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Le repos du guerrier
(Lay down your sword)

Sandra McDonald
Traduit par Poupov, Maroussia et Catherine




         Notes de l’auteur :

         Là n’est pas tout mon travail, vous vous en doutez bien. Cette histoire prend place dans une série assez vaste. J’ai commencé à en parler dans ‘Epicenter’. Les éléments de fond peuvent être trouvés dans ‘Epicenter’, ‘Choices After Evil’ et ‘Epilogue : Studies in Light’ (Ndt. Pas de traduction disponible pour le moment), même s’il n’est pas nécessaire d’avoir lu ces histoires pour lire celle-ci.
         Bon, tous les trucs autour de « Il ne peut en rester qu’un » ne sont évidemment pas de moi, mais je m’y tiens quand même. Et n’oubliez pas, rien n’est fini tant que tout n’est pas fini.
         Commentaires, critiques et fautes de typos, écrivez-moi, SVP. (NDT : pour les erreurs de typographie, ce serait plutôt à moi.)




- 1 -




         Londres.
         Communauté Européenne, Secteur de Grande Bretagne, 2435 après J.-C.


         Amanda se tenait devant la baie vitrée de sa chambre d'hôtel, fixant sans les voir les flots boueux de la Tamise qui s'écoulaient devant elle. Elle se rappelait l'époque il y a 800 ou 900 ans de cela, où l'hiver était si froid que le fleuve avait gelé... Elle se rappelait les beaux jours d'hiver, les fêtes sur la glace et le sentiment de frivolité qui l'accompagnait en ces moments là. Elle se rappelait ce que l'hiver avait été, avant que le dérèglement climatique ne fasse ressembler l'atmosphère de Londres à celle d'une serre tropicale douze mois par an.
         De là où elle se trouvait, elle voyait la foule des piétons déambuler lentement sous des parapluies les protégeant de la pluie torrentielle qui s'abattait sans discontinuer. Mais si elle les regardait, eux, elle le savait, ne pouvaient pas la voir. L'hôtel que MacLeod avait choisi était équipé du dernier cri en matière de champ de camouflage, l'occultant ou le révélant plusieurs fois par jour, pour le plus grand bonheur des passants transformés en spectateurs.
         « Alors si j'ai bien compris... », dit-elle sans se retourner au groupe qui se tenait près d'elle. « Vous voulez que j'entre par effraction dans un monastère, que j'y séduise le jeune Immortel qui s'y trouve, et que je le persuade de venir avec nous au Sanctuaire ? »
         Duncan MacLeod jeta un coup d’œil gêné en direction de Tsaganis, mais le jeune aveugle ne réagit pas... ou s'il le fit, il n'en laissa rien paraître. Son regard à l'expression indéchiffrable, encadré par de longs cheveux blonds, n'avait pas bougé. Le brouilleur qu'il tenait dans la paume de sa main continuait à crypter leur conversation, les gardant ainsi à l'abri des oreilles indiscrètes des DESII.
         « C'est bien cela, oui... » fit MacLeod. Holland Greer, près de lui, serra sa main mais ne dit rien, se contentant de fixer Amanda d'un air grave.
         Le regard d'Amanda s'était à présent fixé sur le flot de manifestants se dirigeant vers Charring-Cross Memorial Park. Elle put voir flotter les drapeaux verts et jaunes des contestataires Free-Wave, puis aussitôt après la charge de la police qui les arrêta net. L'itinéraire de la manifestation n'était pas innocent. Construit sur les ruines de la station de métro détruite au cours d'une des spectaculaires Emeutes de la Faim lors de l'été caniculaire de 2189, le parc était devenu un lieu de rassemblement privilégié pour les membres de Free-Wave.
         Elle tourna le dos à la fenêtre et aux manifestants, incapable d'en supporter davantage. Malgré ses mille six cents ans, elle projetait encore une vitalité et une énergie qui attiraient MacLeod comme un aimant. Le décès de son mari mortel, Tristan, quelque dix-huit mois plus tôt, l'avait marquée d'une gravité qui rehaussait encore sa beauté. MacLeod l'avait aimée pendant des siècles - parfois comme un amant, désormais comme un ami dévoué - mais jamais il n'avait eu besoin d'elle comme aujourd'hui.
         Amanda prit la parole. « J'ai encore pas mal de charme, c'est certain, » fit-elle avec un sourire désabusé, « et je suis capable de faire oublier ses vœux à un moine... Mais qu'a-t-il de si important, ce Jason Sanger ? Nous n'allons quand même pas passer des petites annonces dans les journaux du genre ‘Recherche Immortel...?’ Combien Methos croit-il qu'il peut en cacher dans son Sanctuaire ? ».
         Tsaganis, qui était né trop tard pour avoir jamais connu un journal ou une petite annonce, répondit d'un ton brusque, avant que MacLeod ou Holland puisse intervenir « Ce n'est pas un moine... et le Sanctuaire est assez grand. »
         Amanda n'aimait pas Tsaganis ; il lui était même déjà arrivé de penser que séparer cette tête orgueilleuse de son cou pouvait être une option tout à fait envisageable... et plutôt agréable.
         « Jason était un ami de Richie... et de Felicia, » ajouta Holland.
         En revanche, Amanda appréciait Holland, en dépit du fait qu'elle avait gagné l'amour et l'affection de MacLeod. Elle nota le soupçon de doux regret dans la voix de la jeune femme, lorsque celle-ci prononça le nom de son mentor ; Felicia Martins l'avait entraînée depuis le premier jour de sa nouvelle vie. Le souvenir de Richie et Felicia fit passer une ombre sur le visage d'Amanda. Cette tragédie vieille de quatre ans, cette injustice - bien qu'affaiblie par le temps - persistait et venait s'ajouter à la perte encore récente de son Tristan.
         Personne n'aurait mérité de mourir de la façon dont ils étaient morts.
         Le regard de MacLeod était perdu au loin, la mâchoire crispée sur le souvenir de Richie.
         « Mais enfin, » persista Amanda, « cela en vaut-il la peine ? La Suisse est restée sûre jusqu'à présent, mais j'ai entendu dire que les frontières sont devenues infranchissables. »
         « Tu n'es pas obligée de le faire, » risqua MacLeod, « on peut essayer un autre moyen. »
         « Ce n'est pas le problème. » Amanda s’affala dans le fauteuil, qui épousa aussitôt la forme de son corps. Elle jeta un coup d’œil à l'écran mural où défilaient en silence les nouvelles du matin. « Je veux juste m'assurer que nous avons envisagé toutes les options disponibles ; après tout je risque de laisser ma tête entre les mains des DESII sur ce coup-là... »
         Le visage de MacLeod se fit plus encore plus sérieux. « Jason a été gravement blessé durant le... l'incident de Versailles. Il a vu ce qui est arrivé à Richie et à Felicia. Il ne fait confiance à aucun d'entre nous. Il me reproche...de ne pas être arrivé à temps. Mais je lui dois bien ça... par égard pour Richie. »
         Amanda acquiesça très légèrement. « En fait, ce que tu es en train de me dire, c'est que tu veux que je te rende un service... à toi. »
         « Oui, » dit-il d'une voix ferme et claire. « Dois-je te supplier ? »
         La chambre perdit de sa substance sous les pieds d'Amanda. MacLeod ne l'avait jamais suppliée pour quoi que se soit. Il l'avait certes cajolée une ou deux fois pour obtenir ce qu'il voulait, il l'avait menacée et soudoyée, il l'avait même roulée plus souvent qu'à son tour - une fois, il avait négocié avec elle afin qu'elle accepte de voler une croix... et elle l'avait fait. Pour Duncan. Et aujourd'hui il était prêt à la supplier.
         Pas de doute... les prophètes de malheur devaient avoir raison, la fin du monde approchait...
         « Très bien, » dit solennellement Amanda. « J'irai chercher ton moine. »
         « Ce n'est pas un moine, » corrigea Tsaganis.
         Amanda l'ignora.
         Ils travaillèrent pendant deux heures : des horaires aux conditions de voyage, des systèmes de sécurité jusqu'aux plus petits imprévus, tout fut passé en revue dans les moindres détails. Holland et MacLeod resteraient à la Nouvelle Stans, située derrière les contreforts montagneux du monastère. Si Amanda ne leur donnait pas signe de vie au bout de quatre jours, ils sauraient qu'elle avait échoué. Et si elle ne les rejoignait pas à Bangkok dans dix jours, Jason Sanger ou pas, ils rejoindraient le Sanctuaire sans elle.
         Tsaganis partirait en avant pour retrouver Methos, Ceirdwyn et les autres, et mettre au point avec eux les derniers préparatifs avant leur retraite, hors du chaos terrible, grandiose et déchirant qu'était devenu le monde.
         Dans l'ascenseur, Amanda se mit à penser à Jason Sanger. Il avait trente ans, dont quatre d'immortalité, et pendant ces quatre années, il s'était caché derrière les murs d'un monastère de l'ordre des Cisterciens de la Stricte Obédience. Dieu seul savait comment, il avait réussi à survivre aux atrocités qui étaient venues à bout de Richie et Felicia, au fond d'une cellule gorgée de sang du château de Versailles. Elle était certaine que Duncan lui avait dissimulé des choses sur ce jeune Immortel ; cela n'en donnait que plus de piquant au défi.
         Depuis la fenêtre, MacLeod regarda Amanda quitter l'hôtel et se mêler à la foule en contrebas. Les premières tribus de chasseurs, 10 000 ans plus tôt, avaient laissé la place désormais à plus d'un milliard de personnes vivant au cœur de la Métropole Londonienne. Le monde à présent comptait trop d'hommes. Trente milliards d'humains suant, respirant, luttant et polluant la Terre. Les Guerres de l'Ozone, les famines, les émeutes, les épidémies ou les politiques répressives de contrôle des naissances, rien n'avait pu refréner l'ardeur des mortels à se reproduire et se multiplier jusqu'au point de non-retour.
         Mais ce n'était pas la surpopulation mondiale qui lui pesait sur le cœur, pas plus que les diverses catastrophes qui avaient transformé Miami, Hong Kong et la plupart des îles des Caraïbes en centres de loisirs aquatiques et sous-marins. C'était Versailles qui lui vrillait le cœur, d'une douleur d'autant plus intense qu'elle lui était très personnelle... C'était le sentiment d'une injustice, une tristesse sans fin qui n'avait pas faibli une seule fois en quatre ans.
         Dans la foule, il aperçut une femme dont les traits lui parurent soudain familiers. Bien que l'hôtel fût invisible et qu'elle n'ait pu remarquer le regard inquisiteur de l'Immortel, elle se tourna vers lui et le regarda. Puis elle disparut dans la foule et Duncan se rappela que Tessa Noël était décédée depuis plus de quatre cent quarante ans. Un caprice génétique avait du conférer sa beauté à une lointaine parente, à moins qu'il se fût agi d'une illusion d'optique, un effet de son imagination.
         Holland s'approcha et lui passa ses bras autour de la taille. MacLeod se laissa doucement aller contre elle et s'accorda le luxe d'un soupir.
         « Combien de mensonges avons-nous raconté à Amanda ? » demanda-t-il doucement.
         « Autant que nécésaire, » répondit Holland, l'embrassant dans le cou et le serrant plus fort avec tristesse.



