Le cri du papillon

Frédéric Jeorge
zarkassAgmail.com


Cette histoire fait référence à mon autre fanfic «Vie à Venise», mais avoir lu cette dernière n’est pas indispensable pour suivre celle-ci.



Venise, soir du 24 décembre 1938


       Luigi souffle sur ses mains glacées pour tenter de les réchauffer un peu, mais ses dents qui s’entrechoquent ne font rien pour l’aider. Pour ce Sicilien, l’hiver n’a jamais paru si froid qu’au bord de la lagune vénitienne, malgré son épais manteau et ses vêtements chauds. Le vent cruel survole les canaux, s’enroule sous les ponts, caresse les façades, malmène les gondoles dans le seul but évident de leur arracher toute leur humidité pour mieux la concentrer sur le jeune homme transi. Et en plus, voilà la neige qui se remet à tomber... Renonçant à empêcher sa mâchoire de claquer, il se concentre sur sa tâche, au moins cela lui change les idées.
       Une crampe le prend dans la jambe droite et le force à changer de position, mais le fourmillement met du temps à se dissiper. Décidément... Tout cela pour un pari stupide avec Lorenzo, datant de plusieurs mois ! D’habitude, ce sont les petits jeunes qui se tapent les nuits de réveillon, et Luigi s’en est déjà chargé plus souvent qu’à son tour. Est-ce sa faute à lui si le Brésil n’a pas bien choisi ses joueurs en demi-finale de la coupe du monde ? Sur le coup, quand les Italiens ont marqué leur quatrième et dernier but, emportant la victoire malgré son pronostic et – plus grave – sa mise, le jeune homme n’a pas bien mesuré le sacrifice qu’il faisait en acceptant de remplacer son collègue Guetteur le soir de Noël. Cela paraissait si lointain ! Beaucoup plus qu’à l’heure actuelle en tout cas, voilà qui est certain.
       Bah, de toutes manières, inutile de ressasser son manque de chance, il ne s’y fera plus prendre, voilà tout. Pour se consoler, il peut au moins se dire qu’il n’est pas venu se percher sur cette terrasse verglacée en vain. De là, il a une vue plongeante sur la salle de réception d’un ancien palais ducal. Un câble relie sa grosse paire d’écouteurs à un microphone militaire de toute dernière génération dissimulé derrière une fenêtre de la pièce où les invités ne vont plus tarder à arriver.
       Luttant avec les réglages de son appareil et les crépitements de statique, Luigi s’empare de ses jumelles d’une main, de son crayon de l’autre. Un carnet de notes sur les genoux, il est prêt à prendre en sténo tout ce qui se dira d’intéressant ce soir. S’il est une chose qu’il ne peut nier c’est bien l’intérêt qu’il y a à guetter les soirs de fête. Plus d’un Immortel dont on avait perdu la trace depuis des années a été retrouvé chez un autre, invité à une soirée de retrouvailles comme celle-ci, et ils s’y livrent souvent à des confessions qu’ils ne font pas en temps normal.

