NON NON, CE SERA TRES COURT

Robert Martin
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      Tuong Phan Namh termine sa toilette par un baume après-rasage onctueux comme un lait de coco. Son visage juvénile absorbe le cosmétique frais comme un souffle de menthe, qu’il étale en un lent et profond massage. Il ferme les yeux, c’est bon, et monte sur les joues par plaisir, là où le rasoir n’a pas besoin d’aller, et va même jusqu’aux tempes. Il ouvre les yeux, face au miroir du cabinet de toilette. Il ne fait pas ses cent quarante-trois ans. Il ne les aura d’ailleurs que dans plus de deux mois. En attendant, ce soir, il se prépare pour l’anniversaire de celle qu’il considère comme sa grande sœur, son éducatrice en Immortalité, celle à qui il doit la révélation de sa nature et ses premières leçons d’autodéfense, Charlotte, qui naquit sous le règne du Soleil de Versailles.
      Il avait souhaité l’inviter chez lui, où il aurait préparé de l’entrée au dessert un repas exquis, car un anniversaire d’Immortel est chose intime. Mais elle, toujours portée sur la fête, les grands nombres, avait voulu convier ses collègues de travail, ainsi que d’autres mortels avec lesquels elle avait sympathisé pour les quelques années qui leur étaient dévolues par leur condition. Elle avait loué une salle dans un restaurant de la vieille ville de Strasbourg, où ils vivaient depuis bientôt sept ans.
      Ce qui gêne le plus Tuong, c’est qu’il ne pourra pas réaliser son phantasme pâtissier : apporter à Charlotte, à la fin du repas, un gros gâteau de sa confection coiffé des trois cent vingt bougies de ses trois cent vingt ans.
      Il sort et pousse une reconnaissance vers le restaurant, à quelques minutes de son appartement.
      La salle du fond, où ils seront plus tranquilles — bien que seize commensaux ! — est en effet assez belle, avec ses tentures de velours grenat, ses deux lustres de cristal et ses miroirs dorés. Il les compte.
      - « Je peux téléphoner ? Je suis un des participants de la soirée réservée...
      - Par là, Monsieur, le téléphone est près des portemanteaux. »
      Il compose le numéro de Charlotte.
      - « Charlotte ? C’est Tuong. Non, non, ce sera très court, ne te dérange pas. Dis-moi seulement : pour... les autres, quel âge es-tu censée avoir ? ... Trente-deux ?! Excellent ! À ce soir ! »
      Il raccroche et se tourne vers le serveur qui l’a déjà renseigné.
      - « Serait-il possible, ce soir, d’avoir juste un miroir de plus dans le salon ? Je me charge de la décoration de la soirée, et je crois que, vu notre disposition en cercle, cela rendra les proportions de la pièce plus harmonieuse.
      - Pas de problème, Monsieur. Je vais en prendre un dans la petite salle fumeur, qui ne sert presque plus.
      - Pourquoi, les clients ne fument plus ?
      - Oh... si, mais elle est trop petite, et comme ils peuvent fumer quand même ailleurs... »

      Tuong rentre vite chez lui, et se met au fourneau. Se serait-il douté, au siècle dernier, dans son village annamite, qu’il deviendrait un maître dans la préparation de la forêt noire, péché mignon de Charlotte ? Pendant que le gâteau cuit, il descend acheter trente-deux bougies à la droguerie.

      La fête s’est bien passée. Tout le monde est heureux, la cuisine était bonne, le champagne frais et aérien. Après le fromage, Tuong se lève et se glisse dans la cuisine avec la complicité du personnel qui l’a autorisé, exceptionnellement, à entreposer son gâteau dans leur chambre froide. Sur un plan de travail en inox, il allume les bougies une à une, puis prend délicatement le plateau et passe la porte battante.
      « Joyeux anniversaire !!! », crient-ils tous comme un seul hermaphrodite. Tuong est debout, s’apprête à poser le gâteau sur la table, devant Charlotte, pour qu’elle fasse démonstration de son souffle. Il lui fait un clin d’œil et d’un mouvement de tête, lui indique les miroirs. Elle a du mal à comprendre, mais la lumière, sous forme de petites flammes répétées en grand nombre, se fait dans son esprit. Pour les amis, trente-deux bougies sur le gâteau. Neuf miroirs, qui reflètent ces points lumineux, les portent à un total de trois cent vingt, pour être conforme à la réalité, secret de Charlotte et de Tuong.
      Elle éteint toutes les bougies d’une seule expiration longue et économe. Tuong sourit et écarte les pans de sa longue tunique de soie écarlate. Il sort une longue dague qui pendait discrètement le long de son flanc gauche et la tend à Charlotte.
      « Pour couper les parts. À toi l’honneur. »