***



         Sur le quai, face au train Ultrabullet en direction de Zurich, Amanda vit deux agents des DESII se frayant un chemin au travers de la foule. Rien ne permettait de savoir s'ils étaient à sa recherche... mais rien non plus ne permettait d'affirmer le contraire. Elle aurait pu prendre le train suivant, mais cela signifiait traverser la France, et la France était devenu un endroit trop dangereux. Amanda s'éclipsa furtivement et échappa à leur regard, s’attacha aux pas d’un homme d’affaire, et entama une conversation qui lui permit de s’immiscer avec lui dans le train, puis dans son compartiment, et ainsi de Londres à Zurich en à peine deux heures.
         Arrivée à Zurich, elle acheta une place dans une aérocapsule sous un nom d'emprunt, après avoir donné sa destination finale. Le guichet automatique catalogua sa demande avec celle de deux autres personnes qui voyageaient dans la même direction ; ensemble ils partagèrent ce moyen de locomotion rapide et sûr dans un silence poli. A la station, elle fut obligée de louer une capsule particulière pour la route jusqu'à la Nouvelle Stans, mais cela lui offrit le luxe de l'intimité pour la dernière partie de son voyage, ce qu'elle apprécia grandement.
         Cela aurait été tellement plus facile à l'époque des voyages à cheval. Même les automobiles, avec leur terribles gaz d'échappement qui avait empoisonné la planète, auraient offert beaucoup plus d'indépendance que les trains et autres capsules. Au moins, se dit Amanda, maussade, je n'aurais pas à m'inquiéter de la façon de voyager après la Nouvelle Stans. Il n'existait aucun moyen de transport automatisé jusqu'au monastère, et les seuls contacts que les frères acceptaient avec l'extérieur se faisaient lors des livraisons par capsules aériennes.
         Tout de même, un cheval eut été préférable...
         Elle se souvenaient du temps où il y avait des chevaux, des dauphins, des baleines et des rhinocéros blancs. Du temps d'avant la fonte des glaciers, avant que l'eau n'engloutissent les côtes et les cités qui s'y trouvaient. Du temps où il y avait de la place pour respirer.
         Amanda regarda par la fenêtre de la capsule et se mit à souhaiter pour la millième fois - au sens propre du terme - d'être moins sentimentale. Elle essayait en général de cacher cet aspect de son caractère derrière des traits d'esprit ou un mépris élégant, mais Tristan avait su la percer à jour dés leur première rencontre, et tout au long de leurs soixante années de mariage.
         Tristan... oh, Seigneur...
         La ville de la Nouvelle Stans s'agrippait pour moitié au versant de la montagne du Stanserhorn. L'ancienne cité gisait, submergée par les eaux du lac de Lucerne, avec Altdorf, Gersau, Weggis, Stansstad, Buochs, et une douzaine d'autres villes englouties. Lucerne elle-même avait tant bien que mal résisté aux flots descendus des Alpes, pour finalement être dévastée comme les autres lorsque les digues avaient lâché.
         Amanda descendit dans un des petits hôtels de la ville. La Suisse était devenu un des bastions de Free-Wave ; aussi, au lieu de l'habituel scanner rétinien, le concierge se contenta de lui donner une bonne vieille clef, démodée aujourd'hui, qui pesait son poids dans la paume d'Amanda. L'hôtel n'était toutefois pas suffisamment préhistorique pour ne pas posséder d'I-Mail : un message l'attendait lorsqu'elle arriva dans sa chambre.
         « Bonne chance pour ton roman » lut-elle. « Puisse la beauté éternelle des Alpes stimuler ta créativité. Amitiés, Paul et Millie. »
         Duncan et Holland. Ils étaient en ville, et le plan suivait son cours.
         Amanda s'écroula sur son lit et passa en revue ce qui avait été planifié. Elle ne sortit qu'une fois de sa chambre, pour aller dîner. Sur le chemin du retour, elle récupéra l'épée que Duncan avait laissée pour elle sous un banc du jardin public. Voyager sans son épée la rendait toujours extrêmement nerveuse, mais il n'y avait aucun moyen de contourner les senseurs de sécurité des stations de transit. Le lendemain matin, peu après l'aurore, elle régla sa note et partit pour une randonnée dans la montagne, un sac à dos pour tout bagage.
         Si cette unité avait eu encore cours à cette époque, on aurait pu dire que la température de cette mi-février flirtait avec les dix degrés Celsius... Les efforts que faisait Amanda en escaladant la montagne eurent tôt fait de tremper son blouson et son pantalon de nylon sombre. Le sentier peu fréquenté serpentait au travers de forêts à l'agonie, de rocs aux arêtes dentelées et de pentes abruptes. Plus haut, plus haut, toujours plus haut... bientôt elle se trouva à 1000 mètres d'altitude et elle maudit l'architecte qui avait eu la brillante idée de construire au Moyen Age le monastère de Gethsémani en haut du pic. Le sol sous ses pieds était détrempé par l'eau qui noyait plantes et arbres. La boue était traître ; après s'être brisé la cheville droite dans un cours d'eau crasseux, elle s'arrêta un instant et, profitant du temps nécessaire à sa guérison, avala quelques pilules nutritives et contempla le panorama de la vallée qui s'étendait sous ses pieds. Aux alentours de midi, elle était tranquillement calée au creux d'un épais fourré, à 400 mètres du mur Nord de Gethsémani ; elle s'installa au sommet d'un chêne pour y attendre la tombée de la nuit.
         Elle observa le monastère aux jumelles. Il avait été construit tout au sommet de la montagne et semblait se fondre dans le prolongement de l’à-pic qui l’entourait. Un mur fortifié de couleur grise, ancien mais robuste, l'entourait de manière imposante. Une forteresse médiévale de cinq étages s’élevait derrière ces remparts, des fentes étroites en guise de fenêtres semblant contempler les pentes. Ces bâtiments n’avaient aucune chance de gagner un jour un concours de beauté, et il semblait à l’Immortelle que quelle que fut la douceur qu’avaient acquise les saisons ces dernières décennies, un hiver y serait intenable. Quelque part derrière le bâtiment principal, elle aperçut de la fumée ; elle savait d'après les cartes que lui avait fournies MacLeod que les cuisines, les anciennes écuries et les jardins s'y trouvaient. Gethsémani était capable, s'il le voulait, de couper tout contact avec le monde extérieur. Elle se demanda si Methos avait déjà considéré cet endroit comme un lieu possible pour l'installation de son Sanctuaire.
         Un chant d'hommes reprenant une mélopée en latin rompit la douce quiétude de l'après-midi, et Amanda regarda sa montre. Les Trappistes se réunissaient pour assister aux offices sept fois par jour. Deux heures de l'après-midi correspondait à None. Le latin d'Amanda était un peu rouillé mais elle réussit à saisir quelques bribes de mots. Ces hommes chantaient les louanges de Dieu d'une voix pure, perchés sur le toit du monde. Jason se trouvait peut-être avec eux, ignorant tout des plans et des intrigues destinés à le sauver de lui-même.
         Elle détestait attendre, mais il n'y avait rien d'autre à faire. Les Vêpres eurent lieu à dix-sept heures trente... Peu de temps après, elle vit trois moines sortir par l'entrée principale, vêtus de leur habits blancs et de sandales. Ils marchaient calmement, en silence, mais Amanda savait que les vœux de silence des Trappistes étaient moins respectés qu'auparavant. Les moines semblaient perdu dans leurs pensées, tandis qu'ils marchaient et admiraient le spectaculaire coucher de soleil qui teintait le ciel de rayures roses, pourpres et or. Elle se demanda à nouveau pourquoi des hommes choisissaient de se cloîtrer, loin des leurs et en vint à la conclusion que c'était sûrement parce que le monde les avait blessés trop cruellement.
         La vision d'elle-même en nonne traversa son esprit... et fut vite écartée. Elle aimait trop le monde, elle aimait trop en faire partie, même si cela devait lui causer de grandes tristesses comme la mort de Tristan. Et elle ne croyait pas en un Dieu pour les Immortels, dont le seul destin se résumait à s'entretuer dans une quête sans fin pour obtenir têtes et Quickenings.
         Les moines revinrent de leur promenade sans même passer près de sa cachette. Le dernier office de la journée était les Complies, à dix-neuf heures trente. A cette heure là, le ciel s'était complètement assombri et la température extérieure avait considérablement chuté. Amanda se douta que les moines seraient bientôt presque tous endormis dans leur lit. Il y avait d'autres offices - dont un qui commençait à une heure indue selon Amanda (c'est à dire à trois heures du matin).
         C'est à cette heure là qu'elle comptait rencontrer Jason pour le convaincre de partir avec elle.
         Peu après 21h, elle escalada le mur bas et se laissa tomber sans un bruit dans l’enceinte baignée d’obscurité. Le dais étoilé au dessus de sa tête était la seule source de lumière, mais c'était plus que suffisant pour des yeux comme les siens. Dans les dépendances situées derrière le bâtiment principal de Gethsémani, elle trouva tout ce qu'elle s'attendait à y trouver, y compris le petit baraquement rectangulaire où logeaient les novices et les rares invités. Rentrer dans la partie réservée aux novices fut plus difficile, car l'accès en était bloqué de l'intérieur par un verrou. Elle entreprit d'escalader le côté de l'édifice en s'aidant des micro ventouses de ses gants et de ses bottes ; elle s'y introduisit par le vasistas du toit, traversa les combles du grenier et se fraya un chemin jusqu'aux portes de bois qui se trouvaient sur le palier du premier étage. Elle repéra la chambre où, selon les dires de MacLeod, dormait Jason ; effectivement, elle ressentit au travers de la porte l'immanquable buzz qui indiquait la présence d'un autre Immortel.
         La porte n'était pas fermée à clé. Amanda frappa doucement contre le battant, puis pénétra dans la petite cellule. Elle distingua la silhouette d'un homme assis sur le lit, mais l'obscurité de la pièce lui masquait ses traits.
         « Jason ? » demanda-t-elle.
         Quelque chose la frappa sur l'arrière du crâne, qui résonna bruyamment. Amanda tituba, puis s'effondra à genoux. Le monde chancelait autour d'elle ; des flashes rouges zébraient son champ de vision et elle sentit un arrière-goût de bile dans sa bouche. Elle essaya de dégainer son épée mais ses doigts étaient comme privés de vie. La première pensée qui traversa son esprit embrumé fut que les DESII l'avaient retrouvée. Eux, ou peut-être leurs sadiques prédécesseurs, les Chasseurs... mais les Chasseurs avaient disparu de la surface de la Terre depuis presque trois cents ans.
         Elle sentit un second Immortel, puis un troisième, mais ne vit pourtant que des formes floues arrivant sur elle avec une délicatesse et un silence qui semblaient inhumain. Ces silhouettes indistinctes la relevèrent, et l'une d'entre elles bâillonna d'une main ferme Amanda pour l'empêcher de hurler. La seconde - une femme, réalisa Amanda avec surprise - confisqua son épée. La blessure sur la tête d'Amanda était déjà en train de cicatriser, ses forces lui revenaient, mais elle ne chercha pas à combattre. Au lieu de ça, elle se concentra sur l'homme près du lit, qui se leva pour allumer une petite lampe à kérosène posée sur le banc tout près.
         Amanda le reconnut instantanément. S'il était réellement Jason Sanger, alors Duncan et elle auraient besoin d'avoir une petite explication en tête à tête...
         « Bonsoir, Amanda, » dit gravement Connor MacLeod.




- 2 -




         « J’aime écrire. C’est la paperasse qui me repousse. » (Anonyme)

         La seule ambition dans la vie de Valery Constantine, sa passion et unique intérêt était en fait un paradoxe. Il le voulait, mais ne savait pas ce que c’était. Il tuait pour l’obtenir, quitte à être lui même tué, sans même savoir si cela valait une seule vie perdue. Il ne savait pas où c’était, quelle était sa couleur, sa forme, ce qu’il en ferait une fois qu’il serait sien. Mais il le voulait, et cette seule affirmation rendait tout possible et tout acceptable.
         Il voulait le Prix.
         Le mystérieux, merveilleux, indéfinissable Prix. Tel le Tao, un Prix qu’on aurait défini ne serait plus le Prix. Au début de son existence trimillénaire, il avait pris l’habitude de demander à ses victimes ce qu’elles pensaient être le Prix. Les réponses étaient en général si stupides, désespérées et empreintes d’ignorance qu’après quelques siècles il ne se donnait plus la peine de poser la question.
         Evidemment, il ne prenait quasiment plus de têtes. Son occupation actuelle rendait la chose quasi impossible, et de toutes façons, ses champions étaient là pour faire le sale boulot. Les Immortels qu’il avait choisis, entraînés, forgés d’acier et d’orgueil, tuaient pour lui et ne lui laissaient que les quelques rares vraiment à son niveau. Il les logeait et les entraînait quelques décennies, puis les envoyait dans le Monde combattre les autres Immortels. Un seul d’entre eux avait osé se retourner contre lui, mais avait été aisément défait. Cependant, Valery ne l’avait pas décapité. Il l’avait empalé nu sous un soleil brûlant, hurlant à travers une agonie perpétuelle. Il fallu un Immortel suffisamment courageux pour le défier et couper la tête du malheureux. Il s’appelait Goran Riswanathan. Avant sa première mort, cinq cents ans plutôt, il était avocat à Madras.
         Ris, le plus brillant de ses élèves et celui en qui il avait le plus confiance, se tenait en face de lui dans leur suite d’hôtel à la Nouvelle Lucerne, un verre de vin dans sa large main.
         Leur suite possédait une décoration de tout premier choix : un tapis bleu qui aurait pu être un océan, des sculptures en marbre sorties des mains de génies, des fauteuils presque trop beaux pour s’asseoir dessus. Des fleurs véritables dans des vases dont les prismes formaient des arcs-en-ciel en jouant avec la lumière du soleil. Des écrans muraux savamment présentés comme des fenêtres montraient des vues des Alpes environnantes. Rien de tout cela n’était réellement important ; Ils auraient pu se trouver dans un cachot, du sang et des ordures jusqu’aux genoux, uniquement éclairés de torches mourantes, que leur attention n’eut été ni plus ni moins focalisée sur les seules choses importantes.
         Methos. La Némésis de Valery. Ses plans pour placer une poignée d’Immortels dans son Sanctuaire. Ceirdwyn, l’amante de Methos, qui autrefois avait dédaigné Valery autour du feu d’un camp celtique. Duncan Macleod, ce gêneur d’Highlander qui aurait dû être tué des siècles plus tôt, mais qui était à chaque fois supérieur aux champions de Valery. Connor MacLeod, qui avait difficilement échappé à la lame de Ris quelques mois plus tôt, et qui se cachait probablement au monastère de Gethsémani, en compagnie du meilleur atout de Methos, Jason Sanger.
         Un Prix à lui tout seul, bien que Valery ne sache pas pourquoi.
         « Une femme qui répond au signalement d’Amanda a été vue à Zurich hier, » dit Ris. « A l’heure actuelle, elle doit probablement être en route vers le sommet de la montagne. »
         Valery connaissait bien Amanda. Il avait l’habitude de se tenir informé sur les autres Immortels. Ris pourrait la battre facilement, même avec une main attachée derrière le dos.
         « Elle va essayer de persuader Jason de partir, » dit Ris.
         Valery secoua la tête. « Il ne s’en ira pas. »
         « Qui sait ? J’ai entendu dire qu’il était en train de... changer d’avis. »
         Valery se plaça devant la vue de la vallée, et leva les yeux vers le sommet du Stanserhorn. Bien que le monastère soit trop petit pour être visible à l’œil nu, il lui arrivait de penser qu’il pouvait distinguer sa frêle silhouette à la limite du ciel.
         « S’il s’en va avec elle, tant mieux, » dit Valery. « Tu le lui prendras et me l’amèneras. Tête intacte. »
         Ris sourit. C’était un homme à l’apparence avenante, les dents bien blanches et les yeux lumineux. Il était né avec un certain charme qui lui conférait l’avantage face à quasiment n’importe qui. « Et MacLeod ? S’il est là lui aussi ? »
         Valery réfléchit. Pour lui, Duncan MacLeod n’avait jamais été qu’un gêneur de plus. Il avait tué Slan Quince, un des favoris de Valery vers la fin du vingtième siècle. Il avait tué un autre favori un siècle après pendant la guerre de l’Ozone. MacLeod était un escrimeur de talent, qui avait autant de chance d’obtenir le prix que son cousin Connor. Connor que Valery haïssait plus que tout.
         « Duncan MacLeod est pour toi, » dit Valery, ses doigts cherchant inconsciemment la garde de son épée. « Connor MacLeod est pour moi. »