       Les invités commencent à arriver, là-bas, certains à pied, d’autres en bateau. Les musiciens se mettent à jouer un air entraînant, on s’embrasse, se congratule. Dans un coin de la salle, un magnifique sapin somptueusement décoré part à l’assaut du plafond que l’encadrement de la fenêtre masque à la vue du Guetteur. Le ventre creux de Luigi gargouille tandis qu’il parcoure à la jumelle le buffet chargé de charcuteries, de pâtisseries et de vins. Il triture une molette pour faire le point sur une pièce montée particulièrement alléchante quand une main passe devant le gâteau et attire son attention. Longue et fine, à la fois délicate comme celle d’un artiste et musclée comme celle d’un guerrier, il la reconnaîtrait entre mille. Oubliant la table et ses victuailles, il longe le bras jusqu’au visage. Les lourdes boucles blondes sur un visage ouvert, le regard un peu triste malgré un sourire sur ses lèvres, c’est bien lui, Demeos. Luigi a un peu le tournis de penser que cet homme est né près de deux mille cinq cent ans auparavant... Il y consacre sa vie, mais n’est qu’un parmi les cent Guetteurs qui l’ont précédé, peut-être qu’un parmi les cent qui lui succéderont !
       Sans quitter sa cible des yeux, il prend quelques notes sur son carnet ; exercice peu aisé mais auquel il est bien habitué à présent. Il décrit les vêtements de Demeos, son allure. Des détails, mais qui contribuent à retracer l’histoire de sa vie d’Immortel pour la connaissance et la sécurité des générations à venir. Plus tard, il lui faudra encore relire ses commentaires sténographiques et les mettre au propre en quatre exemplaires dans la chronique officielle. Heureusement que la technologie moderne avec ses machines à écrire et son papier carbone accélère grandement cette tâche ingrate ! Mais chaque chose en son temps. Le vieil Immortel, une coupe de champagne dans chaque main, se dirige à présent vers un petit groupe qui se tient en retrait du côté de la fenêtre et, par chance, près du microphone. Luigi y repère une femme élégante en robe miroitante à la pointe de la mode et un homme vêtu de façon assez exubérante, une pipe aux lèvres et sa masse de cheveux bouclés contenue à grande peine par un ruban de soie. Le Guetteur excité identifie Mary-Ann Thumbpelton et Hugh Fitzcairn ! Griffonnant à toute allure tout en ajustant ses réglages, il se concentre sur ses écouteurs et se prépare à transcrire la conversation qui n’a heureusement lieu qu’en italien et en anglais, en espérant qu’ils ne se mettent pas tout à coup à parler Russe ou Danois comme ils le font parfois !
       - Des nouvelles de Stibilpi et d’Ibrahim ? demande Hugh.
       - J’ai reçu un message de chacun, ils vont bien mais ne pourront pas venir pour les fêtes. Nous les verrons au rendez-vous de juin, au café habituel, répond Demeos.
       - Où sont-ils en ce moment ?
       - Stibilpi est au Canada, il n’a pas voulu en dire plus par courrier. Ibrahim est toujours coincé au Maroc avec les indépendantistes. Même après trois siècles, il a encore du mal à accepter la présence des Français en colonisateurs de son pays.
       Fébrile, Luigi en casse la mine de son crayon sur le bloc, mais il en a en réserve et continue à écrire sans même s’interrompre. D’après les dernières notes ayant circulé au QG, Stibilpi Lialo a été perdu au Mexique deux ans auparavant ! Même s’il ne le retrouve pas au Canada, il suffira à son guetteur de l’attendre à Venise dans quelques mois... La faim oubliée, le froid mis de côté, le jeune homme écoute attentivement la suite, mais la conversation dévie sur des sujets plus classiques. L’ascension redoutée du Duce, les tractations avec l’Allemagne, les tensions en Europe... Qui sait jusqu’où cela ira-t-il ? Certains parlent même d’une nouvelle guerre !
       Concentré sur sa tâche, Luigi n’entend pas la personne qui s’approche dans son dos et sursaute violement, manquant de faire tomber ses écouteurs jusque dans le canal en contrebas, en sentant au creux de ses reins la pression d’un canon... Il lève les mains et déglutit péniblement.
       - Tiens donc, un espion... Tu es quoi, Albanais ? Français ?
       - Attendez, je peux tout expliquer...
       - Evidement.
       Un léger claquement métallique se fait entendre.
       - Non, ne me tuez pas ! Je vous jure que je n’espionnais pas !
       - Tu fais bien semblant alors. Pour t’excuser il va falloir me dire...
       - Quoi ?
       - Si Mary-Ann a déjà ouvert ses cadeaux !
       Incrédule, Luigi se retourne et contemple bouche bée Henry Limp, le Guetteur de Thumpelton. Au lieu d’une arme c’est une bouteille de champagne qu’il a dans les mains, et le cliquetis venait de deux flûtes s’entrechoquant !
       - Il n’y a pas de raison qu’ils soient les seuls à s’amuser, non ! Sympa ta planque, je l’avait repérée aussi.
       Il emplit les verres tandis que Luigi reprend ses écouteurs et son guet.
       Hugh reprend la parole.
       - Voulez-vous faire un tout à Saint Marc après le dîner ? Il paraît que la crèche est bien faite cette année.
       - Bah, aucune n’a l’air très vivante de toute façon. En tout cas moins bien que celle que j’ai vu une fois, répond Demeos
       - C’était où et quand ?
       - Oh, ça remonte quand même, je ne sais plus exactement la date. Un petit village, pas très loin des côtes de la méditerranée. On m’avait dit qu’il allait s’y passer quelque chose, j’y ai fait un tour, n’ayant rien de mieux à faire. Je ne suis pas resté longtemps car il y avait d’autres Immortels que je ne connaissais pas et que je n’étais pas d'humeur à me battre, mais la scène était mignonne. Ce gamin, il était si éveillé pour un nouveau-né de l’époque ! Il faisait des petits bruits tout légers, on aurait dit le cri d’un papillon. Avec le recul, je me dis que ce n’était pas très sain de le laisser dans une étable avec des animaux si près de lui, mais bon, ils devaient lui tenir chaud. Comment s’appelait le coin déjà ? Bethléem, un truc dans ce genre. L’année ? Zéro je crois, mais nous ne le savions pas encore.
       Un sourire en coin devant l’expression ahurie de ses amis, il conclue :
       - Bon, j’avoue que si j’avais su que cette histoire aurait autant de succès, j’aurais sans doute attendu d’en voir un peu plus. Allez, quoi, ne faites pas cette tête ! Joyeux noël !