Note de l'auteur : il est préférable d'avoir lu Réminiscences avant cette petite histoire, même si ce n'est pas indispensable.
Mani jeta un dernier coup d'œil sur la pièce, vérifiant que tout était parfait.
Les frésias cueillis ce matin encore humides de rosée et conservés jusqu'à ce soir trônaient dans un vase sur la table, au milieu des bougies à la flamme dansante. Les couverts étaient soigneusement disposés de chaque côté des assiettes, les verres n'attendaient plus que le vin qui les remplirait. L'âtre diffusait chaleur et lumière dans la petite pièce à l'intime obscurité. Il ne manquait plus qu'elle.
Mani s'assit dans le confortable fauteuil de brocart au velours pourpre devant la cheminée. Il avait pris grand soin de son apparence ce soir : il avait d'abord tressé deux mèches de ses cheveux longs de part et d'autre de son visage, scellant chacune d'une perle de bois, mais avait laissé le reste de sa chevelure d'ébène libre sur ses épaules. Le mohawk avait ensuite revêtu sa tenue de Chaman qu'il n'avait pas eu l'occasion de porter depuis bien longtemps, mais ce soir était un évènement spécial. Son anniversaire.
Fermant les yeux, Mani se laissa porter par ses pensées. Il se demanda comment elle serait vêtue. Porterait-elle cette outrageante robe de taffetas rouge sang qui mettait en valeur sa gorge blanche et son admirable poitrine ? Préférerait-elle plutôt passer le fourreau noir si serré qu'il laissait tout deviner de son anatomie parfaite ? Ou bien choisirait-elle une tenue nouvelle, qu'il n'avait jamais encore vue, qu'elle aurait peut-être même achetée pour l'occasion ? Mani sourit, les yeux toujours clos. Il avait hâte de la voir, il y avait si longtemps qu'ils étaient séparés. Il imaginait ses longs cheveux noirs remontés en un chignon compliqué qui dégagerait l'ovale parfait de son visage et soulignerait son port altier et ses épaules graciles. Elle sourirait sûrement en voyant la surprise qu'il lui réservait, de ce sourire mutin et énigmatique qu'il affectionnait tout particulièrement. Elle ne se doutait probablement pas de ce qui l'attendait. Elle avait toujours soigneusement dissimulé à son entourage la date exacte de son anniversaire, prétextant l'ignorer elle-même (peut-être était-ce la vérité). Mais au terme de recherches approfondies, Mani avait réussi à découvrir la mystérieuse date de naissance. Le 8 décembre, jour de l'Immaculée Conception. Quelle ironie du sort que de naître ce jour là pour celle qui était devenue la courtisane la plus désirée de son temps. Un rapide calcul lui permit de déterminer que ce soir serait son 428ème anniversaire, elle qui en paraîtrait à peine plus de vingt toute sa vie.
Les secondes s'égrenaient en minutes interminables, les minutes en heures. Mani s'était servi un verre de vin qu'il dégustait en patientant. La belle se faisait attendre. Mais comme dit l'adage, "se faire attendre c'est se faire désirer"… Se rasseyant dans le fauteuil, Mani ferma à nouveau les yeux pour retourner à l'objet de ses pensées.
Aux premières lueurs du jour, le feu s'éteignit lentement, mais le Mohawk ne prit pas la peine de le ranimer. Le vin était bu, les bougies consumées. Rien n'avait dérangé l'ordre parfait de la table. Les frésias restaient stoïques sur leurs tiges, attendant une rosée qui ne viendrait pas ce matin – elle ne serait pas la seule. Mani se leva lentement, débarrassa les assiettes et les couverts qu'il rangea avec soin, ouvrit les rideaux pour laisser entrer le soleil levant. L'air humide de l'aube rafraîchit son visage pourtant paisible malgré l'attente et la veillée. Elle n'était pas venue cette année, tout comme l'année précédente, ni celle d'avant encore. Chassant la petite voix dans sa tête qui lui disait qu'elle ne viendrait plus jamais, Mani leva les yeux sur le ciel qui s'embrasait sous les premiers rayons du soleil et murmura : "Joyeux anniversaire Sylvia".