***



         Alors qu’Amanda approchait du monastère, Duncan MacLeod et Holland Greer faisaient l’amour comme si c’était la première fois. Chargés d’une passion qui était comme un Quickening sensuel, leurs corps venant l’un vers l’autre avec un feu, une faim, un désir infinis, ils se mêlèrent sur le lit tels une seule masse, mains et lèvres et jambes en mouvement constant, quelques mots, quelques rires. Les bruits de la passion.
         Ils se mêlèrent sur le tapis.
         Puis dans la douche.
         Encore sur le lit.
         Finalement, épuisés au point de ne plus pouvoir faire mieux que s’embrasser, MacLeod se reposa entre ses bras, et regarda Holland dormir, à quelques centimètres à peine de lui. Des siècles plus tôt, il s’était rendu compte que les mots ne pouvaient pas définir son amour pour elle. C’était simplement l’amour le plus profond, l’amour le plus vrai, l’amour le plus significatif qu’il ait jamais connu. Il n’accordait pas de crédit à l’astrologie, et pourtant, c’était comme si les astres et les planètes et les constellations avaient finalement trouvé l’alignement parfait, et lui avaient offert Holland tel un miracle.
         Ce n’était pas que leur amour soit parfait. Ils avaient leurs désaccords, leurs mésententes et leurs problèmes. Ils avaient mis plusieurs années avant d’atteindre leur confiance et l’intimité actuelle et n’oubliaient pas pour autant leurs amours passées, leurs amours perdues.
         Mais il l’aimait tellement qu’il savait qu’il ne pourrait pas vivre sans elle.
         Holland lui disait qu’elle l’aimait de la même manière.
         Pour cette raison, c’était probablement une erreur de venir à la Nouvelle Stans, tant leur potentiel de tragédie était élevé. Même Methos avait cru bon de les mettre en garde. Mais être séparés n’avait pas grand intérêt, et il restait pour MacLeod un devoir à accomplir avant de suivre Methos à quelque bout du monde qu’il ait placé son sanctuaire.
         Il se rappela Versailles avec un frémissement qui réveilla Holland.
         « Qu’y a t-il ? » demanda t elle gentiment.
         « Richie et Felicia, » dit-il. « Pourquoi eux ? »
         « Methos t’a dit pourquoi, » répondit Holland.
         MacLeod laissa échapper un rire amer. « Methos m’a dit ‘Pourquoi pas ?’ »
         « C’est un homme très terre-à-terre. »
         « Trop terre-à-terre, » dit MacLeod.
         Ils restèrent ainsi, allongés en silence, se demandant comment Amanda se débrouillait.



***



         L’autre Immortelle, Minette, avait toujours l’épée d’Amanda. Elle voulait la récupérer. Mais Connor refusa. « Tu n’en auras pas besoin, » lui rappela-t il. « Tout ce lieu est une terre sacrée. »
         Amanda ne répondit pas. La cellule était petite. Peut-être trois mètres sur trois. Entre le lit, le banc, la petite table et l’armoire en bois, il y avait à peine assez de place pour eux quatre. Connor s’assit au bord du lit, Amanda se tint dans un coin, Minette se posta à la porte, et le quatrième Immortel, Gregor, resta debout à côté de Connor.
         « Pourquoi Methos t’a t-il envoyée ? » demanda Connor.
         Amanda répondit d’un air suspicieux « Il était en retard pour ses cadeaux de Noël, et m’a demandé de faire une livraison spéciale. Désolée, je les ai laissés sur le toit. »
         « Il sait que Jason ne veut pas partir. » dit Connor, ignorant le sarcasme.
         Amanda s’arrêta. « Et où est donc Jason ? »
         Connor regarda le sol, comme si les pierres pouvaient lui fournir des réponses. « Et que comptais-tu faire ? Le séduire ? »
         « Cette idée m’a traversé l’esprit, » admit Amanda.
         Minette lui envoya un regard empreint d’hostilité, lui faisant comprendre que pour elle, Jason Sanger était chasse gardée.
         Amanda s’agenouilla auprès de Connor et prit ses mains. Elle déploya tous ses charmes. « M’en veux-tu, Connor ? Ai-je fait quelque chose de mal ? Parce qu’en fait, la seule chose que je comptais vraiment faire, c’était de transmettre un message à Jason. »
         « Quel genre de message ? » demanda Gregor.
         Connor ne fit aucun commentaire, et Amanda reporta son attention vers Gregor. Il était mort vers la trentaine, avait des yeux et des cheveux sombres, et un regard chargé de passion et d’intelligence. Contrairement à Connor et Minette, il portait l’habit des trappistes, c’était un frère de l’Ordre.
         « Le message est pour lui uniquement, » appuya Amanda.
         « Alors il ne l’aura pas, » dit Connor en la regardant. « Car il ne te recevra pas. »
         Amanda fut ébranlée par la conviction qu'elle pouvait lire dans ses yeux. Quelle que fut la raison pour laquelle Connor, Minette et Gregor se trouvaient là - et Amanda se doutait que Duncan était au courant de leur présence - ils faisaient ce qu'ils pensaient nécessaire pour protéger Jason.
         Le protéger, mais de quoi ? Quelle chose pouvait le menacer, jusque sur ce sol sacré, au point qu'il ait besoin de ces gardes du corps ?
         « Demande-le lui quand même, » dit Amanda.
         « Il ne partira pas, » répéta Connor. « Duncan ou même Methos auraient pu venir en personne, mais ils savaient bien que cela aurait été inutile. »
         « Et ils m'ont quand même envoyée, » demanda Amanda en relevant ses sourcils. « Tout en sachant que ça serait inutile ? Tu devrais savoir, Connor, que je suis loin d'être sans ressources. »
         Elle tenait toujours ses mains. Avec un petit sourire, Connor les libéra.
         « Minette va te donner une chambre, » dit-il. « Suis-la sans faire de problème. Et reste dans cette chambre pendant que j'en réfère à Dom Stephan et aux autres. Quelqu'un t'apportera un petit-déjeuner. On se comprend bien, Amanda ?»
         « J’ai compris, » dit sagement Amanda. Bien qu'elle eut l'air de n'avoir pas encore dit tout ce qu'elle voulait, elle suivit Minette hors de la pièce.
         Connor soupira. Gregor lui tapota sympathiquement dans le dos avant de s’asseoir à côté de lui.
         « Ça c’est une femme, » dit Gregor, étouffant un bâillement.
         « On peut dire ça comme ça, » acquiesça Connor. « Je commence à comprendre ce que Methos et Duncan ont dans la tête. Il est vrai que si quelqu’un est capable de le convaincre, c’est bien Amanda. »
         « Et qu’allons-nous faire maintenant ? »
         « Je pense qu’elle a quand même raison. On peut lui demander. De toutes façons, il répondra non, comme il l’avait fait avec Duncan, avec Holland, avec Methos, avec Ceirdwyn. Tu ne trouves pas que ce monastère est en train de devenir un lieu de pèlerinage ? »
         « Si. » fit Gregor avec un sourire. « D’ailleurs, c’est ce qui t’a conduit ici, non ? Et Minette ? Personne ne vous a rien dit. Vous êtes juste venus. »
         Connor ne répondit pas. En général, il passait la plupart des offices à chanter avec les autres frères, priant pour une inspiration qui avait du mal à venir. Il n’arrivait pas à définir cette indistincte mais persistante attraction qui l’avait amené au Stanserhorn et l’y faisait rester, loin du monde, loin du Gathering.
         « Tu devrais dormir un peu, » lui conseilla Gregor en se levant. « Je viendrai te voir à trois heures. »
         « La prochaine fois, je choisirai un endroit où l’on peut dormir, » grommela Connor en éteignant la lanterne.
         Gregor se rendit au presbytère et pria quelques instants, avant de monter au cinquième étage, dans la pièce où ils avaient relogé Jason à peine quelques jours plus tôt. Le jeune Immortel dormait, son visage détendu, ses mains délicates sur la couverture. Son épée était accrochée au mur, et, à la lumière des étoiles, Gregor pouvait voir que Jason l’avait nettoyée une fois de plus. Il la nettoyait tous les jours, mais ne voulait pas s’entraîner avec. Il se souvenait peut-être comment frapper, comment attaquer, parer, se défendre avec, mais il ne le montrait pas.
         Gregor fit une prière auprès du lit puis alla dormir sur le sol, une vieille habitude dans laquelle il retombait quand il sentait que lui ou la personne dont il avait la charge était en danger. Les huit premiers mois de son séjour, Jason avait été incapable de dormir seul, et Gregor avait passé des nuits sans sommeil à le calmer, à écouter ses cauchemars et ses cris désarticulés qui devaient faire souffrir Dieu autant qu’ils faisaient souffrir l’Immortel qu’ils tourmentaient.
         Au dessus de lui, Jason s’étira du sommeil qu’il avait simulé pour Gregor, et fixa son regard sur le l’arme brillante accroché au mur, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus garder les yeux ouverts.



