L'E-mail à élise
Frédéric J.
zarkassAgmail.com
> From : John Doe <john_doeAhotmail.com>
> To : <elise.stevens88Ayahoo.com>
> Cc :
> Date : Mon, 21 Dec 1998 12:13:35 -0500
> Subject : Confidentiel
Ma très, très chère Elise,
J’espère que ce mail te sera parvenu sans avoir été espionné. J’ai tout fait pour cela mais hélas je ne fais plus confiance à personne, pas même pour transmettre un simple courriel. Je viens seulement d’obtenir ton adresse électronique et si j’ai pris ces précautions, c’est parce que son contenu t’est destiné exclusivement. Je t’en supplie, c’est très important, ne dis même pas à Maman que tu l’as reçu, et ne parle à personne de ce que tu y liras. Je prends un grand risque en t’écrivant, mais je ne supporte plus de te savoir dans l’expectative, te demandant où je me trouve, si même je suis vivant.
Tu trouveras sans doute curieux de recevoir des nouvelles si longtemps après que je sois parti. Cela fait combien de temps que nous ne nous sommes pas vus ? Au moins cinq ans, peut-être déjà plus. Je perds un peu la notion du temps, il ne signifie plus la même chose pour moi maintenant. Tant de choses se sont passées, et j’ai tant à te dire que je ne sais par où commencer. La raison de mon départ peut-être ?
Te souviens-tu de ce raid dans les montagnes pendant mon service militaire ? Oui, bien sûr tu t’en souviens. C’est au cours de cet exercice que j’ai « déserté », d’après ce que l’on t’a sûrement dit. Je n’étais pas là pour le voir, mais j’imagine bien ce qui a dû se passer. Les camarades se comptant à l’étape, voyant qu’il en manque un. Le sergent qui peste contre le fainéant qui va donner un mauvais score à l’escouade. La patrouille envoyée en arrière qui revient bredouille. Une seconde, puis une troisième qui ne font pas mieux. Et l’explication est vite trouvée. Un déserteur. C’est vrai que je ne cachais pas mon aversion pour le service et tout ce qui est militaire, et que si j’en avais eu l’occasion, je serais volontiers parti de moi-même. Mais ce n’est pas ainsi que c’est arrivé, Elise.
Peut-être t’en es-tu douté ? Tu sais bien que même si j’avais vraiment déserté, la peur de me faire reprendre ne m’aurait pas empêché de revenir une fois à la maison, au moins de vous téléphoner… Si je ne l’ai pas fait c’est que j’avais vraiment une bonne raison. Je vais tout te dire, petite sœur, en te rappelant de ne jamais et sous aucun prétexte divulguer ce que tu liras et d’effacer ce mail aussitôt après. Je te demande aussi de me croire sans conditions, même si cela ne te sera pas toujours facile.
Nous en étions restés à cet exercice en montagne n’est-ce pas ? Je marchais un peu en retrait de la troupe (me fichant pas mal de la retarder au risque de faire baisser un score qui ne signifiait rien pour moi), quand à bout de souffle je me suis assis sur un gros rocher plat au bord du ravin. Les autres ne m’ont pas vu, c’était juste avant un tournant, et ils étaient bien trop concentrés sur leur respiration courte et leurs muscles douloureux pour penser à moi de toute façon.
C’est arrivé quand j’ai voulu me relever. J’ai perdu l’équilibre en me redressant, entraîné par le poids de mon barda, et j’ai chuté en arrière. Je ne me souviens plus si j’ai perdu connaissance pendant la chute ou en touchant le sol, mais toujours est-il que lorsque j’ai ouvert les yeux, la nuit était bien avancée. Mes vêtements étaient tâchés de sang, déchirés, et le choc fut été si rude que le chargeur de mon fusil avait explosé et détruit le reste de l’arme, mais c’était loin d’être ma priorité. J’ai erré en vain jusqu’au lever du jour pour retrouver mon chemin, mais le ravin où j’étais tombé n’avait pas d’accès vers l’extérieur. Il me fallait l’escalader, et tu sais à quel point j’ai toujours détesté cela.
Bon, je te passe les détails, toujours est-il que lorsque enfin je m’en suis sorti, trois jours entiers s’étaient écoulés. J’étais comme tu peux l’imaginer affamé, épuisé, mais curieusement en parfaite santé. Pas une coupure, pas un bleu, pas même de courbatures malgré ce que je venais de vivre ! Après le ravin, c’était encore cette fichue montagne qu’il fallait que je quitte. Ma boussole brisée, mes repères perdus, je suis parti au hasard droit devant moi.
Je commençais à désespérer de jamais retrouver ma route quand quelqu’un est apparu devant moi. En fait je l’ai senti avant de le voir. Je ne saurais dire comment, mais un signal a résonné dans ma tête. Il portait un fusil en bandoulière, mais c’est d’une épée qu’il me menaçait. Il s’est présenté comme se nommant Lucas Désirée. Chose étrange, il m’a demandé mon âge avant mon nom. Quand je lui ai répondu et devant mon étonnement, il s’est adouci, a baissé son arme et m’a familièrement prit par l’épaule pour me conduire chez lui.
J’y suis resté un an avec lui. Pourquoi ? Je te dirais plus tard. Mais la première chose qu’il m’a fait promettre est de ne jamais, sous aucun prétexte, prendre contact avec vous, avec personne. Après son enseignement, il m’a prêté de l’argent et je suis parti et ai beaucoup voyagé. Là encore, le détail viendra plus tard. Toujours est-il que quand je suis revenu voir Lucas… il était définitivement mort. C’est arrivé juste après mon départ, et je ne l’ai jamais su. J’honore sa mémoire, mais je m’autorise tout de même à enfreindre ma parole en t’écrivant. Sans lui pour me soutenir, je n’ai personne d’autre à qui me confier, et n’ai pas envie de passer un autre Noël solitaire. C’est ça la bonne nouvelle. Je vais venir te voir, Elise. Ne le dit à personne, mais arrange-toi pour t’éclipser à vingt heures le soir du réveillon et retrouve moi au parc où nous jouions, enfants. Seule, bien sûr. J’aurais une épée, mais ne t’inquiète pas.
J’ai hâte de te voir, tu ne peux savoir à quel point...
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