Le grand plongeon

Fanny Couturier
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       Damien la vit basculer en avant et soupira.

       Il n’avait vraiment pas envie de prendre un bain. Il pourrait tout aussi bien la laisser seule dériver jusqu’à ce qu’elle reprenne conscience, la laisser seule s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle vivait encore, la laisser seule attendre qu’un autre des leurs croise son chemin. Bon, mauvais, ou indifférent.

       D’habitude, ça lui aurait été indifférent. Il l’aurait laissée là où elle avait souhaité être, dans les profondeurs du fleuve. Il observa le courant qui filait, emportait le corps vers l’est et décida que personne ne méritait ça.

       Bien sûr, il ne se souciait guère de savoir si quiconque recevait ce qu’il méritait, d’habitude. A vrai dire, il s’en foutait royalement. Il n’était pas de ceux qui croyaient encore qu’on devait se battre pour la justice en ce basmonde. Il était plutôt de ceux qui tentaient de vivre une vie aussi acceptable que possible, en blessant le moins de monde possible.

       Il ne se battait pas contre la vie, il l’acceptait.

       Et cette jeune fille qui avait décidé de mettre fin à sa vie, elle avait renoncé à tout. Elle avait renoncé à se battre, renoncé à accepter. Elle avait simplement plongé dans les eaux froides du fleuve.

       Elle avait escaladé la balustrade, mais Damien était alors encore trop loin pour se rendre compte de ce qu’elle allait devenir. Ca n’aurait probablement rien changé, après tout. Elle s’était tenue quelques instants sur le bord du fleuve, hésitante, peut-être. Ou plutôt, rassemblant ses esprits pendant quelques ultimes secondes.

       Les ultimes secondes avant la chute. La chute formidable, merveilleuse -- Damien savait par expérience que c’était la façon la plus agréable de mourir. L’impression d’apesanteur, le vent filant, l’euphorie qui vous gagnait jusqu’à vous en faire perdre conscience, avant l’impact.

       Bien sûr, le réveil était nettement moins agréable.

       Il descendit la pente menant à la rive et commença à la suivre, dans le sens du courant. Il ne savait pas où la gamine referait surface.

       Elle avait regardé en bas, avait détaché ses bras de la balustrade, s’était légèrement penchée en avant et avait laissé la pesanteur faire le reste du travail. Elle n’avait eu aucun sursaut de dernière seconde, ce genre de sursaut qu’on observe souvent chez les personnes ne voulant pas vraiment en finir avec la vie.

       Elle en avait véritablement eu assez. Ca n’en était que plus dur. Car cette chance qu’on lui donnait de pouvoir vivre, elle n’en voulait pas. Damien se rappela avoir été dans pareil état, avoir survécu par chance, acceptant tout combat se présentant, les provoquant même souvent. A force, survivre était devenu une habitude. Jusqu’à ce qu’il y prenne goût.

       Peut-être s’habituerait-elle elle aussi à vivre.

       Damien était devenu accroc à la vie. S’il pouvait communiquer ce besoin de vie à cette gamine, s’il pouvait lui enseigner son amour de vivre, alors peut-être ne l’aurait-il pas repêchée en vain.

       Là, au milieu de la rivière, une petite main apparut un instant, pour disparaître aussitôt. Damien continua de suivre la rive, attendant un moment plus propice pour se jeter à l’eau, quand le corps se serait davantage rapproché.

       Une main à demi tendue, un corps qui plonge... Pourquoi elle? Il savait que rien ne servait de s’interroger sur les motifs de son acte. Ou plutôt, ce qu’elle croyait être les motifs. Car on n’abandonne pas la vie parce que notre femme nous quitte, parce que nos parents meurent, parce qu’on s’est fait viré. On abandonne la vie par dégoût et répulsion. On abandonne la vie lorsque la foi nous manque.

       C’était cette foi qu’il devait lui communiquer. Non pas une foi en une quelconque instance supérieure à l’homme, ni une foi en l’homme, d’ailleurs. Mais tout simplement une foi en la vie. Tout reposait sur cette foi, cette croyance aveugle que cela en valait la peine. Malgré tout, cela en valait la peine.

       Sa tête réapparut à quelques mètres de la rive, ses cheveux blonds furent les derniers à couler à nouveau. Damien n’hésita pas. Il se débarrassa de son manteau et de son arme et plongea.

       L’eau froide l’engourdit immédiatement, et il mit quelques instants à repérer le corps de la jeune fille, sous l’eau. Il se dirigea vers elle et l’attrapa par la taille avant de regagner vivement la rive. Il s’y hissa en lui tenant le poignet, puis la sortit à son tour de l’eau. Il la porta rapidement jusqu’à l’endroit où gisait son manteau et s’assit. Il entoura le petit corps de son long imperméable et commença à la frictionner. Ce faisant, il l’observa.

       Ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux salis et emmêlés, son visage bleui, tout comme toute partie de sa peau à découvert. Damien la trouva cependant belle, car ses traits étaient harmonieux et fins, une beauté dans l’équilibre naturel. Ses lèvres bleuies, presque violettes, étaient entrouvertes, attendant une nouvelle bouffée d’air. Elle était assez petite et longiligne, un frêle petit bout de fille qui aspirait à être femme. Et elle allait rester telle jusqu’au jour où on lui couperait la tête.

       Enfin, sa gorge émit un étrange gargouillis, son corps se crispa et elle se mit à cracher de l’eau en toussant. Damien ne put s’empêcher de sourire devant l’expression de souffrance qui tordit son jeune visage. Il se rappelait encore comme si c’était hier de sa première mort, de sa première humiliation. De la façon dont l’air se forçait un passage jusqu’aux poumons arrêtés, de la douleur déchirante de son coeur se mettant à nouveau en route. Et surtout de la lumière aveuglante, alors que toute vision avait cessé.

       La jeune fille aspira une bouffée d’air, sa première bouffée d’air immortelle, alors que les cloches se mettaient à sonner, partout dans la ville. Ce fut alors que Damien se rendit compte qu’il l’aurait bel et bien laissée dériver, si seulement elle avait choisi une tout autre date. Mais pas ce soir, non, pas ce soir. Toute la ville était en fête, et lui aussi avait un cadeau à offrir à quelqu’un.

       Il plongea son regard dans les yeux marron, terrifiés et perdus de la jeune fille qu’il tenait dans ses bras, et il lui sourit. Il ne lui sourit pas pour la rassurer. Il ne lui sourit pas pour la mettre à l’aise. Il lui sourit parce qu’il était minuit, et qu’il était heureux.

       “Joyeux Noël. Je m’appelle Damien.”