***



         Frère Gustaf était un des moines les plus âgés mais, sans jamais faillir à son devoir, il se levait tous les jours une demi-heure avant ses frères afin de préparer les quarante litres de café chaud qu’ils buvaient avant Matines. Un tel homme, avait décidé Connor depuis un certain temps, devrait être canonisé. Il se rendit au réfectoire les yeux encore mi-clos, se versa une tasse, fit le plein de chaleur et de caféine. Au niveau du réchauffement de la planète, la Suisse avait encore du chemin à parcourir.
         Le monastère comprenait plus de soixante moines, qui burent le café en échangeant quelques paroles encore chargées de sommeil et de bâillements. Connor savait qu’il ne pourrait pas tenir ce rythme éternellement – n’importe quelle personne saine d’esprit du reste de la Suisse entamait juste la seconde partie de sa nuit de sommeil – mais il savait quand même apprécier le calme de cette heure de la nuit, la tranquillité du monde intérieur et extérieur.
         Dans la chapelle, Connor se rendit automatiquement à sa place à la tribune avec Minette. Après tout, même si Dom Stephan les autorisait à prendre part à la majorité des activités des autres moines, ils n’étaient que des visiteurs. La présence de Minette n’était pas dérangeante en soi pour le monastère – des moniales trappistines d’autres couvents venaient souvent passer du temps au monastère – mais hormis Amanda, elle était pour l’heure la seule femme à Gethsémani. Et seul Gregor était au courant de la présence d’Amanda, à qui Connor avait intimé l’ordre de rester dans sa chambre.
         Mais Amanda était imprévisible. Le plus tôt Dom Stephan serait averti serait le mieux.
         Les moines s’installèrent dans leurs stalles, leurs robes blanches réfléchissant la lumière des flammes les plus faibles. Certains s’agenouillèrent sur les froides pierres du sol, d’autres s’assirent sur leurs sièges, tandis que d’autres encore restèrent debout. Toutes les stalles furent occupées longtemps avant la sonnerie de la cloche. Le cœur de Connor ralentit quand il s’aperçu que Jason était absent. Il lança un regard à Gregor à travers la chapelle, qui lui renvoya le sien aussi alarmé. Si Amanda était allée voir Jason... mais non, Jason entrait à son tour, avec simplement quelques secondes de retard.
         Alors qu’il entrait, Connor sentit la vague de confusion et de crainte qui annonçait la présence de Jason, tout en le séparant du temps et du reste de l’humanité. Ce n’était pas simplement le chant de son Immortalité, que seul d’autres immortels auraient pu entendre. Quelque chose d’autre émanait de lui, touchant à peu près tous les moines d’une manière ou d’une autre, un rayonnement tranquille dont Dom Stephan disait qu’il s’agissait là de la marque de la Grâce de Dieu.
         Gregor avait la même opinion. Pour lui, Jason était béni de Dieu.
         Connor ne savait pas exactement ce que les DESII lui avaient fait subir pendant la torture, l’agonie et le bain de sang de Versailles, mais instiller cette grâce n’avait probablement pas fait partie de leurs plans.
         Jason prit sa place auprès de Minette. Ils inclinèrent leur tête au moment où Dom Stephan fit entendre deux coups sourds et, après la lecture des Psaumes, une première voix se leva pour prier en chantant. Il s’agissait de celle de Frère Frederick, un homme d’aspect aigre, mais dont le cœur était plus empli d’amour qu’aucun autre que Connor avait pu rencontrer.
         En tant que visiteurs, ils n’avaient pas à chanter. Mais Connor le fit quand même, accompagné de la voix plus douce de Minette. Jason resta silencieux ce matin-là, renfermé sur lui-même.
         Après Matines, les moines s’affairèrent aux diverses tâches matinales et à la préparation du petit déjeuner. Connor vit Gregor se diriger vers Dom Stephan pour lui dire quelques mots. Le religieux leva les yeux, son visage épais pensif. Puis il planta sur Connor un regard qui lui indiquait clairement son désir de lui parler en privé.
         Le bureau de Dom Stephan était plus petit que la plupart des cellules des moines. L’abbé, un homme grand aux larges bras, coiffé d’une épaisse chevelure blanche, s’installa dans sa chaise, son café à la main, et croisa ses longues jambes. Ses pieds étaient trop grands pour ses sandales.
         « Cette femme, Amanda, » demanda t-il. « Je suppose qu’il s’agit d’une des vôtres. »
         « Oui, » répondit Connor.
         « Diriez-vous que ses intentions sont honorables ? »
         Gregor émit un petit bruit mais resta coi. Connor étudia l’abbé à la lueur de la lanterne. Gethsémani disposait d’un générateur électrique, mais celui-ci n’avait pas servi depuis des décennies. Dom Stephan était un homme juste, très intelligent, très sage. C’était grâce à lui si Jason avait pu rester toutes ces années. Mais il devait aussi veiller à la sécurité de ses moines.
         « Je pense qu’elle est surtout venue pour essayer de le convaincre de partir, » admit Connor. « Je pense que nos amis du monde extérieur se soucient sincèrement de son bien-être. Mais ils veulent le raisonner, pas l’emmener de force. »
         « D’autres pourraient, » insinua Gregor, le regard sombre.
         « Avez-vous donc l’intention de laisser cette possibilité à Amanda ? » demanda Dom Stephan.
         « Ca dépend de Jason, » répondit Connor.
         « Alors allez lui parler, » acquiesça Dom Stephan. « Saviez-vous qu’il jeûnait ? »
         « Non. » dit Connor.
         « S’il était l’un de mes moines, je ne vous aurais pas mentionné ce fait, » dit Dom Stephan. « Et s’il l’avait été, il aurait d’abord eu besoin de ma permission. Mais il ne l’est pas, donc je prends la liberté de vous faire part de mon inquiétude. »
         Connor savait par Gregor et par son observation que les Trappistes suivaient un régime restreint sinon strict. Ils étaient végétariens – évidemment, tout le monde l’était désormais, puisqu’il n’y avait plus assez de place sur Terre pour élever assez d’animaux pour nourrir trente milliards d’êtres humains – et jeûner était une partie admise de leur vie, bien que pour des raisons plus spirituelles. Dom Stephan lui-même avait l’habitude de laisser un peu de nourriture dans son assiette comme une prière. Il y avait un temps où Gregor était plus robuste qu’aujourd’hui. Quant à Jason, il était déjà mince depuis son arrivée et n’avait jamais repris de poids.
         « Depuis combien de temps ? » demanda Connor.
         « Depuis hier au dîner, » dit Dom Stephan.
         Les dîners au monastère se tenaient à midi. Connor n’en était pas sûr, mais c’était probablement le moment où Amanda avait commencé son ascension.
         Après les Laudes vint le petit-déjeuner. Connor observa Jason qui se contentait de boire une chope d’eau chaude à petites gorgées. Les moines mangeaient traditionnellement en silence. Bien qu’il y ait des boîtes aux lettres privées dans le monastère, il était fréquent qu’ils se laissent des notes sous les assiettes. Jason prit celle que lui avait laissé Gregor, mais ne la lut pas
         Connor partit à la recherche d’Amanda. Elle était assise sur son lit, manifestant de l’impatience, son plateau de petit-déjeuner laissé intact. Elle ne portait apparemment aucun intérêt au lever de soleil qui apparaissait à sa fenêtre.
         « Tu ferais mieux de manger ça, » la prévint-il. « Il n’y a pas d’en-cas entre les repas ici. »
         Amanda pris une petite crêpe entre ses doigts et la porta devant ses yeux comme pour la contempler longuement. « Je dois voir Jason. »
         « Tu l’as déjà dit. » Connor attrapa la chaise qui était à côté du bureau, la retourna et s’assit à cheval dessus. « Pourquoi est-ce si important pour toi ? »
         « Peut-être devrais-je poser les questions moi-même, » dit Amanda. « Tu as gardé l’avantage depuis que tu m’as matraquée hier soir. »
         « Et je garde encore cet avantage, » dit-il.
         Ses yeux se rétrécirent. « Pourquoi ce piège ? »
         « Parce que tu n’es pas la seule à venir essayer de voir Jason contre son gré. »
         « Qui d’autre ? »
         « Un autre Immortel est venu il y a trois semaines. Il ne venait pas vraiment du comité d’accueil suisse, alors on l’a éjecté de la montagne. »
         « Pourquoi était-il venu ? »
         « Pour la même raison qui a attiré Minette ici, » dit Connor. « La même raison qui m’a attiré ici. C’est parce qu’il nous attire. N’as-tu rien senti depuis ton arrivée ? »
         « Comme quoi ? » demanda tranquillement Amanda.
         Mais il avait vu la lueur dans ses yeux.
         « Methos ne t’a pas tout dit, n’est-ce pas ? » demanda Connor, tout reproche absent de sa voix. « Ou bien est-ce Duncan qui t’as envoyée ? »
         « J’en sais assez. »
         « Tu comptes aller au Sanctuaire avec Methos, n’est-ce pas ? »
         Amanda finit sa crêpe. « Peut-être. »
         « Ca ne marchera pas. Tu prends la mauvaise décision. Je sais bien que Methos ne veut que vous protéger, mais vous couper du Monde n’est pas une solution. »
         « C’est étonnant d’entendre ça de la part d’un homme qui s’est enfermé dans un monastère. »
         « Le Monde est ici, » dit Connor. « Il est ce que nous amenons avec nous, ce que nous nous faisons les uns aux autres. Les gens ne viennent pas ici pour se cacher du monde. »
         « Tu m’as presque dupée. N’est-ce pas pourtant ce que Jason est en train de faire ? »
         « Il ne se cache pas. Il se soigne. »
         Les yeux d’Amanda s’éclairèrent. « Ca doit être une blessure assez grave, pour nécessiter quatre ans de convalescence. »
         Connor repoussa la chaise et se dirigea vers la porte. Amanda le retint à mi-chemin.
         « Je suis désolée, » dit-elle. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
         Connor ne répondit pas.
         « Ecoute, je ne connais pas ce gamin, mais je sais que Duncan y tient beaucoup. C’est pour ça que je suis là. Quoi qu’il ait pu se passer à Versailles... Quoi qu’ils aient pu lui faire à lui, à Richie Ryan et à Felicia Martins... J’en suis désolée. Mais la seule chose que je suis venue faire ici est tenter de le persuader de partir. De nous rejoindre. »
         « De se cacher du monde. »
         « Tu as été dans ce monde, Connor. Ce n’est plus celui que nous avons connu. »
         « C’est le monde que nous avons aidé à modeler, » dit Connor.
         « Trente milliards de mortels, et combien des nôtres ? » rétorqua Amanda. « Nous blessant, nous disséquant, prenant nos Quickenings. Tu sais ce que font les DESII. Tout ce dont nous avons besoin, c’est de temps. Cette civilisation finira bien par s’effondrer, elles l’ont toutes fait. Et quand nous ne risquerons plus rien, nous reviendrons. »
         « Et pendant ce temps là, les mortels peuvent se débrouiller tout seuls ? » demanda Connor.
         « Mais ça a toujours été ainsi, » répliqua Amanda. « Allons, Connor. Si tu continues, je finirai par croire que tu es un porte-drapeau du mouvement Free-Wave, prêt à brandir ta carte d’adhérent. »
         Connor retira sa main du bras d’Amanda. « Gregor est allé avertir Jason de ta requête, » dit-il froidement. « Et si Jason est prêt à m’écouter, je lui dirai de ne pas te rencontrer. »
         Elle balança la tête avec curiosité. « Pourquoi ? »
         « Parce que le Monde a besoin de lui ici, » dit Connor, qui s’était énervé sans vraiment savoir pourquoi. Mais la colère le quitta aussi vite qu’elle était venue, et il se rappela pourquoi il était venu la voir. « Allez, viens, » dit-il. « Le père abbé veut te parler. »




- 3 -




         « Seigneur, donnez-moi la sérénité pour accepter les choses que je ne peux pas changer, du courage pour changer les choses qui peuvent l'être et des armes pour faire la différence » - Code des Immortels (Anonyme).

