents avant qu’elle ne prenne le voile – c’est que cette tempête qui fait rage isole le couvent du reste du monde. Que curieusement, elle est à son plus fort juste au-dessus des dortoirs, qu’elle s’affaiblit ensuite et qu’à un kilomètre de là la campagne est calme et le ciel clair et étoilé.

       Tandis que Blanche-Marie progresse aussi vite qu’elle le peut, que son habit gris se trempe progressivement, elle ne voit pas les nuages. Et elle ne sait pas qu’au-dessus de ces nuages, le Batelier du Temps et le Porteur de Rêves trinquent pour passer les heures. Ils bavardent, échangent leurs vues comme les vieux amis qu’ils sont. De dessous la masse cotonneuse qui leur sert de couche, la neige tombe en pluie drue.
       Ils boivent et ils parlent. Ils se portent des toasts.Ils se tapent sur l’épaule et éclatent de rire. Ils attendent le Grand Défaiseur.
       Mais bon Dieu, que cette vodka est bonne !