         Holland quitta l'hôtel après le petit déjeuner et se mit en route vers la station de transit. Duncan aurait pu faire le voyage, mais il était trop facilement repérable dans la foule, bien qu'il ait coupé ses splendides cheveux quelques jours plus tôt. Elle passait plus inaperçue. Arrivée à la station, elle vérifia son I-Mail en prenant soin d'utiliser la fausse adresse qu'elle avait créée deux jours plus tôt. Methos était supposé l'avertir par ce biais des changements de dernière minute, s'il y avait lieu de le faire. Mais sa messagerie était vide, et elle se détendit légèrement.
         C'est en revenant à l'hôtel qu'elle ressentit la présence de l'autre Immortel. Elle changea de direction et quitta la rue où elle se trouvait pour se diriger vers la place du marché, très fréquentée. La chaussée luisait encore de la dernière averse, le marché bourdonnait d'activité ; la foule des visages anonymes se pressait contre elle, écrasant l'épée dissimulée sous son manteau. La première règle que Felicia lui avait enseignée était que les lieux publics restaient les meilleurs endroits pour éviter un combat. Malgré cela, ils la rendaient agoraphobe.
         Holland essaya les autres tours que Felicia lui avait appris pour semer un poursuivant, mais il ou elle les déjouait adroitement.
         Elle se retourna finalement et le vit à quelques mètres derrière elle : un homme à la physionomie hindoue, qui découvrit en la voyant un sourire aux dents blanches parfaitement alignées. Il était agenouillé et parlait à une petite fille et à son frère.
         Il jeta un coup d’œil à Holland et dit dans un anglais parfait en souriant : « Retrouve moi de l'autre côté de la place... ou je les tue tous les deux tout de suite. »
         Holland se sentit pâlir. L'anglais était rarement utilisé depuis la chute des Etats-Unis, mais ces mots l'auraient terrifiée même s'ils avaient été prononcés en Espéranto.
         « J'y serai, » répondit-elle d'une voix calme.
         De l'autre côté de la place, s'étendait un méandre de rues et d'allées, toutes proprement alignées dans l'aurore naissante. Les maisons suisses, construites en plastacier, reflétaient les couleurs éclatantes et l'incroyable variété de l'ancienne Stans qui gisait sous le lac juste en face. Un robot nettoyeur éliminait la poussière d'un balcon, tandis qu'un autre, plus loin essuyait une fenêtre. Holland attendit l'étranger. Il s'inclina devant elle en parfait gentleman, et l'escorta pour traverser la rue.
         Elle savait qui était cet homme. D'après la description que Duncan lui en avait faite, c'était l'Immortel qui avait failli battre Connor quelque mois plus tôt, entre les oliviers et les fontaines d'une arrière-cour, quelque part au Caire.
         Il se présenta néanmoins, afin qu'elle soit absolument certaine de l'identité de son futur meurtrier.
         « Goran Riswanathan, » fit-il en ôtant son manteau. « Ris pour les intimes. »
         Elle leva son épée. « Holland Greer. Vous ne vivrez pas assez longtemps pour avoir l'occasion de m'appeler par mon petit nom. »
         Il se mit à rire de bon cœur. « Enchanté, très chère. Vous ne ressemblez pas aux autres, qui essayent de me charmer par des sourires enjôleurs ou en se tortillant des hanches. Vous serez facile à battre, mais au moins, vous, vous ne me supplierez pas pour que je vous épargne... »
         « Vous parlez trop, » répondit-elle. Felicia l'avait souvent mise en garde : ne jamais se soucier des discours de son adversaire. C'était les yeux qu'ils fallaient examiner, pour se préparer au premier coup porté.
         Obligeamment, il frappa le premier.
         Et l'envoya aussitôt rouler par terre sous la force de l'impact.
         Holland avait pris plus d'une douzaine de têtes au cours de ses quatre cents ans d'existence, bien qu'elle n'en soit pas particulièrement fière. Elle comprenait les règles du Jeu. Elle savait ce qu'elle était, et pourquoi de parfaits étrangers cherchaient à l'assassiner. Si elle préférait éviter un combat plutôt qu'en provoquer un, cela ne la rendait pas moins capable de remporter une victoire, comme n'importe quel Immortel de son âge. Elle avait eu d'excellents maîtres d'armes, dont Felicia et Duncan, et elle faisait confiance en ses capacités pour se sortir de n'importe quelle situation.
         Elle savait aussi ce que Duncan lui avait martelé pendant plus de cent ans - qu'elle n'avait pas à perdre parce qu'elle était moins forte qu'un homme. Elle avait la rapidité et l'agilité pour elle.
         Pourtant, dès la première attaque de Ris, elle sut que la rapidité et l'agilité ne suffiraient pas.
         Elle allait mourir.
         Elle para, rompit et tenta un de ses propres coups qu'il bloqua comme si son épée n’était qu’un vulgaire taon. Leurs lames produisirent des étincelles, et elle battit en retraite dans la rue alors qu'il augmentait le rythme de ces coups.
         « Encore trente secondes, » fit Ris « et je prendrais ta tête. »
         Holland ne gaspilla pas son souffle en réparties cinglantes, elle feinta, se fendit et le marqua d'une égratignure sur le bras. Le sourire de Ris ne s'en fit que plus large. Ce fils de pute n'était même pas essoufflé et ne semblait pas avoir dépensé plus d'énergie que n'en demandait une petite promenade dans le parc, alors que son dos à elle était déjà trempé de sueur et qu'elle n'arrivait plus à remplir ses poumons d'oxygène.
         Soudain, Ris frappa vers le bas et toucha sa jambe. Holland sentit avec une intensité aiguë muscles et chairs se déchirer. Elle se tomba au sol puis se releva dans une roulade. Prenant appui sur sa jambe intacte, elle porta un coup qu'il dévia à la toute dernière seconde.
         Puis elle se rappela que l'homme qu'elle combattait avait presque battu Connor. Comment aurait-elle une seule chance contre lui ?
         « C'est l'heure. » Ris la frappa et l'envoya, stupéfaite, cogner contre le mur de l'allée.
         Le buzz d'un autre Immortel atteignit ses sens hébétés.
         Duncan, pensa-t-elle.
         Mais ce sera trop tard, trop tard, trop tard.
         Ou peut-être pas.
         Un flash éblouissant, le fracas métallique de son futur. L'épée de Duncan sauva son cou.
         « Essaie de t'en prendre à quelqu'un de ta taille », siffla Duncan, ses yeux couvant d'un feu intérieur, la voix tremblante de rage.
         Holland enfonça son épée dans la poitrine de Ris, transperçant son torse et l'arrière de sa chemise de soie blanche.
         Ce dernier en resta bouche bée, avant de s'écrouler sur le trottoir en crachant des flots de sang.
         Ses mains griffant le sol, il essayait désespérément de respirer, les yeux exorbités. Puis il s'effondra sans vie, son corps se relâchant dans la mort.
         Cela lui rappela de manière frappante sa propre mort, sur le sol d'un hangar d'aéroport, tant de siècles auparavant. Elle sentit MacLeod la mettre debout et la tenir jusqu'à ce que ses propres jambes prennent le relais. L'expression de celui-ci était déformée par la rage mais il était incapable de dire un seul mot. Tout comme elle. Elle se serra contre sa poitrine jusqu'à ce qu'elle puisse à nouveau respirer calmement, jusqu'à ce que les larmes qui menaçaient d'obscurcir sa vision se dissipent et lui permettent de distinguer le cadavre de Ris.
         MacLeod se libéra tendrement de son étreinte.
         Se dirigea vers Ris.
         Leva son épée.
         Holland l'observait en silence avec une horreur grandissante. Elle savait qu'il savait. Tuer Ris maintenant était une violation des règles. Intentionnellement ou pas, ils avaient été deux contre un à la toute dernière seconde.
         Mais d'un autre côté, personne d'autre n'avait besoin de le savoir.
         Seulement eux. Le monde serait débarrassé de Ris, et ils se retrouveraient en sécurité.
         « Duncan » dit-elle dans un souffle, sa voix restant bloquée dans sa gorge. « Tu ne peux pas faire ça. »
         Mais il le voulait. Elle pouvait le voir dans la tension de ses épaules, dans son regard fixe si intense, dans la manière qu'il avait d'étreindre son katana.
         Elle le voulait aussi.
         MacLeod abaissa son épée. Sur ses traits se mélangeaient en une horrible combinaison de confusion et de douleur, qu'Holland devinait profonde. Il était un des meilleurs Immortels de la planète, mais ce n'était qu'un homme. Il ne pouvait pas vivre sans respecter son propre code de l'honneur.
         Elle le prit par la main et l'éloigna du corps de Ris. Holland réalisa alors à cet instant seulement que les robots au dessus d'elle avaient déclenché l'alarme et que les sirènes des capsules de police approchant fendaient l'air de leurs vibrations stridentes.
         Ils n'avaient pas d'autre alternative que de fuir vers la montagne.



***



         Gregor avait prié longuement et avec ferveur avant de se rendre dans la chambre de Jason.
         Ce n'était un secret pour personne que Gregor s'était initialement rendu dans ce monastère des siècles plus tôt sur les conseils de Sean Burns ; ce médecin Immortel avait senti qu'une retraite hors des douleurs du monde pourrait avoir un effet apaisant sur Gregor. Sean s'était attendu à ce qu'il reste quelques semaines tout au plus, et l'avait confié aux bons soins d'un vieil infirmier devenu Trappiste, qu'il avait connu alors qu'il était dans l'armée. En fait, Gregor avait passé trente ans à Gethsémani avant de partir. Et il ne s'était décidé à quitter le monastère que pour mettre fin aux rumeurs, qui faisait se demander aux autres pourquoi il était le seul de tous les moines à ne pas vieillir.
         Il était retourné dans le monde extérieur, se forgeant de nouvelles vies mais son cœur était toujours demeuré chez les Trappistes. Il passa les trois siècles suivant à faire l'aller retour entre les diverses communautés à travers le monde, ne les quittant que pour dissimuler son Immortalité.
         Maintenant il était de retour à Gethsémani. Et le Seigneur, que Gregor avait autrefois fui, avait eu la bonté de lui envoyer Jason, qui était plus que ce qu'il paraissait être. Le Béni de Dieu.
         Gregor se rappelait très clairement la douleur et la souffrance qui étaient les siennes avant qu'il ne rencontre Sean. L'horreur de vivre pour toujours, de ne rien ressentir, de voir les tragédies se rejouer à l'infini, de ne rien ressentir, de voir tous ceux qu'on aime mourir, de ne rien ressentir... Il s'en rappelait mais il s'était alors forcé à oublier. La douleur était trop intense, trop déchirante pour être supportable.
         Mais réprimer ses sentiments ne faisait qu'ajouter à la souffrance. C'est MacLeod qui lui avait comprendre ça, sur le toit d'un hôpital, et il avait beau essayer aussi fort qu'il pouvait, il ne parvenait pas à l’enseigner à Jason.
         Gregor joignit ses mains pour louer le Seigneur, mais ses pensées le conduisirent en des chemins où il n'avait plus aucun contrôle. La présence d'Amanda dans le monastère était à l'origine d'une crise soudaine. Connor lui avait expliqué le plan de Methos pour rassembler les Immortels dans le Sanctuaire jusqu'à ce que le monde soit prêt pour eux à nouveau. C'était une offre incroyablement tentante que de pouvoir vivre dans une communauté exclusivement composé d'Immortels. En dépit de la complicité qu'il avait avec ses compagnons moines, Gregor n'avait trouvé que trois ou quatre personnes au cours des quatre cent dernières années à qui il avait pu confier le lourd secret de son Immortalité. Dom Stephan était l'une d'entre elles. Laisser le vieil abbé ainsi que toute la vie construite dans ce monastère derrière lui était une idée très douloureuse.
         Au bout du compte, il avait décidé de rejeter cette solution.
         Désormais Amanda était là, pour emmener Jason avec elle. Connor était là, alors qu'il aurait dû partir il y a des semaines. Minette était là, attirée par une force indéfinissable qui l'avait, disait-elle, appelée par delà les montagnes.
         Les voies du Seigneur sont certes impénétrables, mais un indice ou deux l'auraient bien aidé.
         Gregor se leva en dépliant ses genoux raidis et monta les escaliers. Jason était dans sa chambre, il méditait sur son lit dans la position du lotus.
         « Quelque chose te gêne, » fit Jason.
         Gregor approcha une chaise. « Je peux ? »
         Jason ouvrit les yeux. « Si tu me poses la question, c'est que nous avons un problème. »
         Gregor s'assit. Il prit une profonde inspiration. « Quelqu'un est venu pour te voir. »
         Jason acquiesça légèrement. Il détendit ses jambes et les fit basculer par dessus le lit. « J'ai entendu quelque chose la nuit dernière. Qui est-ce ? »
         « Elle s'appelle Amanda. » Gregor le regarda attentivement dans l'attente d'une réaction, mais il n'y en eut aucune. Il se hasarda plus avant. « Elle est venue pour te proposer de partir. »
         « Je n'ai peut-être pas envie de partir, » répondit Jason.
         Un frisson descendit le long de la colonne vertébrale de Gregor, jusqu'à ses pieds. Jamais avant aujourd'hui Jason n'avait exprimé ses pensées aussi clairement. Quand MacLeod et Methos avaient évoqué cette possibilité, il était tombé dans un état proche de la catatonie. C'était bien la dernière réaction que Gregor entendait provoquer, et sûrement pas cette calme assurance.
         « Personne ne peut te forcer à partir, » ajouta Gregor presque en bégayant.
         « Je sais, » fit Jason avec confiance. « Toi et Connor les arrêteriez. »
         Les. Pas juste Amanda. Methos et MacLeod, et tous les autres. Gregor n'était pas sûr que Jason comprenne jamais la profondeur de sa dévotion envers le jeune Immortel, pas plus qu'il ne réalisait que Connor était lui aussi comme ensorcelé par sa présence.
         « Jason, » demanda Gregor, « pourquoi jeûnes-tu ? »
         Le regard de Jason se perdit dans le vide. « Parce que j'ai une décision à prendre. »
         « Rester ou nous quitter ? »
         « Je ne sais pas encore. » L'attention de Jason se focalisa à nouveau sur Gregor et il lui répondit par un sourire, l’air triste, presque désespéré. « Je ne sais vraiment pas. »
         Gregor n'était pas réellement surpris. Jason était béni de Dieu. A certains moments, il faisait montre d'une telle perspicacité qu'on aurait pu croire que Dieu lui parlait à l'oreille. Capacités extrasensorielles, intervention divine, astrologie - peu importe. Jason savait parfois des choses qu'il n'aurait pas dû savoir.
         Le regard que Jason affichait maintenant était cependant bien différent. Gregor aurait pu jurer qu'en cet instant précis Jason pouvait voir en lui, jusqu'au plus profond de son cœur, jusqu'aux endroits secrets de son âme qu'il n'avait pas daignés partager avec le jeune Immortel. Que Jason voyait tout et ne le jugeait pas. Que Jason, tel Dieu, ne voyait que la bonté en lui et l'absolvait du reste.
         Cette pensée était trop dérangeante pour persister durablement dans son esprit. Il demanda : « Souhaites-tu parler à Amanda ? »
         Une ombre passa sur le visage de Jason. Son regard se porta sur l'épée accrochée au mur. « Amanda, » répéta-t-il comme s'il testait le nom. « Non. Je ne veux pas la voir. »
         Il se leva brusquement. « Il faut que j'aille à l'atelier de menuiserie. J'ai promis à Frère Hans de faire un nouveau banc. »
         Gregor se leva aussi, encore secoué par des forces auxquelles il n'avait rien compris, et suivit Jason hors de la chambre.



***



         Amanda aima instantanément Dom Stephan. Parce qu'il était l'abbé de tous ces hommes retirés du monde, elle s'attendait à trouver un homme aigri et désagréable. Mais la poignée de main chaleureuse et sa voix grave roulant un « Appelez-moi Steve » la mirent aussitôt à l'aise.
         Connor leva un sourcil circonspect. Personne n'avait jamais appelé Dom Stephan ‘Steve’. Néanmoins, il s'excusa et se retira ; c'était un entretien que Dom Stephan voulait le plus confidentiel possible, en dépit du fait que les autres ne se trouvaient qu'à quelques mètres d'eux, derrière la cour. Connor, ce matin là, se sentit aussi vieux et abîmé que la hache qu'utilisait Dom Stephan pour couper du bois.
         « J'ai entendu dire que vous aviez une vie extrêmement... longue, » avança Dom Stephan tout en abattant sa hache.
         Amanda s'assit sur une souche d'arbre toute proche. Elle trouvait cela particulièrement intéressant que ce moine veuille lui parler tout en ayant ce genre d'outil tranchant dans les mains. Heureusement, elle appréciait le danger. « Vous pouvez dire ça, » admit-elle.
         « Vous avez l’air d’avoir à peine cinq cents ans, » ajouta Dom Stephan en guise de plaisanterie.
         Amanda sourit. « J'espère surtout que je n'en fait pas plus de trente. »
         Dom Stephan lui rendit son sourire. Il fendit une autre bûche d'un coup net et puissant qui envoya voltiger en l'air les deux morceaux de bois de taille désormais égale. « Vous êtes venue pour emmener Jason. »
         « Je suis venue pour lui demander s'il voulait partir. Ce n'est pas la même chose. »
         « Et que voudriez-vous me demander, à moi ? »
         « Qu'est-ce qui vous dit que j'ai quelque chose à vous demander ? »
         « Cette lueur dans vos adorables yeux. »
         « Je n'aurais jamais cru que les moines étaient censés remarquer ce genre de choses. »
         « Les moines remarquent tout. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont moines. » Dom Stephan empila les morceaux de la bûche qu'il venait de fendre, puis plaça un autre rondin sous le fil de sa hache.
         Il eut le temps d'en couper six de plus avant qu'Amanda ne se décide à reprendre la parole.
         « Pourquoi vous cloîtrez-vous ici, loin de tout ? »
         « C'est ainsi que vous nous voyez ? Comme des personnes s'emprisonnant de leur plein gré ? »
         « Oui. »
         « Et si je vous dis qu'au contraire nous nous libérons de nous-mêmes ? Qu'en abandonnant les exigences de ce monde - projets de carrière, possessions, ambitions personnelles, richesses - nous nous rapprochons de ce que Dieu veut pour nous. Dans la solitude et la solidarité, nous arrivons à voir ce qui est réellement important. »
         Debout sous la faible luminosité de cette journée d'hiver, Amanda étudia cet homme avec attention. Les nuages dans le ciel flottaient en direction de l'Est ; les prévisions météo annonçaient du mauvais temps pour midi. Elle s'emmitoufla dans son pull. « Connor vous a t-il dit que j'avais été autrefois... voleuse ? »
         « Connor ne m'a dit que très peu de choses à votre sujet. »
         « J'ai volé des objets. Des tas. J'étais très douée pour ça. Si Dieu ne m'a pas stoppée quand je le faisais, c'est parce qu'Il devait vouloir que je possède toutes ces choses. »
         « Vous confondez ce que Dieu veut avec ce que VOUS vous voulez. La puissance de Dieu contre votre seul libre arbitre. »
         « Dieu n'est donc pas omnipotent ? »
         « Il pourrait choisir d’exercer son omnipotence, » admit Dom Stephan. « Mais Il ne le fait pas. Il a pris un risque en vous façonnant, Amanda. Il aurait pu tout aussi facilement faire un arbre. Mais Il vous a faite, vous, Il vous a donné la capacité de choisir et Il souffre avec vous des conséquences de vos actes. »
         Amanda focalisa son attention sur la chute de la hache. Elle doutait grandement que Dieu pleure la mort de Tristan de la même manière qu'elle. La colère qu'elle ressentait à propos de ce décès essaya de se frayer un chemin hors de son cœur, de là où elle était profondément enfouie. « Tout ça c'est très bien, » fit-elle d'une voix plus forte, « Mais ça n'a rien à voir avec la raison de ma venue ici : voir Jason Sanger. »
         « Peut-être... peut-être pas. » Dom Stephan s'arrêta un instant pour se reposer. Elle se rappela alors qu'il n'était plus tout jeune – au moins soixante-cinq ans et les rides qui allaient avec. Son exceptionnelle santé mise à part, il n'avait plus l'énergie d'un jeune homme. Ni celle de l’Immortelle, pourtant âgée de mille six cents ans.
         « Jason est l'enfant de Dieu, autant si ce n'est plus que n'importe lequel d'entre nous, » ajouta calmement l'abbé. Ces mots flottaient dans l'air, portés par une douce et fraîche brise. « Il y a une raison à sa présence ici. Nous lui avons donné asile et l'avons aidé à guérir. Il est libre de partir ou de rester. Vous ne prendrez pas cette décision pour lui. »
         « Je sais, » dit-elle.
         « Pas autant que vous le devriez, » répondit-t-il de manière brusque ; il respira profondément pour se calmer avant de continuer. « Je suis désolé. Moi non plus, je n'en sais pas autant que je le devrais. Excusez-moi, il faut que je m'en aille. »
         « Ai-je votre autorisation pour m'entretenir avec Jason ? »
         « Tout dépend de lui », répondit l’abbé. « Gregor est parti lui demander. »
         Le frisson caractéristique d'un Immortel approchant parcourut Amanda et la ramena à la réalité. Elle se retourna pour apercevoir deux silhouettes traversant la cour et s'arrêter à mi-parcours. Ils étaient en chemin pour se rendre à ce qui semblait être l'atelier du charpentier. Comme un seul homme, ils se retournèrent eux aussi pour lui faire face. L'un d'entre eux portait les habits de l'ordre ; c'était Gregor. L'autre, derrière lui, était de toute évidence, Jason Sanger.
         Elle perçut le retour de Connor et l'entendit jurer à voix basse. Elle n'avait pas prévu de rencontrer Gregor ou Jason comme ça, pas dans ces conditions.
         Bien plus que sa simple Immortalité, il émanait de Jason un genre de mélodie profonde, distincte et pure, comme celle d'une ancienne chanson. La conscience de quelque chose d'ancien et de puissant l'avait appelée toute la nuit, avec une intensité qu'elle ne comprenait pas.
         Le voir en chair et en os ne l'aida pourtant pas davantage à comprendre. Bien qu'elle sache maintenant pourquoi Duncan avait été prêt à la supplier pour qu'elle vienne le voir, elle se demandait quelles étaient les raisons qui l’avaient poussé à lui cacher des informations, sur la présence de Connor notamment.
         Lorsqu'elle reconnut Jason, le choc fut si grand qu'il bloqua dans l'instant toutes émotions, l'empêchant par la même occasion de ressentir la souffrance qui menaçait de la submerger. Ses sens engourdis par la surprise ne lui permirent de lâcher qu'un seul mot.
         « Richie... » murmura t-elle.




- 4 -




         « Il fallait vraiment en faire six. Il restait trop de questions sans réponses. » Bobcat Goldthwaite s’adressant à Jay Leno, révélant enfin pourquoi tant de Police Academies avaint été infligées au public.

         Amanda traversa le jardin. Elle ne sentait plus ni la brise, ni la lumière du soleil, ni le temps qui commençait à changer. Elle n’était pas même sûre que ce fûssent ses propres jambes qui la portaient, lui faisant traverser la cour. Le monde s’arrêta et recommença dans les yeux bleus de Richie Ryan.
         « Richie, » dit-elle encore, tout autre mot l’ayant abandonnée.
         « Désolé, » dit Jason. « J’ignore de qui il s’agit. »
         Il se retourna et la laissa, dressée dans la boue.
         « Mais... » commença Amanda, s’avançant comme pour le suivre. Gregor la retint d’une main ferme sur son bras. Connor les rattrapa et pu voir Jason rentrer dans l’atelier sans un seul regard en arrière.
         « Je ne comprends pas, » dit Amanda.
         « En fait, » fit Connor. « Ça s’est mieux passé que je ne le craignais. »
         Dans l’atelier de menuiserie, Jason se saisit des deux morceaux de bois qu’il avait déjà mesurés pour en faire un banc pour Frère Hans. Ses mains tremblaient, mais il ignora ce détail. Il prit du papier de verre et commença à poncer le bois.
         Une silhouette se dessina dans le cadre de la porte. Il ne leva pas les yeux.
         « Je souhaiterais être seul, » dit-il simplement.
         La silhouette, Connor ou Gregor, s’en alla.
         Les genoux de Jason commencèrent à lâcher, et sa tête se mit à tourner. Il était incapable de dire si cette faiblesse provenait du jeûne ou des mots de la femme, mais il tâtonna pour attraper un tabouret et s’assit juste à temps pour ne pas tomber. Il posa sa tête sur ses genoux et reprit son souffle haletant. Il avait très froid, se sentait très vulnérable et surtout très seul.
         Les étoiles disparurent de devant ses yeux. Il redressa la tête et attendit que la douleur s’apaise dans son estomac.
         Richie.
         Ce même nom qui avait déjà été utilisé par les autres hommes quand ils venaient le voir. L’un d’entre eux était mince, doux et mûr, avec un regard qui semblait traverser les siècles et les millénaires. L’autre était plus grand, plus jeune et plus fort, un bel homme avec un léger accent et un visage qui lui semblait étrangement familier.
         Ils l’avaient appelé Richie Ryan.
         Jason n’avait jamais entendu parler de lui de toute sa vie.
         Evidemment, pour être franc, il n’avait que très récemment compris qu’il ne connaissait pas toute sa vie. En tout cas, rien d’antérieur à son arrivée au monastère. Bien que les miroirs lui disent qu’il avait environ dix-neuf ou vingt ans, aucun souvenir d’enfance ne remontait à la surface, quels que soient les efforts qu’il faisait pour s’en rappeler. Il devait bien avoir une mère et un père, peut-être des frères et des sœurs, mais ils refusaient de se montrer. Il devait bien avoir grandi quelque part, mais aucune image de maison ne lui revenait.
         Il avait pensé demander à Connor ou Gregor, mais le regard qu’ils lui lançaient lui faisait comprendre qu’il valait peut-être mieux qu’il ignore ces réponses.
         Jason essaya de se relever et y parvint plutôt bien. Il se rendit à son établi et regarda le bois du banc de frère Hans. Pendant un moment, ce n’était plus un établi couvert d’outils puissants et de formes métalliques qu’il contemplait, mais l’intérieur d’une boutique pleine de verre et de soleil, et la sensation d’une femme à son épaule fit hérisser les poils de son cou.
         « Richie, » dit-elle.
         Il se retourna mais était seul dans le monastère, et Tessa était partie.
         Tessa. Un nom. Sa mère ? Jason essaya de s’accrocher à la sensation de sa présence, mais n’arriva pas à se souvenir de son visage, de ses formes. Le seul sentiment qui lui restait était celui d’une personne qui l’avait beaucoup aimé.
         Jason ferma les yeux. Ils étaient humides, pour quelque obscure raison. Il reprit le papier de verre et recommença à frotter. Il s’arrêta quand ses doigts commencèrent à saigner, et s’aperçut qu’il avait perdu le fil de ce qu’il faisait.
         Qui était Richie Ryan ?
         Il alla à la porte de l’atelier. Frère Gustaf avait pris la place de Dom Stephan au tas de bois, et le son de sa hache coupant le bois résonnait comme le tonnerre. La femme, Amanda, était partie ; Gregor et Connor n’étaient pas en vue. Jason était seul comme il l’avait demandé, et la solitude s’abattit sur lui comme un raz de marée.
         Il avait pu remarquer qu’à Gethsémani, tout balançait entre solitude et solidarité. La solidarité d’hommes venus faire un voyage sur le chemin unique d’une communauté formée d’une vision commune. La solitude du silence, et la routine quotidienne des Heures et des prières qui, personnellement, le rendaient à moitié fou d’ennui. Hors des visites occasionnelles et dérangeantes, la vie au monastère était pour lui d’un ennui incroyable. Et dans cet ennui, il s’était trouvé forcé de se tourner vers l’intérieur, dans une contemplation de Dieu et du monde, mais il avait refusé d’examiner sa propre conscience.
         Il ne savait pas s’il pourrait supporter de se rappeler ce que cette conscience essayait désespérément de lui cacher.
         Mais ils étaient pourtant bien là, ces souvenirs, retenus seulement par une digue qui commençait à présenter de dangereuses fuites sur les bords. Une digue qui menaçait de lâcher, entraînant des conséquences qu’il devinait tragiques.
         Terrifié, Jason s’enfuit à la chapelle. Il s’agenouilla sur le sol de pierre, joignit ses mains et pria comme il n’avait jamais prié auparavant. Pas pour les souvenirs. Pas pour un réconfort. Pour de la force. Il en avait désespérément besoin à ce moment.
         Une main sur son épaule le sortit de sa contemplation.
         « Tu vas bien ? » demanda Minette, son jeune visage empli d’inquiétude. « Jason ? »
         Il la contempla. De toutes les personnes au monastère, c’était elle qui l’aimait le plus visiblement. Elle le lui avait prouvé, nuit après nuit, donnant et aimant et touchant, ne pressant jamais, ne prenant jamais ce qu’il ne lui donnait pas. Mais de la même effroyable manière qu’il pouvait parfois lire dans les esprits des autres, Jason sentait que Minette représentait un terrible danger.
         « Dom Stephan, » haleta-t-il. « Je dois voir Dom Stephan. »
         Minette couru chercher l’abbé. Quand il arriva quelques minutes plus tard, il s’agenouilla auprès de Jason et prit ses mains glacées dans les siennes, plus chaudes. Dom Stephan savait discerner une crise de conscience quand il s’en présentait. Parfois, des frères souffraient d’effondrements qui requéraient une expertise plus professionnelle que celle que le monastère pouvait offrir, et ils devaient être amenés à l’hôpital psychiatrique de la Nouvelle Lucerne.
         Quelque chose, dans le regard de Jason, une implosion de chagrin, fit bondir le cœur de Dom Stephan.
         « Qu’y a-t-il ? » demanda t’il, essayant d’être rassurant. « Qu’y a t-il Jason ? »
         « Pourquoi Dieu fait-il cela ? » demanda Jason. « Pourquoi nous laisse-t-il souffrir ? »
         « Il souffre avec toi. Il est là pour t’aider si tu le laisses faire. »
         Jason eut un mouvement de recul. Il sursauta, trébuchant presque sur les stalles. « Il n’était pas là ! » hurla-t-il à l’abbé. Ses émotions, son corps et son esprit semblaient être hors de tout contrôle rationnel, emportés par le flot d’une colère et d’un chagrin qui transperçaient sa chair tel une douzaine d’épées. « Il n’est pas venu ! »
         Dom Stephan s’alarma. « Jason, il faut que tu te calmes. »
         Jason pointa un doigt tremblant. « J’y étais, et vous n’y étiez pas. Dieu n’y était pas. Ce qu’ils ont fait à cette femme... »
         Quelle femme ?
         Des souvenirs d’une femme aux cheveux sombres, aux yeux pleins de rires, une femme avec laquelle il partageait son lit et son cœur, une femme qu’il avait regardé se faire démembrer en hurlant...
         Jason frémit, la présence de Connor et Gregor s’abattant sur lui comme ils apparaissaient dans le cadre de la porte. La vérité continuait de s’engouffrer dans son esprit, visions, souvenirs, femme, nom, chaos. Il s’éloigna instinctivement des deux Immortels qui voulaient l’aider, mais qui ne pouvaient que lui infliger encore plus de douleur. Il essaya de parler, mais les mots ne passèrent pas sa gorge.
         « Je savais que cela finirait par arriver. » dit Gregor à Connor.
         « Jason, » dit l’Ecossais, alors qu’il avançait prudemment, « Tout va bien, nous voulons t’aider. »
         Mais il n’était pas Jason. Ne savaient-ils pas cela ? Ne pouvaient-ils donc pas le voir ? Jason n’avait jamais été et ne pourrait plus jamais être. Il prit une respiration saccadée et secoua sa tête comme Connor s’approchait encore.
         « C’est trop douloureux, » haleta t-il. « Arrêtez ça. »
         « Qu’est-ce qui est douloureux ? » demanda Connor.
         Comment pouvait-il leur expliquer que l’équivalent d’un Quickening était en train de lui broyer l’esprit, encore et encore ? Comment se souvenait il seulement de ce qu’était un Quickening ? L’énergie et la lumière de la femme aux cheveux sombres l’avaient saisi alors que ses tortionnaires regardaient, le déchirant en des myriades de douleurs.
         Quelque part une cloche sonna. Il se retourna pour faire face à la chaire, où un rayon de lumière passa soudain au travers d’un vitrail pour illuminer la croix. Mais il n’était plus dans le monastère, et ce qu’il voyait venait de l’intérieur. Il voyait le visage de Felicia Martins, et le visage de Tessa Noël, et le visage de Duncan MacLeod, et le visage de Darius. Il voyait les ciels de Paris et de Seacouver et de Londres et de Rome, le traversant tels des couteaux. Il vit Angie, le sergent Powell, Kristin Gilles, Kamir, Benny Carbassa, Joe Dawson, Anne Lindsey, Hugh Fitzcairn, Maurice. Il tourbillonnait sur un circuit dans un accident et une mort tragique à moto, recevait dans sa poitrine des balles destinées à Joe, décapitait Mako. Il attirait Mark Roszka, l’assassin de Tessa vers une mort vengeresse. Il ôtait la tête de dizaines d’ennemis. Il était allongé auprès de Felicia, sa main si douce sur sa poitrine. Il se tenait sur le pont d’une péniche au milieu de la Seine, un matin de printemps, et Amanda souriait en l’appelant Richard.
         Et la dernière chose qu’il pensa avant que le monde ne s’obscurcisse fut qu’il ne voulait pas être Richard Ryan.



***



         La température chuta de vingt degrés en trois heures, le ciel déversa des torrents d’eau, la visibilité se réduisit à quelques mètres. Ils n’étaient pas retournés dans la chambre d’hôtel, de peur d’être découverts, leurs bottes n’étaient pas plus adaptées à l’escalade que leurs vêtements pour une excursion de neuf cents mètres dans les Alpes.
         Le froid et la tempête ne les tueraient pas, mais la randonnée n’en serait que plus difficile.
         MacLeod sentit la boue qui commençait à glisser sous ses chaussures. Il rechercha à tâtons une prise sur la paroi abrupte à coté du chemin. Holland s’accrocha alors à lui et le tint fermement. Un geste stupide. Elle pouvait tomber au bas de la falaise avec lui, et à quoi cela les avancerait-il ? Mais il ravala son reproche en même temps que la boule qui s’était formée dans sa gorge.
         Il avait été si près de la perdre.
         Quelques secondes plus tard et il voyait Ris prendre son Quickening. En fait un simple doute, vague mais persistant, l’avait convaincu de suivre Holland à la gare, sans qu’elle s’en aperçoive. Il n’avait aucune raison de penser qu’elle avait été suivie par les DESII, mais il l’avait quand même surveillée.
         Il l’avait perdue quelques instants dans le dédale de ruelles, puis avait entendu le son de l’acier de sa lame contre celle de Ris. Alors qu’il tournait frénétiquement, essayant de retrouver la source du bruit, il avait saisi un mouvement dans l’ombre, et s’était concentré un bref instant sur la femme qui se tenait là, ses cheveux blonds encadrant un visage dont il n’avait jamais oublié la beauté.
         Tessa.
         Dans l’ombre, le regardant.
         Puis il avait cligné des yeux, ou bien le soleil avait changé, ou bien la notion qu’Holland avait besoin de lui l’avait pénétré, et il n’y avait plus dans l’ombre que l’ombre elle-même.
         Il avait couru vers ces ombres, car dans leur direction se trouvait Holland. Et il était arrivé juste à temps pour empêcher Ris de prendre sa tête.
         Il aurait dû tuer Ris pour de bon, et tant pis pour les règles.
         Là, sur la montagne, Duncan MacLeod était sûr qu’il aurait dû tuer Ris.
         Mais il était trop tard à présent. Ris était probablement de nouveau en vie, reparti sur sa route, massacrant d’autres Immortels avec la même insouciance. Il avait presque battu Connor quelques mois plus tôt. Holland n’avait aucune chance face à lui.
         Elle le fit tourner vers elle sous la pluie, ses cheveux plaqués sur la tête, le corps frissonnant.
         « Nous sommes perdus ! » lui dit-elle à travers le vent et la pluie glacée.
         « Continue d’avancer, » lui dit MacLeod. Il l’attrapa et l’embrassa pendant quelques secondes, essayant de faire passer la chaleur de son corps vers celui d’Holland. Les Immortels ne mouraient pas d’hypothermie mais cela pouvait les ralentir ; et si le froid ne risquait pas de les tuer, ils souffraient quand même de sa morsure.
         « Tu sais, MacLeod, » dit-elle quelques secondes plus tard, « Les filles voient vraiment le monde entier avec toi. »
         Ils s’arrêtèrent plusieurs fois pour se reposer un peu et pour attendre que la tempête se calme. Le repos leur était utile, mais la tempête continuait à sévir. MacLeod savait que le changement de climat avait eu des effets sur toute la planète, engendrant partout ouragans et typhons. La tempête pouvait durer des jours et les bloquer, comme elle pouvait s’arrêter tout d’un coup et s’effacer en quelques minutes devant un ciel ensoleillé, qui leur aurait vraiment fait plaisir.
         A chaque pas en avant, la boue et le vent leur en faisaient faire deux en arrière. Pour chaque foulée gagnée, une nouvelle rafale les envoyait presque dans les ravins qui s’étendaient profondément en dessous d’eux.
         Finalement, MacLeod amena sa compagne sous l’abri précaire d’une avancée rocheuse. L’obscurité s’étendait rapidement avec la fin du jour, et il n’avait aucune idée de la distance les séparant encore du sommet. Holland se rapprocha de lui et frotta maladroitement ses mains nues contre les siennes. MacLeod pouvait à peine les sentir.
         L’eau continuait de tomber sur leurs têtes, mais le rocher les protégeait de la morsure du vent, et MacLeod lui en était reconnaissant.
         Il serra Holland contre lui : « Si ça ne se calme pas, » dit-il, « il faudra que nous redescendions. »
         « Mais comment ? » demanda t-elle. « On ne voit pas à deux mètres. »
         « Facile, » dit-il avec une assurance qu’il avait du mal à ressentir lui-même. « On tombe, on meurt. On tombe, on meurt. On finira bien par arriver en bas. »
         Mais ce plan ne lui plaisait pas vraiment. Il n’aimait pas l’idée d’être séparé par un ravin ou un gouffre, ni même l’idée désagréable d’une décapitation accidentelle par un rocher particulièrement effilé.
         Holland enfonça sa tête dans son épaule. Puis elle se redressa et l’embrassa. « Merci encore. » dit-elle. « Pour m’avoir sauvé la vie. »
         « C’est compris dans le forfait, » dit-il avec lassitude. La vision de Ris se tenant au dessus d’elle avait tracé son chemin tel de l’acide vers son cerveau. « Veux-tu m’épouser ? »
         « Pardon ? »
         MacLeod retint son souffle. Il n’avait pas voulu prononcer ces mots. Il ne savait pas pourquoi ils avaient choisi ce moment pour se glisser hors de sa bouche, après qu’ils aient vécu ensemble plus de cinquante ans.
         « Je disais, » répéta t-il délicatement. « Veux-tu m’épouser ? »
         Holland rit. « En plein milieu d’une tempête, à flanc de montagne, avec je-ne-sais-quoi qui nous attends plus loin, un assassin probablement à nos trousses, et tu décides de me demander en mariage ? »
         « Cela veut-il dire ‘non’ ? » demanda t-il.
         Elle l’embrassa sur la bouche. Fort. Sa langue rencontra la sienne. Après plusieurs minutes, elle s’écarta.
         « Cela veut dire : ‘repose la question au sommet.’, » dit-elle, devinant le sourire sur le visage de MacLeod.
         MacLeod avait quelques mots bien choisis pour lui répondre, mais la sensation d’un Immortel approchant les coupa dans sa gorge. Le noir était total dehors, et il ne pouvait rien voir. Mais il pouvait sentir quelqu’un. Ris les avait probablement suivi.
         « Reste ici, » murmura t-il.
         « Duncan, comment combattras-tu si tu ne vois rien ? »
         « Si je ne vois rien, lui non plus ne voit rien, » dit MacLeod, s’éloignant d’elle et du rocher. Il mentait et en était conscient. Ris pouvait être équipé de lunettes de vision nocturne, avoir une aide robotique, ou tout simplement une bonne vieille lampe de poche.
         MacLeod se tenait dans le vent et la pluie et l’obscurité, son épée prête à trancher d’instinct si besoin était.
         « Qui est là ? » appela-t-il.
         La tempête répondit avec encore plus de vent et de pluie, et une grêle aussi coupante que des bris de verre. Le vent hurlait comme un fantôme. MacLeod se tenait en équilibre au centre, tel une puissance de la Nature, du Monde – battu et trempé par ce monde, mais bien une partie de lui, une partie du monde prenant un Quickening d’une autre sorte. Loin de lui, trop faible pour être réel, il crut entendre un cri qui passait au dessus du toit du monde.
         « Je suis Duncan MacLeod du clan MacLeod, » hurla t-il aux éléments. « Qui êtes vous ? »
         Soudain, une voix parla au dessus de son épaule.
         « Même clan, différente cuvée, » dit Connor. « Franchement, Duncan, inutile de crier. »



***



         Les cloches des Vêpres le réveillèrent. Il était au lit dans sa chambre, sous des couvertures chaudes et épaisses. Le ciel déversait une pluie furieuse. Très bientôt il ferait sombre. Gregor priait au pied de son lit, bien qu’il n’y en ait pas besoin.
         « Comment te sens-tu ? » demanda Gregor.
         « Bien, » répondit-il, tout en ne sachant pas exactement comment il se sentait. Ils lui avaient laissé ses vêtements mais lui avaient retiré ses chaussures. Il se pencha pour rectifier ce détail.
         Gregor lui demanda : « Où vas-tu ? »
         « Je dois partir, » dit-il. Il se sentait vidé et épuisé, mais il savait quel était son devoir. Quelque chose l’appelait, et même s’il ne savait pas si cela venait de dehors, ou de l’intérieur de sa poitrine, l’appel en était tout aussi réel.
         Gregor fit un mouvement pour l’empêcher de quitter la pièce. « Jason, tu ne peux pas. »
         Ce n’était donc pas évident pour Gregor.
         « Il le faut. Faites-moi confiance, Gregor Powers. Je ne peux pas être libre si vous me gardez prisonnier ici. »
         Les yeux de Gregor se remplirent de larmes. L’usage de son nom complet lui avait peut-être fait sentir la vérité, ou peut-être cela venait-il du regard du jeune Immortel. Quoiqu’il en soit, il se signa et se mit de côté.
         Jason descendit. Les Frères étaient encore au chœur. Leurs voix, montant en latin, étaient comme des caresses sur sa poitrine. Il n’avait jamais appris le latin, bien que Darius ait autrefois essayé de lui en donner les bases. Il avait été trop impatient pour apprendre. Il avait été jeune en France, amoureux de toutes les choses nouvelles et passionnantes, et Tessa et Duncan lui enseignaient le monde à travers l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre.
         Ce monde qu’il était maintenant prêt à abandonner.
         A l’extérieur du bâtiment, il sortit par la porte du jardin. Le vent et la pluie pénétrèrent immédiatement ses vêtements, mais il ne s’en rendit pas compte. Les appels étaient tout ce qui comptait pour lui, et s’il y avait un temps pour sentir l’inconfort, ce serait plus tard, après qu’il ait reconsidéré tous ces souvenirs qui lui semblaient trop vibrants, trop grands et trop douloureux pour être conservés et cachés au plus profond d’un inconscient.
         Richie Ryan, autrefois Jason Sanger, sortit dans la tempête pour prendre sa décision.




- 5 -




         Chef des méchants : « Peut être même que lorsque tout sera terminé, ils donneront ton nom à un continent. »
         Julia Inferna : « Ouais. Ils l'appelleront Enfer. »
         Convention Earth 2 Earth 2, 19-21 avril, Nouveau Mexique ! Mais je préfèrerais aller au SyndiCon.


         Assis dans le grenier lumineux du noviciat, Connor MacLeod nettoyait son épée. Il avait découvert cette vaste pièce peu de temps après son arrivée au monastère, et l'avait transformée en salle d'entraînement. Il pouvait y pratiquer à sa guise l'art de la mort sans déranger les moines. Pendant des heures, il affrontait les simulacres de ses plus vils ennemis, jusqu'à ce que ses muscles épuisés le trahissent. Il se reposait alors pour récupérer ses forces avant de reprendre ses duels. Il fallait qu'il reste en forme, s'il voulait un jour quitter Gethsémani.
         Partir. Un concept intéressant. Il ne savait même pas pourquoi il était encore là, quatre mois après sa rencontre avec Ris, rencontre qui lui avait presque coûté la tête.
         Ce n'était sûrement pas la peur qui le maintenait ici.
         Assis près de la petite fenêtre située à l'autre extrémité du grenier, Connor MacLeod nettoyait son épée à la lumière de cette fin d'après-midi. Un orage menaçait de s'abattre sur la montagne, mais il faisait encore assez jour pour lui permettre de finir sa besogne. Alors que la pluie et le vent crépitaient contre le minuscule carreau, il se mit à penser au panorama qui chaque jour semblait le saluer depuis son perchoir improvisé - une vue époustouflante sur les Alpes et une verte vallée, qui lui rappelaient de façon poignante et pour de nombreuses raisons son pays natal.
         C’était le seul endroit au monde où il avait pu retrouver le même sentiment d'isolement, de solitude que celui qu'il ressentait dans ses Highlands. L'air pur, la proximité du soleil. Bien sûr, la Suisse était un plus grand pays, mais cela ne le gênait pas. De manière fondamentale, ces deux lieux étaient l'épicentre d'un ancien pouvoir : tous deux étaient encore rythmé par le cycle naturel des saisons de la terre, et non par les priorités folles, troubles et égarées de trente milliards de mortels.
         La peur de Ris n'était pas ce qui le faisait rester ici.
         C'était plutôt, peut-être, un sentiment de lassitude envers le monde.
         Il pensait à ses Highlands depuis peu, et à Heather. Le temps avait estompé de nombreux détails en 800 ans, mais n'avait jamais pu effacer son visage. Elle avait vieilli dans ses bras. Elle avait été sa vie. Et elle était partie, comme ils étaient tous partis, à six pieds sous terre, le laissant glacé et plein de chagrin à côté d'une tombe.
         Il en avait aimé d’autres. Mais jamais comme il l'avait aimée, elle.
         Connor polissait son épée méthodiquement, en pensant à Heather, à Ramirez. Pourquoi, après 800 ans et des milliers d'amis, ces deux-là restaient-ils accrochés à sa mémoire si intensément ? Parce qu'il était jeune alors, qu’il découvrait cette existence, et qu'il avait tout le temps devant lui...
         Il lui restait autant de temps aujourd'hui, mais bizarrement, l'éternité ne lui semblait plus aussi longue qu'autrefois.
         Amanda entra dans le grenier. « Bien, bien, bien... » fit-elle, embrassant d'un seul regard la pièce. « Pourquoi les hommes du clan MacLeod s'approprient-ils donc toujours tout l'espace qu'ils peuvent, où qu'ils soient? »
         « Territorial n'est pas un adjectif que j'utilise pour me décrire », répondit Connor abruptement.
         Elle appuya sa main sur une poutre au dessus d'elle, évaluant son compagnon du regard. « Où est donc passé ton sens de l'humour? »
         « J'ai le sens de l'humour »
         « Tu ne corresponds pas tout à fait à l'idée que je me fais d'un joyeux luron, Connor, » répondit Amanda. Elle s'approcha et s'assit près de lui, les jambes remontées contre sa poitrine, le menton appuyé sur un genou, regarda par la fenêtre.
         « Le temps empire là dehors. »
         « Avec plus de 2000 ans de vie à nous deux, » dit-il, « tu en es encore à choisir la pluie et le beau temps comme sujet de conversation ? »
         « Sommes-nous devenus ennemis ? » demanda t-elle, sans oser le regarder.
         Connor réfléchit avant de répondre: « Pas exactement. »
         « J'ai reçu des accueils plus chaleureux de la part d'icebergs. »
         « Tu compliques les choses. »
         « Bien sûr que je complique les choses ! Et j'en suis fière... »
         « Tu as entendu ce qui est arrivé à Jason dans la chapelle. »
         Elle acquiesça solennellement. « Minette est venu me voir, affolée. Elle a dit qu'il a eu une sorte de malaise. Tu crois que c'est ma faute ? »
         « Peut être que le fait de te voir a provoqué ça. »
         « Je savais que je pouvais inspirer de nombreuses réactions aux hommes, mais certainement pas une crise de nerf. »
         « Ce n'est pas drôle, Amanda. »
         « Je n'ai pas dit que ça l'était. » A l'expression sérieuse de son visage, au manque de duperie dans ses yeux, il su qu'elle disait la vérité. Amanda se mit à l'abri du vent qui soufflait par les fissures de la fenêtre mal isolée.
         « Pourquoi se fait-il appeler Jason? »
         « Il croit réellement être Jason Sanger »
         « Et Jason était? »
         Les cloches de la chapelle commencèrent à sonner, appelant les moines pour l'office des Vêpres. Connor attendit que le son s'éteigne avant de répondre. « Jason était un mortel, un ami de Richie à la Sorbonne. Il a été tué la nuit où les DESII ont fait une descente dans l'appartement de Felicia, pour les conduire, elle et Richie, à Versailles. Quand Duncan, Methos et Ceirdwyn ont pu venir à leur secours, Felicia gisait morte, écartelée en plusieurs morceaux... et Richie était mentalement brisé. Ils l'ont fait venir ici. Il s'est remis physiquement, mais son traumatisme l'a rendu complètement amnésique. Depuis, il prétend être Jason Sanger et chaque fois qu'il a vu Duncan ou Methos, il est tombé en catatonie ou est devenu totalement hystérique. »
         Amanda prit une profonde inspiration. « Duncan a menti toutes ces années en affirmant que Richie était mort. »
         « Pas vraiment. D'une certaine façon, Richie est bien mort. Jason ne se souvient de rien de sa vie d'avant le monastère. Rien de ce qui a été Richie ne subsiste. »
         « Je refuse de croire ça », répondit Amanda. « Il reste Richie, quelles que soient les défenses que son esprit ait bâties pour le protéger des événements de Versailles. Si Duncan n'en était pas convaincu, il ne m'aurait pas envoyée ici. »
         Connor rengaina son épée et haussa les épaules. « Je ne suis pas psychiatre, je n'en sais rien. »
         Amanda raffermit sa prise autour de ses jambes. « Cette fille, Minette... Elle aime vraiment Richie. Ou Jason, plutôt. Ce n’est qu’une enfant. »
         « Elle a soixante-quinze ans, Amanda. Ce n'est plus un bébé, voyons... »
         « Selon mes critères, si » répondit Amanda en ricanant. Puis son doux sourire s'évanouit. « Oh, Connor... Je n'ai jamais voulu causer de la peine à Richie, encore moins le faire souffrir. »
         « Tu ne savais pas. »
         « Quand la tempête se sera calmée, je partirai. Je n'ai plus rien à faire ici. Il est entre tes mains, et celles de Gregor, et il n'y a pas de plus sûr endroit pour lui. »
         « Tu supposes donc que je reste ici. »
         « Pourquoi ? Tu comptes venir au Sanctuaire? »
         « Il y a d'autres endroit où aller. Le monde entier. » Mais il ne croyait déjà plus à ce qu'il venait de dire. Et parce qu'elle s'était ouverte à lui, parce que son code de l'honneur lui disait de le faire, il ajouta : « Amanda, je suis désolé pour ton époux. Je ne te l'avais jamais dit. »
         « Tous les miracles de la médecine moderne, » fit-elle doucement, « ne pouvaient le sauver de son cœur vieillissant. »
         Il pensa à Heather, comment elle l'avait supplié de partir avant que sa jeunesse ne s'évanouisse. Les mortels partaient jeunes alors. Les gourous de la science d'aujourd'hui et les miracles médicaux n'existaient pas.
         Amanda s'étira et se remit debout. « Tu sais quoi, Connor ? Nous ne sommes pas Immortels. Nous sommes seulement membres à vie du Clan des Veufs. Je ne sais pas pour toi, mais moi je suis affamée. Allons faire un raid sur la cuisine pendant que tout le monde est à la messe. »
         Mais tout le monde n'y était pas. Gregor était assis dans le réfectoire, seul dans l'obscurité. Ses mains étaient posées à plat sur ses genoux et il gardait la tête baissée. Manquer un office était pour lui quelque chose d'exceptionnel, Connor le savait.
         « Que se passe t-il? » demanda-t-il immédiatement.
         La voix de Gregor était à peine audible. « Il est parti. »
         Une alarme s'alluma dans l'esprit de Connor. « Qui donc? »
         « Jason » répondit Gregor. « Il est parti. Il a dit qu'il avait une décision à prendre. Et il a passé la porte. »
         « Et tu l'as laissé faire? » demanda Minette, qui apparut à l'entrée. « Comment as-tu pu ? Il est confus et désorienté, il n'a rien mangé depuis deux jours. »
         Amanda ne pouvait rien faire mais elle comprenait l'inquiétude de la jeune femme, le souci qu'elle se faisait pour l'homme qu'elle aimait. Ou qu'elle croyait aimer. Comment pouvait-on aimer un homme qui ne connaissait même pas sa propre histoire, ses propres talents? Bien qu'il n'ait encore rien dit, le visage de Connor s'assombrit.
         « Tu l'as laissé sortir en pleine tempête ? » Minette continuait à marteler Gregor de questions. « Et s'il tombe dans un ravin et ne peut en sortir ? Que se passera t-il s'il est piégé par une avalanche ou pris dans un torrent de boue ? »
         Gregor leur renvoya un regard hanté. « Qu'est-ce que j'étais supposé faire? »
         Le visage de Minette devint écarlate. « L'arrêter !!! Voila ce que tu étais supposé faire !!! »
         Amanda dit à Connor: « Elle a raison. Il n'est pas en état de sortir comme ça. »
         Gregor secoua la tête. « Vous ne comprenez pas. C’est ce qu’il veut. Il en a besoin. »